‹ Morales des idées-forcesChapitre 89 sur 150 · L OPINION. LES MOEURS. LES LOIS ET SANCTIONS S · texte numérisé non relu

L OPINION. LES MOEURS. LES LOIS ET SANCTIONS S

de Torganisme et finit par acquérir une sorte de vie relativement indépendante, parfois prépondérante. Or, le cerveau a le privilège d'être en relation perpétuelle avec le dehors et avec les autres cerveaux. Pour compléter la pensée de Comte, il faut montrer comment le cerveau nous fait vivre, par les idées, d'une vie étrangère à notre moi, et comment ces idées, qui enveloppent des sentiments, deviennent des forces. L'homme tinit ainsi par avoir ce que nous proposerions d'appeler des idéesforces organiques, c'est-à-dire incarnées dans l'organisme et y vivant d'une vie objective.

Quant aux raisons subjectives et psychologiques qui assurent le triomphe progressif de l'altruisme sur régoïsme, la première est, selon Comte, 1' « exercice habituel », qui, développant les organes et les fondions, doit développer aussi les mœurs ou actions altruistes. La société, en elFet, impose nécessairement un certain nombre de ces actions, parce quelles sont les conditions mêmes de l'existence sociale; elles tendent ainsi à devenir habituelles chez l'individu. Nous ajouterons pour notre part que l'exercice habituel est une des principales sources de la force automotrice qui appartient aux idées; outre l'exercice machinal dont parle Comte, il faut donc considérer l'exercice intelligent.

Avant l'école anglaise, Comte avait mis en lumière deux lois psychologiques (et non pas seulement sociologiques (jui aident à nous déprendre de nous-mêmes. La première est celle de « l'association inséparable ». Cette loi unit certains instincts de direction centripète à d'autres instincts de direction centrifuge, si bien que les premiers, en se satisfaisant, éveillent les seconds. Par exemple, Tinstinct sexuel est d'abord, chez la femme, la satisfaction d'un besoin personnel ; mais, par contiguïté, il détermine le développement dun instinct nouveau à direction expansive : l'amour maternel. Le désir d'imposer sa volonté aux autres est un penchant ipii tend à faire dominer l'individu ; mais, pour se satisfaire chez l'ambitieux, il jieut

engendrer le dévouement au bien commun. Cn Bonaparte est plein de son moi, mais son moi finit par embrasser la nation française. Les Anglais et surtout Spencer ont insisté sur la (< référence sociale » qu'on retrouve jusque dans les penchants égoïstes. Guyau, à son tour, remarque que le pur égoïsme est un idéal irréalisable, une utopie. On n"a même pas l'habilude d'assouvir sa faim isolément : on dine en compagnie. On exerce ainsi ses instincts sociaux en même temps qu'on satisfait un besoin individuel.

La théorie des idées-forces admet cetle loi de c l'association inséparable » et tous les faits qui la confirment; mais elle y ajoute la réaction de l'intelligence sur soi, puis sur l'esprit tout entier et sur les organes. L'association s'élaiilit entre diverses idecs-forces et peut les fortifier ainsi l'une par l'autre, notamment celles de notre moi et des moi semblables (pii forment société avec nous. Toutes ces idées deviennent solidaires et inséparables. De plus, nous avons vu qu'elles deviennent nécessairement impidsivcs. I*ascal a eu raison de dire: « .\ mesure (pi'oii a plus d'intelligence, les |)assions sont plus grandes. » Les passions, en elïel, imiir Pascal comme pour Descartes, sont des précipitations de pensées et d'idées, nori pas sans doule d'idées froides, vides de sentiments, nuiis de pensées ardentes, qui sont des représentations d'objets à atteindre, d<'s visioiis anticipées. Les passions d'un homme intelligent , d'un peuple intelligent, sont des mouvements de rintelligence en m^me temi)s fjue de la sensibililé, et ce sont ces |)assions (pii meuvent la volonté. Mien dirig('es, elles sont au service d'idées forces (jui eidrainent tout l'être, iiulividuel ou collectif.

La seconde loi psychologifpie est celle ilu Irtmsfcrl, qui linil par changei' en lin ce ipii n'était d'aboiïl (pi'un moyen. Avant les Anglais, Auguste Comte avait montré de quelle manière, des rpie le penchant égoïste cesse d'être enjeu, l'airection bienveillante persiste, grandit et, linalement, est rechei'chée pour elle-fuême. (À> fait,

l'opinion, les moeurs, les lois et SAN(?riONS 317

dit Comte, « facilite beaucoup la solution du grand problème humain ». Mais, ici encore, il faut compléter le point de vue mécanique et, en quelque sorte, macliinal du positivisme par le point do vue intelfectuel et proprement moral des idées-forces. C'est consciemment ({lie nous pouvons prendi-e pour fin ce qui ne fut d'abord qu'un moyen ; si ce transfert conscient a lieu, c'est parce que nous reconnaissons une valeur plus haute à ce que nous prenons délibérément pour but, par exemple l'idée-force du bien social.

De toutes ces lois psychologiques régissant les sentiments-forces et les idées-forces, il résulte que les affections bienveillantes trouvent en elles-mêmes leur pi'opre satisfaction et que cette satislaction est inépuisable. Aristote avait remarqué que le bienfaiteur est heureux de l'activité ([u'il déploie pour le bien d'autrui: « il est meilleur et plus doux daimer que d'être aimé ». Celui qui aime agit , tandis que celui qui se laisse aimer reste passif, et la joie n'est-elle pas dans l'action? Selon Aristote, on ne se fatigue pas d'agir, surtout ([uand l'action n'exige aucun effort sur les organes. Virgile prétendait qu'on se lasse de tout, sauf de comprendre, prœler intelligere ; Comte ajoute : « On se lasse d'agir, on se lasse même de penser ; on ne se lasse pas d'aimer. » A notre avis, ces diverses opinions se concilient : l'amour est le plein exercice de l'activité môme, puisqu'il en est Vexpansion féconde, impli(|uant Vinlensité intérieure ; mais l'amour est aussi le plein exercice de la pensée, puisque, sous sa forme la plus haute, il est ridée-force de tous et du tout tendant à se réaliser dans nos sentiments et dans notre vouloir.

L'intensité moindre des penchants sympathiques a pourcompensation leur extension plus grande, et même, selon Comte, leur aptitude à une extension indéfinie. Cette expansion, ajouterons-nous, vient encore des idéesforces et du pouvoir de l'intelligence, qui con(;oit et impose aux actes des rapports universels, indépendants du temps présent et de l'espace présent. En outre, les

penchants égoïstes ont une autre infériorité par rapport aux penchants sympathiques ; C'est leur caractère antinomique, qui se manileste entre les divers individus et chez un même individu. Les penchants égoïstes divisent d'avec autrui et nous divisent contre nousmc'mes, tandis que les instincts altruistes unissenl. Or, toute division est une perte de force vive: la lutte impli(iue Teilort, et Teffort est toujours i)lus ou moins pénible. Là où les idées -forces convergent, il y a déploiement facile et joyeux.

Ln vertu des lois psychologiques (jui précèdeni , on voit se produire dans la société une double évolution : l'ime mécani(pie et organique, l'autre intellectuelle, sentimentale et volitive. Ln changemenl dans les mœui'sen suscite un autre mécaniquement ou organiquemejit, et le second changement n'était |»ossible que par le premier. Jusque dans le domaine de la législation, qui rentre dans la sphère de la réflexion intellectuelle, tout changemenl entraîne, par des conséquences presque mécani(pies,une autre modilication de lois ou de nueurs sur huiuelle on n'avait pas toujours compté. Mais en même temps, au sein des sociétés, se montrent des facteurs tout enseml)le intellectuels et sentimentaux, des idées-forces. La connaissance agit par l'intermédiaire du sentimeni, (pii luimême agit par les actions qu'il insi)ire ; les actions, enfin, provo(iuent i»ar imilalion d'autres actions semblables, sui'lout quand elles réussisscnl ; si bien qu'à la lin les mœurs elles-mêmes sont moditiées. Si donc la science et les idées n'opèrent pas toujours directenienl sur la conduite des sociétés, cela n'empêche pas leur action indirecte, avec toute son im|iortance sociale. Quand une vérité est découverte, (piand une nouvelle idée-force surgit, elle ne passe pas toujours iimuédiatenient dans la pratiiiue ; ce retard tient à ce (pie, le plus souvent, le premier elfet de la force appartenant aux idées est de faire surgir d'autres idées coniu^ves ; la première ef/irticilé d'une vérité n'est que d'eu faii'e découvrir d'autres dans le domaine de la science. Mais,

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quand un certain nombre d'idées ont été ainsi mises en lumière, quand leur enchaînement leur a communiqué la force logique et que, en même temps, elles ont une force sentimentale, elles passent bientôt dans la conduite , — non pas seulement dans la conduite individuelle, mais encore dans la conduite sociale. H existe donc, à chaque moment de l'histoire, tout un système (ridées-forces qui est le facteurintellectuel du progrès sociologique; et qui se combine avec le facteur mécanique ou organique. 11 s'ensuit que l'intelligence et la « l'aison » comptent réellement parmi les grandes forces qui gouvernent le monde (1).

Certains philosophes anglais, comme Ridd, voulant établir l'absolue nécessité du sentiment religieux pour les mœurs, n'ont pas craint d'appeler la raison une institutrice d'égoïsme. C'est le renversement de la vérité. La raison, quelque idée qu'on se fasse de sa nature intime et de son origine, est, par définition même, institutrice d'altruisme , institutrice d'universalité et de désintéressement. Elle est le seul incontestable fondement de la fraternité humaine, car elle constitue la seule chose identique chez tous les hommes : l'identité qu'elle établit entre eux est précisément celle du pouvoir qu'ils ont tous de concevoir l'universel. Si l'homme ne voit encore dans ses rapports avec les animaux qu'une fraternité inférieure et une simple préfiguration de la vraie fraternité, c'est parce que, chez la béte, la raison n'est pas développée et n'arrive à aucune conception universelle.

De plus, grâce à la raison, une solidarité consciente unit les hwnmes d'un même temps une continuité consciente unit les générations successives. La continuité est, selon Comte, un des caractères propres de l'espèce

(1) F. BrunetuM-e, dans son dernier article, où iT étudiait " l'influence des i)hilo«of)hos sur la société », demande à la philosophie des idées-forces d'expliquer comment «les idées se transforment en motifs et en mobiles d'action > au sein du groui)e social. (Revue des Deux Mondes, 1" décembre 190(1 . On voit (juc nous fournissons celle explication.

liiimaine: les animaux ne connaissent point le passé de leur race et n'en prévoient point l'avenir, (|uoi(prils puissent, dans le présent, olfrir des exemples de solidarité, comme les abeilles d'une même ruclie ou les fourmis d'nnc même fourmilière. Celte renianpie de Comte est vraie ; elle n'a besoin que d'être encore complétée par la doctrine des idées-forces. Qu'est-ce, en elTet, qui fait la vraie continiiitc (W resjtèce humaine? C'est l'idée même qu elle ade cette continuil*'' dans le temps comme dans l'espace, c'est l'idée de son passé, de son présent, surtout de son avenir, où elle se projette elle-même à l'avance en son idéale unité.

Le tort d'Auguste Comte a été d"^ prétendre (|ue, pour la raison humaine, les modilicalions possibles de Tordre universel, y compris l'ordre social, scmt bornées à Vinicnsité et à la vitesse des idiénomènes, tandis que Varrani/ement demeiu'crait inallérable. Assertion gratuite et inconséquente. Gratuite, parce qu'elle est sans })reuve ; inconsé(piente, parce (ju'elle revient à du'c (ju'on peut moditier V intensiiê s.({ns moditier Vordre des phénomènes. Descai-tes, inversement, s'imaginait piuivoir changer ro/7//'t'sans changer l'intensité et la (juantilé de force. Toutes ces conceptions sont conti-aires ta la science. Intensité et arrangement, force et ordr<', cpiantité et qualité sont des éléments insêpai'ables : toucher h l'un, c'est toucher à l'autre. Auguste Comle oublie riiilluence de l'idée siu' l'inlensilé même de la passion cl, par conlre-cuup, sur sa ipialilt'. Nous avons amplement montré cette innuencc. Si je conç,'ois un alVaiblisscment jjossible et désirable de ma colère, je Tallaiblis du coup et je |)ermcls à d'autres sentinu-nls de lui succéder ; par lidcc cl le désir, j'ai donc prise sur rinlcnsilt'et l'ordre des phénomi'nes. Concluons une fois de jilus que la i-aison et la conscience soid des ressorts actifs, non des réverbérations inerles, et (pie ces ressorts psychologiques jouent le rnle directeur dans le progrès sociohtgique.

LES LOIS, LES SANCTIONS ET l'oRGANISATION SOCIALE

1. — La jiisliec, objet des lois, existe, comme tout Idéal, en tant(|ue nous la concevous et la voulons. Elle est une idée et une tbrce. En s'élargissant sans cesse, l'idée de justice finit par embrasser celle de « charité », parce que dans les sociétés de plus en plus civilisées, l'être, le bien-être et le mieux-être finissent par être conçus comme des droits plus ou moins virtuels de tout individu liumain. Récipro(iuement, fidée de charité, en s'élargissant et en s'épurant, finit par se confondre avec celle de justice intégrale. Justice et charité, en tant que distinctes, sont des degrés imparfaits d'un principe supérieur à toutes les deux. Ce principe, selon nous, est ridée-force de la société universelle, virtuellement impliquée dans l'idée-force du moi individuel. Le moi fonde la liberté à respecter, c'està-dire la justice; la société fonde l'aide à autrui, la solidarité à établir, la fraternité à étendre.

Aussi est-ce vainement ([u'on a essayé d'élever des antinomies artificielles entre la justice et la charité. — Si, dit-on, nous pouvions mécaniquement produire la volonté du bien et la charité, ne devrions-nous pas le faire en sacrifiant le « droit » et la justice? — Mais ipii trouvera cette merveille de mécanique? Comment ne pas reconnaitre en cette prétention un dogmatisme aussi orgueilleux que contradictoire? Produire mécaniquement une charité spontanée, un amour du bien qui, résultant du parallélogramme des forces, serait cependant un élan automoteur, voilà un problème que nos plus habiles mécaniciens ne sont pas près de résoudre. On n'a pas le droit de prendre pour accordé que la volonté du bien soit un phénomène mécaniquement

explicable sous tous les rapports et mécaniquement réalisable : la conscience, essentielle à la volonté du bien, à l'amour crautrniet à la bonté, n'est i)as un i>liénomène dont puisse rendre compte une équation de la mécanique {[).

Pour les théologiens, le bal de la volonté reste toujours plus ou moins extérieur et transcendant; c'est un bien objectif, c'est Dieu; de plus, il y a un salut éternel attaché à certains actes et une damnation étenu'lle. C'est cette volonté d'un bien extérieur, c'es[ cette obéissance à un dieu transcendant, qu'ils espèrent [iroduire par des moyens également extérieurs; l'éternité de la sanction leur semble légitimer les procédés violents pour sauver le plus de gens possible, fût-ce malgré eux. Mais tout cela, c'est du dogmatisme en action et du fanatisme. La tyrannie théologique s'écroule devant l'idéal tout persuasif ûe la bonté, (|ue nous élevons au [dus haut de la pensée. Déduire de cet idéal le di'oil de violenter, de brûler, d'enfermer, sérail la pire des inconséquences. Ce (|ui doit arrêter l'apôtre sui* la pente de linlolérance, c'est l'esprit scientilique et eriliipie, rpii rejette tous les dogmatismes touchant l'absolu. L'ajxMre doit se dire ; — Kn violentant, j'ii'ai à la fois contre la justice et conire le but même de charité <|ue je poursuis; je ne dois donc conlraindre personne.

II. — Comme les lois humaines, les sanctions himiaines doivent se borner à assurer la justice. 11 esl aujourd'hui banal de rejeter la vieille notion du droit de punir, de l'expiation |)ropremenl dite. .Nous croycuis avoir contribué, pour notre part, à ce progrès de la sci<'nce. Qui donc a le droit déjuger la moralité absolue ou l'immoralib' absolue des autres hommes.' La sanction sociahî n'implique qu'une responsabililé d'ordre relatif: il sullit »pie le voleur ou l'assassin ait accompli un acte antisocial avec conscience et iulention. Il sagit de savoir,

(1 \'«iir pliir. haut, livro premier.

non pas si cette intention était métapliysiquement l'acte d'une volonté libre, mais si elle était psyclJologi((iioment consciente d'elle-même et de son bnt. Tout accuse- qui n'est pas en un état anormal et pathologique est justement considén'' comme capable de cet auto-déterminisme qui, par la force même des idées et des sentiments, peut empêcher les actes nuisibles à autrui.

Malgré les progrès du déterminisme scientifique, on continuera toujours, dans la société humaine, d'éprouver les sentiments psychologiques et sociaux du blâme et de l'admiration, ainsi que les sentiments corrélatifs de l'antipathie et de la sympathie, qui n'ont rien d'inconciliable avec un déterminisme bien entendu. La vipère a beau ne i)as être libre, son venin a beau être distillé par la nature, sans que l'intelligence puisse réagir sur le venin même ; bien plus, ce poison a beau constituer pour la vipère un moyen légitime de défense, nous défendons contre elle notre vie, que nous jugeons très supérieure à la sienne. Les vipères humaines ont un poison distillé par l'idée même qu'elles en ont et qui peut être neutralisé par l'idée contraire d'une action bienfaisante ; comment donc n'éprouverions-nous pas à leur égard un sentiment d'un genre particulier? Nous l'avons vu plus haut, la haine, la colère, la vengeance, qui attribuent un libre arbitre absolu à l'être détesté, pourront et devront un jour disparaître du cœur des hommes ; mais il restera toujours l'horreur et la pitié. L'horreur psychologl(iue et sociologique du crime écartera des scélérats tous ceux qui seront témoins du forfait, quand même ils croiraient (car ils ne peuvent le savoir, que les criminels sont irresponsables au point de vue de l'absolu. A leur horreur se joindra toujours cette pitié que nous éprouvons pour les êtres inf»'rieurs et mal venus, ceux ([ue Guyau appelait « les monstruosités inconscientes de la nature ». Nous les appellerions plutôt, nous, des monstruosités partiellement conscientes, donc partiellement maîtresses de soi et capables de réaction sur soi.

a21 MORALE DES IDEES-FORCES

Dans la morale des idées-forces, la sanction sociale est une défense de la société contre l'individu, un « bouclier », un ressort déterministe ayant ponr but la libération même. La légitimité morale de la défense et de la contrainte s'y déduit de l'idéal à la fois personnel et universel de la liberté, considérée comme principe du droit ; la légitimité sociale de la défense s'y conclut de la commune acceptation de cet idéal, du contrat implicite ou explicite entre membres libres d'une même collectivité (t). L'école matérialiste confond le criminel avec le malade et cliange le droit de punir en droit de guérir: au fond, elle absout tout, sans distinguer la part de la fatalité et la i)art de la réaction volontaire. La morale des idées-forces, au contraire, justitie celte distinction. Non seulement elle admet le droit de conservation sociale, mais elle juge le coupable au point de vue de sa valeur psychique, c'est-à-dire du tyj)e idéal de personnalité et de socialité qu'il incai'ue plus ou moins parfaitement. Si tel homme, qui, h nos yeux, ne réalise pas en lui-même le plus haut idéal moral, s'abstient cependant de nuire aux conditions sociales de la liberté et de l'égalité pour tous, nous ne pouvons que le déclarer moralement anormal, le blâmer ou le plaindre, nous etïorcer de l'amener par persuasion (à un type |»lus haut de personnalité et de socialité. Mais, si tel autre homme, outre ([u'il ne réalise pas en lui-même l'idéal moral, s'eidiardit jus(|u'à violer les conditions vitales de la société humaine, il ne nous reste plus qu'à nous défendre* contre lui, comme nous nous défendons eontre lous les èlres dangereux et malfaisants. An pu! ni de vue purement scientili(pn^. nous n'avons Jamais à combunner nhsolnmcnL enC(»re moins à damner \ nous avons à e(»iisl;ilei'. à apprécier, à déterminer les voies et moyens scienlifi(|nes d'assurer à la soeii'b' sa conservai ion, de procurer à l'individu eouitable, si cela est possible, son amen-

1) Voir noire Science sociale contemporaine.

dément sous le double rapport de la valeur interne et de la valeur sociale. Le malfaiteur a besoin de comprendre lui-même que la peine est juste; or il comprendra fort bien qu'elle est juste socialement, c'est-à-dire (lu'elle est rationnelle au point de vue de la société, et que son action, pour agréable ([u'elle lui ait été, est nécessairement antipathi(iue aux antres. De plus, il com{)rendra que cette même action, au point de vue psychologique, est contraire au type normal de la personnalité, que, en conséquence, elle est psychiquement mauvaise. Enfin la conscience qu'il a, comme tout homme, du pouvoir de ses idées et sentiments sur ses actions rempèchera toujours déconsidérer son crime intentionnel du même œil qu'une maladie involontaire. Il trouvera donc juste, après réllexion, que la société défende non seulement ses propres lois d'existence, mais encore le type de Vespèce et même celui de la personnalité individuelle, contre les déviations provenant de la passion ou du calcul égoïste.

III. — Un des principaux moyens de réalisation pratique pour l'idéal moral, c'est l'organisation sociale, où les idées-forces prennent définitivement corps et deviennent institutions. Dans notre Idée moderne du droit, dans notre Science sociale contemporaine, dans la Propriété sociale el la Démocralie, nous avons déjà montré comment, au sein des sociétés futures, peut se faire la synthèse de la justice et de la fraternité. Nous y avons longuement expos('' les raisons de ce ( pie nous avons nommé la Justice répartdiue, où doit s'absorber l'ancienne charité : il y a, selon nous, une justice qui est la réparation des injustices résultant du fonctionnement de l'organisme social. Nous avons même, avant d'autres, prouvé l'existence d'un (piasi-contrat par lequel les hommes sont engagés, priiicij)alement envers ceux qui se trouvent soit « dans un état de minorité », soit dans « un état de maladie <>, soit dans un état « de vieillessse et (Vinrapaciié de travail ». Nous ne re-

viendrons pas ici sur cette idée do justice réparalive et préventive, ni sur les rapports d'organisme vital et les liens de contrat volontaire dont elle dérive. Nous consacrerons un ouvrage ultérieur à la justice sociale et au socialisme. Nous nous demanderons alors si , comme le rêvent certains utopistes , Torganisation sociale peut entièrement remplacer la moralité ; nous aurons à voir si la question morale se réduit tout entière à la question sociale et même à la question économique. Disons dès à présent que nul artifice de mécanisme ne saurait entièrement dispenser les hommes de justice et de tVaternité, pas plus que de courage individuel, de sagesse et de tempérance. Malgré les api)uis extérieurs que les institutions économiciues doivent ai»porter aux vertus intérieures, celles-ci resteront toujours les vrais facteurs du progrès. Nous n'oublions pas pour cela que la magnanimité, le bon cœur, la •< charité », à eux seuls, ne sont point la science et l'industrie. Or, plus nous avançons, plus l'organisation de la vie individuelle et de la vie sociale accroît la pai't de la science, de lindustrie , du commerce même, dune l'oule de techniques qui semblent d'abord terre à terre, mais n'en sont pas moins des nécessités sociales. Nous admettons donc (jue, s'il est nécessaire de prêcher des devoii's moraux, il ne l'est pas moins de l'aire des réformes économi<pies. Il faid que la socii't»'- hiunaine s'organise (Ui se ré(»rganise : d'un meillriir arrangcmcid des conditions sociales sortira un niinimmn d' )l)S('rvali<>n des devoirs sociaux, l-'levez mi(nix les lioninu^s du |)eiqtl(', et aussi les enfants des bourgeois, répart is-icz mieux les charges et les prolits, universalise/ la propriédé. égalisez le travail sans (|ue le fardeau, alh'gremont soutenu j>ar les ('paules de l'im, devienne ('crasanl pour les épaules de l'autre ; faites, en un mot, régner une justice de fait, une///.s7('.s'.s-(' scientifirpie et économique, si vous aimez mieux ce mot ; et alors vous n'aurez plus autant besoin dinh-cnlogue ou de l'impératif cfité'gorique [loui' prononcer: Ne volez jtas, ne tuez pas. La

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