GENESE DE L IDEE-FORCE DU BEAU
la vie même et qui aboutit à la siu'vivance des êtres les mieux doués, deux sens ont dû acquérir ehez les animaux un développement supérieur (q une délicatesse particulière : la vue et Touïe. L'oiseau, rinsecte, le mammifère avaient intérêt à discerner par la vue, dans la masse de feuillage qui couvrait la terre, les formes et couleurs des objets propres à les nourrir : la baie rouge ou la Heur dans la verdure, le ver blanc sur le sol brun, la chenille imitant par sa forme les lignes et les teintes de sa cachette. 11 fallait aussi que l'animal distinguât, à l'aide de l'ouïe, le bruit de la sauterelle, qui peut être sa proie, le bourdonnement de l'abeille qui est son ennemie, le chant du moineau inoffensif ou le ci'i menaçant de l'épervier. C'était souvent une question de vie ou de mort: ceux qui n'ont pu la résoudre ont disparu avec leur race. Ainsi, selon les remarques de Grant Allen et de James Sully, l'œil et l'oreille ont reçu, chez les articulés et les vertébrés supérieurs, une éducation progressive, qui anticipait leurs fonctions esthétiques.
On sait que la seconde espèce de sélection est celle que Darwin appela « sélection sexuelle » et qui apparie les couples. Ici, aux avantages de la force interne s'ajoutent peu à peu ceux de la forme extérieure, qui est le plus souvent la force même devenue visible, la santé éclatant aux yeux, la puissance reproductrice de la race s'annonçant dans la beauté de l'individu. Les centres nerveux de cha(|ue espèce ont été taçonnés par le temps, de manière à trouver agréables certaines formes corporelles dont leurs ancêtres eurent l'expérience et qui avaient entraîné un profit pour la race. Un sait jusqu'où va la plasticité des centres nerveux que transforme l'hérédité. L'homme, par exemple, a dans son cerveau une structure spéciale [»our la perception et la production du langage, et cette structure innée existe, quoique dormante, jusque chez les sourdsmuets; de même chaque individu, parmi les animaux dun ordre élevé, a une structure cérébrale spéciale-
ment appropriée à reconnaître ses compagnons ou ses compagnes et à jouir de leur i»résence. 11 y a dans le cerveau humain, selon l'expression de Grant Allen, des « formes de perception en blanc », où rexpérience n'a plus qu'à tracer des caractères, par exemple le nom de l'être qu'on est destiné à aimer. « Lorsque, dans Sliakespeare, Miranda tombe amoureuse à première vue de Ferdiniind, le seul jeune lioinmc qu'elle ait jamais vu, il sendjle «lue le poète a i)eint avec véi'ilé un l'ait psychologique naturel et universel. »
Non seulement le sens de la beauté se j)errectionne ainsi par l'hérédité, grâce surtout à la sélection sexuelle, mais la beauté réelle de Tespèce s'accroit en même temps :elle fixe, sous des formes de j)lus en i>lus achevées, les choix successifs d'une longue série d'individus qui se sont plu mutuellement et ont propagé leur race. C'est ce que Darwin a merveilleusement mis en lumière. On peut en conclure que les belles formes des animaux sont la marque visible de leur goût pour la beauté de leur espèce. Nous avons une preuve du goût de la symétrie et des belles courbes dans la (jueue magnifuiue de l'oiseau-lyre, dans les cornes gracieusement recourbées de l'antilope; nous avons une preuve du goût pour la couleur et le lustre dans les pliunes du paon, dans les reflets dorés du colibri, dans les ;iiles du i)apill(»n des tropi(|ues, dans les lumières des lucioles; enlin, nous avons une preuve du goût pour le son musical dans la stridulation de la cigale ou du grillon, dans les notes pi'olondes de l'oiseau-cloche, dans le chant aérien de l'alouetle. Etsi nous nous élevons jnscprà notre espèce, le goût des belles loi'mes ipionl eu nos ancêlres depuis roi'igim; de l'humanité a sa preuve dans la grâce et la fraîcheur de la jeune lille; leur goût des beaux sons a sa |ireuve dans le timbre pur de sa voix.
Il y ;i une beauté psychiijue comme il y a une beauté physique; pounpioi les cvolulionnisles ne s'en sontils pas plus occu[)és? La puissance cl riiîirniunie des facidlt's iidèrieures ou, comme disnicnl les Grecs, leur