PERENNITE DES SOUTIENS ESTHETIQUES DE LA MORALE
survivra à co qu'on pourrait appeler la dogmatique de la morale : il y aura toujours de belles actions et de vilaines actions, de « belles âmes » et des âmes laides. Le jour où l'humanité ne ferait plus que calculer et aurait cessé d'admirer, elle serait perdue, elle aurait même cessé d'être : il n'y aurait plus d'hommes, puiscjue l'homme est un animal qui admire. Par bonheur, cet abaissement de Ihumanité par une fausse science n'est pas à craindre : il faudrait que riiomme devînt insensible même à la beauté féminine pour devenir complètement insensible à la grâce aimable et aimante de la bonne volonté. I/instinct sexuel serait un dernier refuge du sens du beau : il empêcherait de se tarir la source de la générosité en empêchant aussi de se tarir la source de la vie. Tant qu'il y aura des amoureux et des amoureuses, — et une étoile du soir à regarder, — tant qu'il y aura des mères, tant que les lionnes mômes se feront tuer pour défendre leurs lionceaux, une force existera capable d'enlever l'être vivant à l'égoïsme de la vie. Ce ne sont pas seulement les vestales, ce sont surtout les amantes et les mères qui entretiennent le feu saci'é, le feu de l'amour. La femme est la moralité sincarnant dans la beauté, pour adoucir et séduire l'homme : elle est grâce, fécondité, maternité, charité, innocence ou bonté ; pour elle, pour elle surtout,
Une larme en dit plus que vous ne pouvez dire ;
elle est le cœur de Ihumanité, si riiomme en est la tête, et Thumanité subsistera tant que ce cœur ne cessera pas de battre.
S'il en est ainsi, quelque envahissante que soit la science positive, Kart demeurera impérissable. La culture esthétique ira croissant avec la culture scientifique, au prolit de la culture morale et sociale, malgré ro])position provisoire exercée par les idées utilitaires. Les peuples qui auront le f»lus de désintéressement scientilique seront aussi les plus puissants et les plus riches;
or, le désintéressement scientili(|ue entraînera toujours à sa suite un certain sentiment esthétique et moral ;1 . Jas(|ue danslaeoncurrence industrielle, le bon goût elle sentiment du beau conslitueronUles moyens de vaincre de plus en plus précieux. Pouvons-nous juger de l'avenir par l'abaissement momentané que produit aujourd'hui l'excès de l'esprit industriel joint aux excès de l'esprit démocratique mal compris et mal dirigé? L'avenir est à ceux qui auront eu le culte le j)lus élevé du vrai et du beau. L'art sei'a toujours le sujtcrflu nécessaire. Au point de vue individuel, il restera indispensable comme dépense de l'excédent d'activité emmagasiné dans le cerveau, comme compensation et délassement de l'existence, en lin comme réalisa lion momentanée d'une existence supérieure, libre des besoins matériels: en un mot. l'art continuera d'être la plé'nitude et la surabondance de la vie. Il ni' restera pas moins nécessaire au point de vue collectif: condition de progrès social, c'est à lui de régler et d'embellir les relations mutuelles des hommes. La toute-puissance de l'art et sa moralité profonde sont dans la sympathie et la sociabilité qu'il accroît (2). On a dit bien des lois que lart adoucit les mœurs; pourquoi ? C'est cpiil iu)us rentl capables de pleurer avec ceux ipii pleurent, de sourire avec ceux qui sourient ; c'est qu'il nous fait vivre la vie des autres. Or, comme l'a montré Spinoza, nous ne pouvons pas inlliger aux autres une douleur (\\w nous partageons nous-mêmes par sym|»atliie. puistiue nous nous ferions souffrir en les faisant souflrir. Autant de p<'ines avec lesquelles nous serons capables de sympathiser, autant de jiciiies que nous deviendrons incapables d'imposer à autrui. Notre sociabilité cmissante
(1; Voir nos Eléments sorinlof/itinex delà morale, lnlr»)dii<li(<n.
(2) Voir sur ce poinl Guyau : l^s Prnhli-mes de l'eslhrliqtie ronlrmporaine et VArt au point de rue sorioloifii/ue. Tolstoï nu Hiit i\\urc|»ro<luiro, on lesalT;iil)li<sanl vl en li>s jiii'-^onlanl aous iitio foriiu' aussi parailoxale que sirpcrfirii-Hc, les Uh-scs fondanienlalcs de (juyau. Voir le livro de To!.>-loi' : fjue$l-ce que Pari '.'