‹ Moralistes anciensChapitre 10 sur 108 · PAR DE JOLY · texte numérisé non relu

PAR DE JOLY

DB

MARC-AURÈLE-ANTONIN

Harc-Âurèle-Ântonin naquit en Tannée 121 de notre ère.

Descendu par son père du roi Numa Pompilius, et, par sa mère, d'un roi de Salente ', éleyé dans le palais de l'empereur Adrien, il se proposa, dès Tâge de douze ans, de se remplir l'esprit de connaissances en tout genre, de se fortifier le corps, et de se rendre adroit à toutes sortes d'exercices.

Pendant que, sous l'habit de philosophe , couchant à terre sur une peau à la manière des anciens, il étudiait Zenon et Àristote, le droit public et le civil , l'art oratoire , le grec, la déclamation, la musique et la géométrie, il s'exerçait journellement à la chasse, à la paume ^ à la course , tant à pied qu*à cheval et en chariot , à la lutte, et même au pugilat, qui était Texercice le plus violent , où , avec la main couverte d'un gantelet garni de plomb, on se battait à coups de poing contre des athlètes.

Il devint en effet robuste; mais dans la suite, un excès d'application lui aff'aiblit beaucoup l'estomac. Il usait de thériaque.

Devenu César à l'ftge de dix-huit ans , avec participation à toutes les affaires, il en avait quarante lorsqu'il

* Ca^toUa aanm que cette descendance était pronTée. 11 renyote, mr œ sqiet, à un ouvrage connu de loo temps, latrope l'avait dit avant Gapltoiin. Entr., L viii, c. 9.

parviot à l'empire. Il s'associa Lucius Yérus, par respect pour les premières volontés de Tite-Antonin, son prédécesseur et son père d'adoption.

Les Parthes, espérant profiter de ce changement de règne, surprirent l'armée romaine qui était en Arménie, la taillèrent en pièces, et entrèrent dans la Syrie , dont ils chassèrent le gouverneur. Les Gattes portèrent, dans la Germanie et dans la Rhétie, le fer et le feu, et les Bretons commencèrent à se révolter.

Marc-Aurèle, ne jugeant pas à propos de quitter Rome dans ces circonstances , laissa aller Yérus contre les Parthes, envoya Galpurnius Agricola contre les Bretons , et Aufidius Yictorinus contre les Gattes. Ges guerres durèrent plusieurs années, et furent terminées avec succès» pendant que Marc-Auièle , attentif à toutes les parties du gouvernement, en réformait les ahus \

En l'année 166 de notre ère, les deux empereurs triomphèrent suivant la coutume; mais le retour des Romains dans l'empire y porta une peste générale, qui fut accompagnée de famine, de tremblements de terre • d'inondations ; et pour comble de maux , les Germains , les Sarmates, les Quades etlesMarcomans pénétrèrent jusqu'en Italie.

Marc-Aurèle marcha contre eux et les repoussa.

L'année suivante, les mêmes nations recommencèrent leurs hostilités. Marc-Aurèle , accompagné de son collègue, alla contre ces opiniâtres ennemis; il entra même dans leur pays, et ce fut dans son camp, au pays des

* Xn>bUln dit x « Lorsque l'emperenr n'était point occupé à la gnerre, « il 8'employait à rendre la Justice.... Il passait qoelcpierois onze oa « douze Joun sur la même affaire, pour l'examiner exactement. 11 al- « malt le trayall, s'appliquait an moindre de ses devoirs» ne disant, ne « faisant et n'écrivant Jamais rien avec négligence, ni par manière d'acqulL « Il donnait des Jours entiers à des affaires assez légères, dans la créance « qu'un empereur ne doit rien faire avec précipitatioii. > Traduction du préaident Goodn, pige 384, édition in-4.

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Quades , auprès de la rivière de Gran en Hongrie , qu'il commença d'écrire ses réflexions, comme il le dit luimême à la fin de son premier livre. Les deux empereurs donnèrent plusieurs batailles, et firent de si grands efforts , qu'ils obligèrent enfin les nations liguées à demander la paix.

Yérus, prince plus porté à ses plaisirs qu'aux fatigues de la guerre , était d'avis de leur accorder leur demande. Marc-Aurèle s'y opposa, connaissant mieux que son frère le génie des barbares. Il les poursuivit malgré la rigueur de l'biver , les battit en plusieurs rencontres , et les dissipa entièrement.

Yérus mourut en revenant à Rome , et laissa Marc- Aurèle seul maître de l'empire en l'année 169.

Avant que l'année du deuil de Yérus fût finie , Marc- Aurèle retourna contre les Marcomans, les Quades, et autres peuples ligués qui revenaient en plus grand nombre , et plus formidables qu'auparavant. L'empereur eut du désavantage dans les premiers combats; mais il défit enfin ces barbares de telle manière, qu'ils furent obligés de quitter la Pannonie.

Pendant qu'il était occupé à cette guerre , les Maures ravageaient l'Espagne , et les bergers d'Egypte ( espèce de bandits attroupés) avaient battu plusieurs fois les Romains. L'empereur y donna ordre sans quitter le nord, où il afiiaiblit si considérablement ses ennemis par une continuelle suite de victoires , qu'il les réduisit à recevoir toutes les conditions qu'il voulut leur imposer.

Ensuite il revint à Rome où il continua de faire plusieurs lois très sages pour les bonnes mœurs , l'ordre public , la sûreté et le bonbeur des peuples.

Cependant les Marcomans, qui ne s'étaient soumis que pour écarter le vainqueur, attirèrent à leur parti tous les peuples qui habitaient depuis l'Illyrie jusqu'au fond des Gaules, ils reprirent les armes. L'armée romaine était affaiblie par tant de campagnes ; la peste continu^**

à dépeupler rémpire,et le trésor était épuisé. Dans cette eitrémité, l'empereur fut obligé de faire enrôler les gladiateurs , les bandits de Dalmatie et de Dardanie , et les esclaves : ce qui n'avait point été pratiqué depuis la seconde guerre punique. 11 vendit les meubles et les pierreries de Tempire, qui lui produisirent un fonds considérable ' . 11 se rendit à Garnunte et passa le Danube à la tête de ses troupes sur un pont de bateaux. C'est à Garnunte qu'il écrivit le deuxième recueil de ses pensées.

Cette expédition de Tannée 170 et des suivantes fut plus longue et plus difficile que les autres. L'empereur cherchant lui-même un gué le long d'une rivière, leâ frondeurs des ennemis lui lancèrent une si grande quantité de pierres , que sa vie fut en très grand danger. Il passa cependant la rivière , fondit sur les ennemis, et en fit un grand carnage.

Ces barbares étaient des gens de cœur qui se battaient de pied ferme , et ne fuyaient que pour faire tomber les Romains dans quelque embuscade. Une de ces fuites apparentes mit un jour dans un grand péril l'armée romaine, trop ardente à les suivre. Toutes les victoires étaient disputées et sanglantes. Marc-Aurèle en remporta plusieurs , en avançant toujours dans le pays. Il passa plusieurs rivières, défit les Sarmates et les Jazygiens ; et cependant ce ne fut point encore assez pour finir une si cruelle guerre.

Malgré la rigueur de la saison , Marc-Aurèîe s'avança jusqu'à un canton où les barbares avaient assemblé leurs plus grandes forces , et retiré tous leurs effets. La bataille se donna auprès du Danube , et en partie sur ce fleuve même qui était gelé. Marc-Aurèle, après des efforts incroyables, demeura vainqueur. Il mit ses troupes en quartier d'hiver, et se retira à Sirmium.

Le printemps ne fut pas plutôt revenu, que l'empereur

* Voir chap. î, bote du S 3.

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seremit^n campagne, repassa le Danube, battît plusieurs fois les ennemis , et les obligea enfin à se remettre à sa discrétion. Il retira des mains des Sarmates un très-grand nombre de prisonniers qu'ils avaient faits sur les Romains. Il reçut leurs otages , et leur imposa des conditions proportionnées à la supériorité qu'il avait acquise sur eux. Mais un événement imprévu , et plus terrible que toutes ces guerres, l'obligea d'adoucir les conditions de la paix.

En l'année 175, Gassius, qui commandait en Orient, ayant profité du faux bruit de la mort de Marc-Âurèle, ou l'ayant fait courir, s'était fait proclamer empereur. Il avait soumis toute la Syrie , et travaillait à débaucher la Grèce. Mais son armée ayant appris que Marc-Aurèle était vivant , Gassius Hit tué après trois mois et six jours de révolte. On porta sa tête à l'empereur dans le temps qu'il était à Formies,en Italie, prêt à s'embarquer pour passer dans la Grèce.

Il ne laissa pas de partir, jugeant sa présence nécessaire pour achever d'apaiser la révolte. Il commença par l'Egypte; il vint en Syrie , où il fit brûler toutes les lettres et les papiers de Gassius , sans vouloir les lire. Ensuite il vint en Grèce.

Après avoir rétabli le calme dans toutes ces grandes provinces, et ordonné qu'à l'avenir nul n'aurait le commandement du pays où il serait né » il revint enfin à Rome dont il était absent depuis près de huit ans. Il distribua à tout le peuple six ou huit pièces d'or par tête , et leur fit remise de tout ce qu'ils devaient au trésor public; il donna de magnifiques spectacles, et fit élever des statues aux vaillants hommes qui l'avaient le mieux servi dans la dernière guerre ; mais la paix ne dura que deux ans.

Les Scythes ayant repris les armes avec d'autres peuples du Nord, Marc-Aurèle marcha contre eux avec so" fils Conunode. lypbilin dit à cette occasion : « Marc- '

c rèle demanda aa sénat, avant que de partir, l'argent « qui était dans le trésor public. Ce n'est pas qu'ayant « l'autorité absolue entre les mains, il ne lui eût été aisé « de le prendre, au lieu de le démander : mais c'est qu'il « avait accoutumé de dire que tout le bien appartenait « au sénat et au peuple. Haranguant un jour dans cette € compagnie, il dit : Je n'ai rien à moi, et le palais où c je demeure est à vous \ »

Le premier combat fut si opiniâtre , qu'il dura depuis le matin jusqu'au soir. Les autres combats furent encore sanglants. Les victoires des Romains ne furent dues qu'à la prudence de leur empereur , et à Fexemplé qu'il donnait à ses troupes, en marchant toujours à leur tête dans les lieux les plus exposés.

Pendant l'hiver, il fit construire des forteresses pour tenir le pays en bride. Mais dans le temps qu'il se disposait à ouvrir la campagne , il fut attaqué à Vienne en Autriche d'une fièvre maligne qui l'emporta en peu de jours à l'âge de près de cinquante-neuf ans.

«c Personne, dit Gapitolin , ne jugea qu'il fallût gémir « sur son sort , tout le monde étant persuadé que ce a prince était avec les dieux qui n'avaient fait que le « prêter. Le sénat et le peuple romain le déclarèrent una- « nimement dieu propice, avant même que la cérémonie « de ses funérailles fût achevée ; ce qui ne s'était jamais « fait , et n'est point arrivé depuis. Les personnes de tout « âge, de tout sexe, de toutes conditions ne se contentt tèrent pas de lui rendre les honneurs divins ; on alla «jusqu'à regarder comme des sacrilèges ceux qui , pou- « vant et devant avoir chez eux son image , ne l'avaient « pas; aussi voit-on encore en beaucoup de maisons les •K statues de Marc-Aurèle parmi celles des dieux pénates. « Bien des gens publièrent qu'il leur était apparu en « songe et leur avait fait des prédictions qui s'étaient

* Traduction da président Cousin, page 396, édition in-4.

« accomplies; ce qui fit qu'on éleva un temple en son «honneur, et qu'on lui assigna un collège de prêtres « nommés Antoniniens , et des flamines, avec tout Tapc pareil anciennement établi pour les cultes publics, etc.» Tout nous prouve que ce fut un prince grand homme. Nous en sommes plus assurés que d'aucun autre prince qui ait jamais régné, parceque Ton découvre le fond de son ame dans ce qu'il avait écrit pour lui seul sur ses ^ tablettes \

OUVRAGE DE MÀRC-ÀUBELE-ANTONIN.

Cet ouvrage est écrit en grec , langue très-commune à Rome parmi tous ceux qui avaient eu de l'éducation. D'ailleurs, la doctrine stoïcienne, dontMarc-Aurèle avait été imbu dès l'enfance , contient un fort grand nombre d'expressions particulières à la langue grecque, et qu'on ne pouvait rendre qu'imparfaitement en latin , comme Cicéron l'a reconnu. Ce fut sans doute par ces raisons queMarc-Aurèle» quoique né à Rome, préféra d'écrire en grec.

On ne peut douter que l'ouvrage qui porte son nom ne soit véritablement de lui. 11 s'y nomme deux fois luimême : « Comme Antonin , j'ai pour patrie Rome , et , « comme homme, le monde, d C. iv, § 5. Il y nomme son aïeul, son père d'adoption, ses instituteurs , les lieux de campement où il écrivait, et où il est constant qu'il avait fait la guerre. « Ceci , dit-il , chez les Quades, auprès du Gran , ceci à Carnunte. »

On y découvre le secret de ses plus intimes pensées , ses principes de gouvernement, ses règles de conduite,

* Ceux qni youdront plus de détail sur les actions de Marc-Aarèle, feront bien de lire sa vie donnée par H. Gantier de Sibert, de l'Académie des beUe»4ettieft

202 ÂBRËGÉ DE LA VIE DE HARG-ÂURELE.

jusqu'à ses défauts , et aux reproches qu'il s'en faisaîti <t 11 ne dépend plus de toi, se disait-il, d'avoir pratiqué « dès ta première jeunesse les maximes de la philoso- «phie; car plusieurs personnes savent , et tu sais bien m toi-même que tu en as été fort éloigné ; ainsi te voilà <( confondu... y> Gbap. xvm, g 9. On peut voir aussi le chap. xxm.

Ces passages réunis présentent des réflexions personnelles et secrètes écrites par un guerrier philosophe» non dans le cabinet, sur des feuilles ordinaires, mais sur des tablettes portatives dont on sait que les Romains se servaient communément.

Il avait mis à part la suite de ses tablettes. « tu n'au- « ras pas le temps, se dit-il (chap. xxvii, g 2 ), de relire « tes mémoires... ni les recueils que tu avais mis à part « pour [ta vieillesse. » Hérodien , qui avait vécu sous ce prince, parle de ces écrits.

Un tel recueil de tablettes, rempli de pensées décousues, disparates , sans ordre ni suite ^ n^était pas destiné à former un livre ; c'est pourquoi on a dû le trouver sans titre ni divisions. Le manuscrit 1950 de la bibliothèque du Vatican est ainsi. Feu M. Winckelmann , par ordre de M. le cardinal Alexandre Albani , m'en fit la description en 1765. L'ouvrage de Marc-Aurèle , me disait-il , fait partie d'un volume de papier de coton , où se trouvent d'autres ouvrages de Xénophon, de Maxime de Tyr , d'Aristote. Il remplit cinquante feuillets , san^ aucun titre au commencement ni à la fin , et sans aucune division en livres, comme dans nos textes imprimés.

Ce manuscrit nous représente une des premières copies que l'on fit aussitôt après la mort de Marc-Aurèle du recueil de ses tablettes.

PENSÉES

DB- L BnPBBEOB

MARC-AURÈLE-ANTONIN

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