‹ Moralistes anciensChapitre 9 sur 108 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

En toute occasion Socrate se rendait utile ; aucune manière de Têtre ne lui était étrangère. Rien n'était plus avantageux que d'être admis à sa société : partout on se trouvait bien de l'avoir avec soi ; toujours on gagnait à l'entendre. 11 ne faut que la plus faible attention, que rintelligence la plus commune, pour reconnaître cette vérité. On peut même assurer qu'il n'était pas inutile, quand on avait été jugé digne de sa familiarité, quand on en sentait tout le prix, de penser à lui dans son absence.

il n'instruisait pas moins par son badinage que par les plus sérieuses de ses leçons : par exemple, il lui arrivait souvent de dire qu'il était amoureux ; mais il faisait sentir assez clairement qu'incapable d'être follement séduit par les vains avantages de la beauté,

il ne se laifsait entraîner que yers une ame née pour layertu.

Il regardait dan^ les jeunes gens eoiqme un indice ides plus heureuses dispositions de Tesprit, une conception facile, une mémoire sÏÏre, une application constante à toutes Jes connaissances nécessaires pour bien régler une maison, pour bien gouverner un état« pour tirer un bon parti des hommes et des circonstances. Par une semblable éducation,. di«sait-il , on ne prépare pas seulement son bonheur et la splendeur de sa maison ; on peut contribuer encore à la prospérité de ses concitoyens et de sa patrie.

U avait une manière difTérente de traiter avec les différents caractères.. Rencontrait-il de ces jeunes .

geits qui, fiers des avantages qu'ils croient avoir reçus de la nature, méprisent toute instruction ; il leur prouvait que les naturels qui semblent les plus heureux ont le plus* besoin d'être cultivés. Les chevaux généreux, disait-il, nés vifs, impétueux, deviennent excellents, et rendent de grands services, s'ils ont été dressés dans leur jeunesse : a-t-on négligé de les dompter? ce sont les plus rétifs et les plus méchants de tous. Un chien de bonne race, qui aime la fatigue^ qui s'élance à la poursuite des animaux, deviendra 0ans doute un excellent chien de chasse si Ton a soin de ripstruire : qu'on l'abandonne à la nature, c'est un animal stupide, obstiné, furieux.

Aipsi les hommes nés avec l'ame la plus fière, la ;

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plus énergique, avec le plus d*ardeur pour tout ce qu'ils entreprenrnelit, se distingueront par leurs vertus, par leunr belles actions, par les services qu'ils rendront à rhUmanité, s'ils ont reçu de l'éducation la connaissance de leurs devoirs : mais s'ils ont été négligés, s'ils sont restés dans l'ignorance, ils seront les plus méchants, les plus nuisibles de tous les hommes. N'ayant pas appris à distinguer ce qu'ils doivent foire, ils se Jetteront dans de coupables projets : violents, impérieux, on ne pourra ni les arrêter, ni les contenir; et bientôt ils auront accumulé les maux et les crimes.

Quand il voyait de ces gens qui mettent toute leur conOance dans leurs richesses, qui pensent que l'édu-^. cation serait inutile à des hommes comme eux, et que leur fortuné leur suffit pour se faire respecter et pour satisfaire tous leurs désirs, il savait les ramener à la raison. — C'est une folie, leur disait-il, de croire que, sans instruction, on puisse distinguer les actions utiles de celles qui sont funestes : ce n'en est pas une moins grande de ne savoir pas même faire cette distinction, et de se croire capable de quelque chose d*utile parcequ'on est assez riche pour acheter tout ce qu'on veut : c'est une sottise d'être incapable de rien d'utile, et de croire qu'on est heureux, quand on a tout ce qu'il faut pour bien vivre, pour vivre avec honneur ; c'est encore une sottise de penser qu'avec des richesses et une honteuse ignorance on passera pour un homme de mérite; c'en est une enfin de supposer que, sans mérite, on se fera considérer.

11 est temps de raconter comment il se cofnportait avec ceux qui croyaient avoir reçu une excellente éducation, qui se flattaient d'être bien avancés dans le chemin de la vertu, et qui tiraient yanité de leurs vastes connaissances.

Il savait que le bel Ëuthydème, pour avoir rassemblé un grand nombre d*ouvrages des poètes et des sophistes les plus renommés, croyait ravoir emporté d^a par ses lumières sur tous ses égaux, et n'avoir de rivaux à craindre ni dans Féloquence, ni dans la science du gouvernement. Comme son âge ne lui permettait pas de se trouver à l'assemblée du peuple, il s'asseyait, pour s'instruire des affaires, dans la boutique d'un éperonnier qui était voisine de la place. Socrate s'y rendit avec plusieurs de ses amis.

On sait que, du temps de Th'émistocle , tous les VŒUX et tous les suffrages se réunissaient en sa faveur, quand les conjonctures exigeaient un homme du mérite le plus rare. Quelqu'un s'avisa précisément de demander si ce grand homme avait reçu les instructions de quelque sage, ou s'il n'avait eu besoin que de ses talents naturels pour s*élever au-dessus de tous ses concitoyens.

Socrate voulait piquer Ëuthydème : — Il faudrait, répondit-il, être bien simple pour croire qu'on ne peut apprendre les métiers les plus vils sans avoir reçu les leçons d'un bon maître, et qu'on peut de soi-même se rendre habile dans le plus important de tous les métiers, l'art de commander aux hommes.

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Une autre fois Euthydème, craignant d*étre regardé comme un admirateur des connaissances de Socrate, évitait de prendre place auprès de lui. Socrate s*en aperçut : On sait , dit-il , le^ études que fait Euthydème, et Ton peut bien juger que, dès qu'il sera en âge, il ne manquera pas de donner son avis sur les affaires qui seront proposées à l'assemblée du peuple. Au soin qu'il prend de ne paraître rien apprendre de personne, Je présume qu'il a déjà un bon exorde tout prêt pour les discours qu'il compte adresser alors au

public. Voici sûrement quelle sera la première phrase

if

de sa harangue : Personne , 6 Athéniens, ne peut s0 Tenter de m'avoir rien appris. Si j'ai par hasard enf^ tendu parler de quelques hommes qui se distinguas^ sent par le talent de la parole ou par leurs connaissances dans les affaires d'état, je n'ai jamais recherché leur société, et je ne crains pas qu'on me reproche d'avoir pris aucun maître parmi les citoyens les plus éclairés. C'est peu d'avoir évité de recevoir des leçons ; je n'ai pas voulu qu'on pût me soupçonner d'en avoir pris. Je vais cependant vous donner un avis, tel que le hasard pourra me le suggérer.

Un semblable exorde ne conviendrait pas mal non plus à un homme qui se présenterait pour exercer la médecine. Je me figure lui entendre commencer ainsi son discours : Athéniens, je n'ai jamais appris la mé decine de personne ; jamais je n'ai cherché à trouver un médecin qui m'en donnât les principes. J'ai nonseulement évité de rien apprendre des médecins.; je

n*ai pas touIu même qu'on pût croire que j'eusse appris la médecifie. Je vous prie cependant de youloir bien m'aceorder rotre côbflance ; car Je tftcherai de m'instmire en ftiiâant sur vous des essais. Tout le monde rit beaucoup de cet exorde.

Enfin Euthydème parut prêter quelque attention aux entretiens de Soorate ; inais tl évitait de parler lui-même» persuadé que son silence passerait pour de la modestie. Socrate voulait lui 6ter cette idée r — Il est étonnant, dit-il, que cèiix qui cherchent à se rendre capables de jouer du luth ou delÀ flûte, ou de monter à cheval , ou d'exercer quelque autre talent , ne tâchent pas de S6 procurer uniquement par leur travail toute l'habileté qu'ils veulent acquérir : on lés voit chercher les meilleurs tnaltres, faire tout ce que ces maîtres leur prescrivent , s'armer de patience pour ne s'écarter en rien de leurs principes, comme s'ils n'avaient pas d'autres moyens de se rendre habiles ; tandis que ceux qui se proposent de devenir de grands orateurs , de grands hommes d'état , croient pouvoir d'eux-mêmes, sans préparation, sans étude , acquérir tout à coup un grand talent. U semble cependant que cette carrière est bien plus difficile que l'autre ; qu'elle exige des études d'autant plus profondes, des travaux d'autant plus opiniâtres , qu'on y rencontre bien plus de rivaux, et que les succès y sont bien plus rares.

Tels étaient d'abord les discours que Socrate te«

nait devant Eathydème. Quand il s*aperçut que ce jeune bomine était plus disposé à Tentendre et plus attentif à Técouter, il retourna seul à la même boutique, et Ëuthydème prit place auprès de lui ^

Est-il vrai, lui dit Socrate , que vous ayes rassembla un grand nombre d'ouvrages des écrivains qui se;sont fait une réputation de sagesse? — Cela est vrai » Socrate ; j*en rassemble encore tous les Jours , et j'ai dessein d'en réunir le plus grand nombre qu'il me sera possible. *- Je vois avec plaisir que vous proférez à des trésors d'or et d'argent les trésors de la sagesse. C'est que vous savez bien que l'argent et l'or ne peuvent rendre les hommes meilleurs , et que les pensées des sages procurent à ceux qui les possèdent les richesses de la vertu.

La joie coulait avec ces paroles dans le cœur d'Eu» thydème , persuadé qu'aux yeux de Socrate il avait pris le meilleur moyen de parvenir à la sagesse.

Socrate vit bien que le jeune homme prenait plaisir à la louange. Dites-moi, reprit-il, quelles senties vues que vous vous êtes proposées en rassemblant tant de livres? Comme Ëuthydème se taisait, rêvant à la réponse qu'il devait faire» Socrate reprit la parole.

* Tout Tentretien aoivant est pointilleux, sophistique, insidieux» parceqo'en ce moment Socrate ne cherchait qu'à guérir Ëuthydème de sa yi- ■ilé, et à loi faire sentir qu'il n'avait pas même les prcînieri principes des oeimaissances les plos simples et lés plus nécessaires : mais quand il eut dompté Torgnell de ce Jeune homme, il mit, dit Xênophon, la plus 9«n^e flinpUcité dpns 1^ iQBoqi W'U iMi donnait»

Voulez-vous, lui dit-il, devenir médecin ? car tes médecins ont beaucoup écrit. — Non, en vérité. -^ Quoi donc? architecte? car cet art exige un esprit cultivé. — Ce n*est pas là mçn dessein. — Àhl j'en- • tends ; vous voulez devenirun grand géomètre comme Théodore? — Non , mes vues ne se tournent pas du cAté de la géométrie. — Cest donc du côté de Tastro- . nomie ? — Pas davantage. — Est-ce que vous voudriez faire votre état de déclamer des vers ? car on dit que vous avez toutes les œuvres d*Homère. — Je n'ai garde, le sais trop que les gens de cette profession savent à merveille les vers qu'ils récitent, et n'en sont pas moins les plus stupides des hommes. —Vous recherchez peut-être cette science qui rend les hommes capables de gouverner les maisons et les états, de commander aux autres, de leur être utiles, de l'être à eux-mêmes? — Oui, Socrate, c*est cette science que je recherche avec ardeur ; c'est elle qui m'est nécessaire. Par Jupiter! s'écria Socrate, vous recherchez la plus belle des sciences, le premier des talents : on l'appelle l'art des rois , parcequ'il leur est en effet nécessaire. Mais avez-vous bien examiné s'il est possible de n'être pas juste et d'exercer ce grand art? — Cela est impossible : sans la justice, il n'est pas de bons citoyens. — Vous avez donc travaillé à être juste. — Je ne crois pas, Socrate, que personne passe pour plus juste que moi. — Et les hommes justes n'ont-ils pas leurs fonctions comme les ouvriers ont les leurs? — Ils en ont sans doute. — Et comme les ouvriers peuvent montrer leur chefnl'œuvre , les

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hommes joutes peuvent^ils exposer aussi lears ouvrages?-<« Comment! je ne pourrais pas indiquer les œuvres de la justice! Hélas 1 je nMndiquerais que trop bien aussi celles de Finiquité. Elles se montrent chaque jour en grand nombre à nos yeux ; chaque jour elles frappent nos oreilles. — Eh bien , voulezvous que nous écrivions ici un D, et là un A *? Ce qui nous paraîtra Tœuvre de la justice nous le placerons sous le D , et nous mettrons sous TA ce qui nous paraîtra l'œuvre de Tiniquité. — Je le veux bien, si cela vous semble nécessaire.

Socrate écrivit ces deux marques. Ne trouve -*t-K)n pas, reprit-il, le mensonge parmi les hommes? — On ne le trouve que trop. — Ou le placerons-nous?^— Sous la marque de Tinjustice apparemment. — Les hommes ne trompent-ils pas? — Trop souvent. — Où ptecerons-nous la tromperie? — Encore sous Tinjustice. — Et Faction de nuire aux autres? -- De même. — Celle de réduire quelqu'un en servitude? — Toujours de même. — Nous ne placerons donc rien de tout cela du cAté de la justice ? — Cela serait assez étrange.

*— Supposons donc à présent qu'un général réduise en servitude une nation injuste et ennemie : dirons-nous qu'il fait une injustice ? — Non vraiment. — Nous dirons donc que ce qu'il fait est juste? — Sans doute. — Et s'il trompe les ennemis? — Cela est encore juste.^ — Hais s'il les pille, s'il enlève leurs biens? — Il ne fait rien que de juste. Je croyais que

^ Le D est la première lettre du mot grec dicaicsynè, h Justice ; et VA U première lettre du moladiMa, llniquité,

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les quesUoDS que vous me faisiez ne regardaient que nos amis. — Ainsi tout ce que nous avions attribué à riniquité» il faudra donc à présent l'attribuer à la juih lice?-** Je le pense. *— Mettons donc toutes ees ac^ tiens à la place que vous leur marques. Voulez-vous h présent que nous posions povr principe qu'elles de* Tiennent justes contre des ennemis, mais qu'il serait injuste de se les permettre avec des amis ; qu'oii ne peut, avec ceux^i, mettre trop de droiture, trop de simplicité dans sq conduite?—* Nous sommes d'aecord. «

Et si un général « reprit Socrate , voit le courage de ses soldats abattu ; s'il leur fait accroire qu'il lui arrive du secours, et qu'il rassure par ce mensonge leurs , esprits intimidés ; soùs quelle marque placerons-nous cette tromperie? — Sous celle de la justice, à ce que je crois. — Un enfant a besoin d*une médecine et ne veut pas la prendre ; son père la lui mêle avec ses aliments, et, par cette ruse, il lui rend la santé : où mettrons nous cette supercherie? — A la même place que la première. — Mon ami est plongé dans une noire mélancolie ; je crains qu*il n'attente sur ses jours, je lui dérobe son épée , toutes ses armes ; où ce vol .d(Ht41 être placé?— Il n'y a pas à bésiter, sous la ligne de la justice. — Vous ne prétendez donc plus à présent qu'on soit obligé à la plus grande simplicité » à la plus grande droiture avec ses amis? — Non vraiment, je cesse de le prétendre, et je rétracte, s'il le faut, tout ce que j'ai dit. — Cela vaut beaucoup mieux que de persévérer dans Terreur.

Mais, continua Socrate, il est encore un point qa*il fant examiner. Je suppose deux hommes qui emploient avec leurs amis des supercheries nuisibles; maïs Tun a dessein de tromper, Tautre ne sait ce qu*il (ait : lequel des deux est le plus injuste?— - Je l'ayoïieraii Socrate;J'ai perdu toute confiance dans les réponses que je puis faire. Les choses que nous avons examinées me paraissent toutes diSérentes de ce que je les croyais d*abord. Il me semble cependant que le plus ii^uste est celui qui a la volonté de troshper. — Pensez-vous que la justice soit une science qui ait ses principes , et qu'on puisse rapprendre f»nime on apprend à écrire? — Je le pense. ^ Et quel est celui qui sait le mieux écrire , à votre avis? esirce celui qui écrit mal de dessein prémédité» ou eelui qui n'écrit pas bien parcequ'il ne sait pas écrire mieux? — C'est celui qui écrit mal à dessein ; car 11 pourra bien écrire quand il le voudra. — Ainsi celui qui écrit mal parcequ'il le veut bien, sait écrire ; ce-lui qui n'écrit pas bien malgré lui ne le sait pas? — Assurément. •— Quel est donc celui qui connaît la justice? est-ce celui qui ment et trompe parcequ'il le veut bien, ou celui qui trompe et ment sans le youiofr? — C'est le premier. — Vous dites donc que celui qui sftit écrire est plus savant dans les lettres que celui qui ne le sait pas? — 11 est vrai. — Et que celui qui connaît mieux les devoirs de la justice est plus Juste que celui qui ne les connaît pas? — Je le crois ; ou plutôt Je n'entends plus rien aux réponses que je fais.

—Mais, mon cher Euthydème , si quelqu'un VQV

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lait dire la yérité et qn'il ne parlât jamais de la même manière sur les mêmes choses ; s*il disait du même cfaemin tantôt qu'il conduit à Torient et tantôt à l'occident, et qu'en rendant le même compte, il trouvât tantôt plus et tantôt moins ; que diriez-vous d'un tel homme?— Je serais bien obligé de dire qu'il ne sait pas ce qu'il prétendait savoir.

—Ne connaissez-vous pas, lui demanda Socrate, une espèce de gens qu'on appelle esprits serviles?— Assurément.— Et c*est à cause de leur ignorance qu'on leur donne ce nom : mais estrce parcequ'ils ignorent l'art de travailler le cuivre? — Non, sans doute. — Est-ce parcequ'ils ne savent pas le métier de maçons? — Pas davantage. -- Serait-ce parcequ'ils ne savent pas faire de souliers? — Non vraiment, c'est bien tout le contraire; car ordinairement ceux qui saventlemieux ces métiers sontd'une condition servile. — On donne donc ce nom injurieux à ceux qui ignorent ce que c'est que le beau, le juste, l'honnête? — C'est ce que je crois. — Jeune homme, faites donc vos efforts pour n'être pas compté parmi les esprits servîtes.

— En vérité, Socrate, dit tristement Euthydème, je me croyais bien avancé dans la philosophie, et je ne doutais pas qu'elle ne dût m'apprendre tout ce qui convient à un homme qui tend à la vertu. Figurezvous quelle est à présent ma douleur en voyant que, pour fruit de tant de peines, je ne puis pas même répondre aux questions qu'on me fait sur ce qu'il est

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le plus important de savoir, et que Je ne connais plus aucune route qui puisse me conduire à deyenir meilleur.

— Dites-moi, mon cher Euthydème, avez-yous été quelquefois^ à Delphes? *^ J'y ai été deux fois. — Âvez-yous pris garde à cette inscription qui se lit sur la façade du temple : Connais^toi toi-même? — J*y ai fait attention. — Ayez- vous méprisé cet avis, ou vous étes-vous bien examiné vous-même pour chercher à vous connaître? — Non, en vérité. C'est une connaissance que Je croyais posséder parfaitement, puisque sans elle on n'en peut acquérir aucune autre.

— £h! reprit Socrate, qu'appelez -vous se connaître? Croyez-vous qu'il suffise pour cela de savoir son nom? ou ne faut-il pas imiter celui qui se connaît en chevaux? 11 ne se flatte pas de bien connaître un cheval, sans avoir examiné s'il est docile ou rétif, faible ou vigoureux, lent ou vif à la course ; sans être en un mot bien assuré de toutes les qualités qui peuyent en faire un bon ou un mauvais cheval. De même celui qui veut se connaître ne doit-il pas s'examiner sur toutes les facultés nécessaires à l'homme pour remplir ses devoirs? — Il me semble que ne pas connaître ses facultés, c'est en effet ne se pas connaître. «— Il est certain aussi qu'on trouve dans cette connaissance bien des avantages dont on ne peut Jouir quand on se meut à soi-même.

Celui qui se connaît sait ce qui lui est utile, ce que ses forces peuvent supporter, ce qu*elles refusent. En ne faisant que ce qu'il est capable d'entreprendre, '*

4Si4 LE$ ENTRETIENS

tçinplit ses besoins et vit heureux : en s'abstenant de pe qu'il ne sait pas faire, il évite )es fautes, et n*a pas la honte d'avoir mal fait : ilest en état de mettre les autres hQinmes à leur juste valeur, et de les employer utilement pour son propre avantage ; par leur secours il se procure de grands biens, .il s'épargne de grands maux. Mais celui qui ne se connaît pas et qui s'abuse sur ses facultés, ne sait pas miei;x juger les autres hon^mes qu'il ne se juge lui-m^n^ ; il ne s'entend pas mieux aux affaires ; il ne sait ni ce qn'il lui faut, ni ce qu'il fait, ni ce qui peut lui ètr« utjile : il se trompe en tout, perd de grands avantages, ^t. tombe dans de funestes inconvénients. ,

Celui qui sait bien ce qu'il fait réussit dans toutes ses entreprises, parvient aux honneurs, s'élève à la gloire. Les hommes qui lui ressemblent aiment à remployer. Pans les revers, on s'empresse à recevoir ses conseils, on se livre sans réserve entre ses mains, on ne fonde que sur lui l'espérance de toute sa félicité, on le récompense par un attachement sans bornes.

Examinez h présent celui qui ne sait ce qu'il fait. U est incapable de prendre un parti, il voit échouer tous ses projets ; il est puni par les malheurs qu'il s'est attirés : on le méprise, on en fait son joueti il traîne ses jours dans l'opprobre.

On peut en dire autant des états qui ne con* naissent pas leurs forces : ils osent attaquer des voisins plus puissants, et finissent par être renversés ou par tomber dans la servitude.

Vllî.

— Soyez persuadé, dit Ëuthydème, que Je sens bien tout le pfix de la cotinaissance de soi-même. Mais daignez m*apprendre par où Von doit commencer à s^examiner. Je vous donne toute moti attention.

— Connaissez-vous parfaitement, lui demanda Socrate, quels sont les véritables biens, les véritables maux? — Par Jupiter î si J'ignorais cela, je me croirais au-dessous du dernier esclave. — Puisque vous le savez si bien, faites-moi le plaisir de me rapprendre. — Cela n'est pas bien difficile. D'abord Je crois que c'est un bien d'être eh bonne santé, que c^est un mal d'être malade. Je crois aussi que les boissons, les aliments, les travaux, sont autant de biens quand ils procurent la bonne santé, que ce sont des maux quand ils causent des maladies. — Par conséquent la santé, la maladie, sont elles-mêmes des biens quand elles procurent du bien , sont des maux quand elles font du mal. — Estrce que la santé produit quelque chose de mal, est-ce que la maladie petit faire quelque bien ? — Sans doute. Parcequ'on est en bonne santé, on va à la guerre, on y trouve la mort : on s'embarque, et Ton périt. On est malade, on reste chez soi, et l'on est sauvé. — Vous avez raison : mais vous voyez d'un autre cAté que ceux qui jouissent de toute leur vigueur se trouvent aux bonnes occasions ; que ceux qui sont dans un état de faiblesse les manquent. — Si la santé, la maladie, sont quelquefois utiles etquelquefois nuisibles, elles ne sont donc en elles-mêmes ni des biens nidesmaux,~A les considérer ainsi, vous avez raison

— Hais du moins, poursuivit Ëutbyâème, on ne peutdouter que la science ne soitun bien : car de quelle affaire Thomme instruit ne se retirera--t-il pas mieux que Fignorant? — Gomment donc! n*avez-YOUs pas entendu parler de Dédale? ne savez-yous pas que ses talents furent la cause de ses malheurs ; qu*il fut pris par le roi Minos, forcé de le servir, privé à la fois de sa patrie et de la liberté; que, voulant prendre la fuite , il perdit son fils qui raccompagnait ; que luimême ne put se sauver; et que, transporté chez des peuples barbares , il fut encore une fois réduit en esclavage? — Je sais bien qu'on raconte cette histoire. — Et n'avez-vous pas appris les infortunes de Palamède ? Ne croit-on pas généralement quTlysse, jaloux de sa sagesse , lui fit donner la mort? — Je sai^ encore cela. — Combien de gens le roi de Perse n'a-t-il pas fait enlever, ne retient -il pas dans les fers par la seule raison qu'ils ont des talents!

Vous avouerez du moins, Socrate, que le bonheur est un bien. — Oh! assurément; pourvu qu'on ne le fasse pas consister dans des biens équivoques.— Eh ! qu'y a-t-il d'équivoque dans ce qui fait le bonheur? — Rien du tout, à moins qu'on ne joigne à l'idée du bonheur la beauté, la force, la richesse « la gloire, et mille autres choses semblables. — Et comment faire autrement? Est-il possible d'être heureux sans quelques-unes de ces choses-là?— Eh bien, confondez, j'y consens , avec le bonheur tous ces avantages si souvent funestes. Combien de fois la beauté n'a-t-elle

IMS été la cause de la corruptioDl Que de gens sont

tombés dans le malheur ponr avoir formé de grands

desseins parcequ*ils avaient une grande force ! Combien d*autres, amollis par les richesses , sont tombés dans les embûches qu'elles leur avaient fait dresser I Que d*hommes illustres ont trouvé leur perte dans réclat de leur gloire et dans la puissance qu'elle leur avait procurée I -^ Si j*ai tort de louer même le bonheur, j*avoue que Je ne sais plus ce qu'il faut demander aux dieux.

— C'est peut-être , mon cher Euthydème, que vous n'avez pas assez bien considéré les choses parceque vous vous croyiez trop savant. Enfin', puisque vous vous disposez à entrer dans l'administration d'un état démocratique, vous savez sans doute ce que c'est que le gouvernement populaire que nous appelons démocratie. — Je le sais fort bien. — Croyezvous qu'il soit possible de connaître la démocratie sans connaître le peuple? — Je suis loin de le croire. — £h bien, qu'est-<^ que vous appelez le peuple? — Les plus pauvres citoyens. — Vous savez donc ce que c'est que les pauvres ? — Comment l'ignorer? — Et ce que c'est que les riches? — Tout aussi bien. — Qui sont ceux que vous appelez pauvres et ceux que vous appelez riches ? — J'appelle pauvres ceux qui n'ont pas le nécessahre ; et riches , ceux qui ont plus que le nécessaire. — N'avez-vous pas remarqué que certaines gens, avec peu de chose, font encore des épargnes ; et que d'autres , avec de grands biens , n'ont pas même le nécessaire? — Cela est certain, et vous avez raison

de me le rappeler. le sais même des souverains qui vivent dans la plus grande détresse, et que la misère force à commettre dès injustices. — Voilà donc des souverains qu'il faudra placer; suivant vous, dans la classe du pëUple ; et les gens qûî ont peu de fortune et qui la saVeiat bien économiser seront comptés parmi les riches.— 11 vaut autaht que j*eh convienne, car je ne trouve rieii à votis répondre, et Je m^âpérçois que Je ferai mieux dé tne taire. Je crains Ùeti d'être forcé d'avouer que je ne sais rien.

Il se retira tout hors dé lui, se méprisant luimême, et ne se regardant plus que Comme un esclave. La plupart des jeunes gens ' dont Sotrate confondait ainsi l'orgueil ne revenaient plus le Voir, et il trouvait que cette mauvaise honte mettait le comble à leur sottise. Eûthydème île suivit pas leur exemple. Il comprit qu*il ne pourrait acquérir des talents que dans la fréquentation de Socrate. Il ne le quittait pas qu'il n'y fût forcé par des affaires indispensables ; il l'imitait même à quelques égards. Socrate remarquait avec plaisir les bonnes dispositions de ce jeune homme, et ne se permettait plus de lui tenir des discours capables de le rebuter : il se contentait de lui donner, dans la forme la plus simple et avec beaucoup de clarté, les connaissances qu'il lui croyait nécessaires, et dé liii indiquer les études auxquelles il devait S'appliquer.

il ne cherchait pas à rendre les jeunes gens qui le h'équentaient éloquents , habiles, déliés : il regar-

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dait comme son principal objet de leur donner un esprit juste et sain , persuadé que , sans cette qua-» iité , tous les grands talents ne faisaient que rendre les hommes plus ipjustes , qi^e leur donner plus de moyens de faire le mal. Mais surtout il s'appliquait k leur inspirer pour les dieux des sentiments de respect et de reconnaissance. D'autres qui ont assisté à quelques-uns de ses entretiens sur ce sujet les ont déjà publiés : pour moi , je vais rapporter une conversation qu'il eut avec Eutbydèrne , et dont j'ai moi-même été témoin.

Dites-moi, mon cber Euthydème» ayez-vous bien réfléchi sur les bienfaits de la providence , qui veille à nous procurer tous nos besoins?^- C'est upe pensée dont je ne me suis point assez occupé. — D'abord vous savez que nous avons besoin de la lumière, et les dieux nous la donnent. — Sans elle nous aurions des yeux, et nous serions comme les aveugles. — Nous avons besoin de repos, et ils nous donnent la nuit^ dont le silence et l'obscurité nous engagent si doucement à nous livrer au sommeil. — Ce présent est bien digne encore de notre reconnaissance, — Le soleil est lumineux ; il nous indique les heures, il éclaire jk nos yeux tous les objets. La nuit est obscure ; elle ne peut rien nous découvrir : mais les dieux l'ont fait briller de la lumière des astres, qui nous indique les heures de la nuit, et nous permet de ne point la passer tout entière dans l'inaction. La lune, par sa clarté, nous donne la mesure des nuits et desoiois.

Nous avons besoin de nourriture : les dieux ordonnent à la terre de nous la prodiguer ; ils ont marqué les saisons convenables à ses productions ; ils ont voulu qii*en satisfaisant le besoin, elles nous fissent encore éprouver le plaisir. ~G*est donner aux hommes une marque bien sensible de leur amour. — L'eau doit être regardée comme un de leurs dons les plus précieux. Cest par elle que la terre et les saisons enfantent toutes les substances qui nous sont nécessaires, et fournissent à leur accroissement : elle contribue à notre nourriture; mêlée avec nos aliments, elle en rend Tapprêt et Tusage plus faciles, elle leur prête plus de délicatesse et de salubrité. Gomme elle nous sert à un grand nombre d'usages , les dieux nous l'ont accordée avec profusion. —Nouveau témoignage de leur providence.

— Ils nous ont donné le feu, par qui nous bravons les rigueurs du froid : il nous éclaire dans l'obscurité, nous l'employons dans tous nos arts, nous le faisons servir à tous nos besoins. Sans nous égarer dans de longs détails , le feu n'entre-t-il pas dans les plus belles et les plus utiles inventions des hommes? — C'est encore un bienfait des dieux.

— Eh! reconnattronshnous moins leur bonté dans le soleil? Cet astre retourne vers nous à la fin de l'hiver, mûrit sur son passage les productions de la terre, dessèche celles dont la saison est écoulée : et, après nous avoir rendu ce service, il né nous approche pas de trop près; mais il retourne sur ses pas^ comme s'il craignait de nous offenser par l'excès de

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sa chaleur. Parvenu à cette distance où nous sentons nous-mêmes qu*un froid plus rigoureux nous ferait périr, il cesse de s^éloigner davantage, et recommence sa carrière jusqu'à ce qu'il ait atteint cette région du ciel où sa chaleur viviQante rend plus sensibles ses bienfaits. — Il semble que tant de merveilles ne soient opérées qu'en faveur de Fhomme. — 11 est encore certain que si les grandes chaleurs et les froids rigoureux se succédaient avec rapidité, nous n'aurions pas la force d'en supporter les excès : mais le soleil s'avance vers nous si lentement, il s'en éloigne avec tant de lenteur, que nous passons, sans même le sentir, par les extrémités opposées de la chaleur et du froid.

— Tant de merveilles me font douter si les dieux ont d'autre objet que de répandre sur nous leurs faveurs. Une seule difficulté m'arrête ; c'est que les autres animaux partagent leurs bienfaits avec nous. — Efa 1 n'est-il pas manifeste qu'ils naissent, qu'ils sont nourris pour les hommes ? Quelle autre créature tire une aussi grande utilité que l'homme, des chèvres, des brebis , des chevaux , des bœufs et des autres animaux? Il me semble que nous en faisons même an plus grand usage que des végétaux : ils ne servent pas moins à notre nourriture ; ils ne servent pas moins à mille usages différents. On trouve même bien des hommes qui ne se nourrissent pas des productions de la terre, mais de lait, de fromage et de chair. Nous apprivoisons, nous domptons les animaux les plus utUes ; nous les forçons à nous prêter leu*

cours dans les combats, nous en faisons enOn no9 clayes, — Ten conviens avec vous ; car je vois que les animaux qui ont bien plus de force que l'homme se soumettent à son empire, et lui rendent les services qu'il lui plaît d'exiger d'eux,

— Mais comment pourrions-nous jouir des ouvrages des dieux, de ces ouvrages à la fois si utiles, si beaux, si variés, s'ils ne vous avaient pas aufcorié des sens capables de recevoir les différentes perceptions que ces merveilles excitent en nous? Sans le secours de nos sens, comment pourrions-nous profiter des biens que le ciel nous a départis?

Les dieux ont imprimé en nous l'intelligence : c'est par elle que nous raisonnons sur les objets soumis à nos sens, que nous en conservons l'image dans notre mémoire, que nous jugeons de leur utilité, que nous trouvons l'art de les appliquer à notre usage et d'éviter les maux qu'ils pourraient nous faire éprouver.

Entre tant de bienfaits, oublierai-je le don de la parole? Par elle nous nous communiquons des avantages réciproques, nous nous donnons des instrucl^ions mutuelles, nous établissons des lois, nous gouvernons les empires. — Non, il n'est pas possible de méconnaître les tendres soins que les dieux ont pris de l'espèce humaine.

— S'ils ne nous ont pas accordé de prévoir par nous-mêmes ce qui peut nous être utile dans l'ave^ nir, ils nous dévoilent leséyénements futurs par la divination ; ils daignent répondre à nos demandes, et ppus apprendre comment nous devons nous Ksonduire.

DE SOGRATE. 46S

— • Il ms semble , Socrate , que vous avez été traité plus favorablement que les autres hommes : vous n'avez pas bdsoiu d'interroger les dieux; ils vous indiquent d'avance ce que you« devez foire , ce que Yous devez éviter.

«-* Vous reconnaîtrez , mon cber Euthydème, que jf^ pa vous ai pas trompé, si , contint d'admirer les dieux dans leurs ouvrages , de les adorer, de les révérer, vous n'attendez pas qu'ilsf se manifestent visiblement à vos regards* C*est par leurs œuvres que les dieuK se montrent aux mortels. Toutes les divinités poui» prodiguent les bieqs dont nous jouissons , mais elles ne paraissent pas à nos yeux pour nous les pro^ liguer. Le Dieu suprême, celui qui a fait et qui dirige le monde » ee monde en qui se réunissent tous les biens et toute la beauté ; le Dieu qui , pour notre usage , maintient les œuvres de la création dans la fleur de la Jeunesse et dans une vigueur toujours nou« velle, qui les force d'obéir à ses ordres avec plus de promptitude que la pensée, et qui leur défend de s'égarer jamais; ce Dieu se manifeste à nous par sa puis^ Bance, mais il ne se montre pas lui-même à nos yeux.

Les ministres même de la divinité se dérobent à nos regards. Le soleil répand sa clarté sur toute la nature; mais il ne nous permet pas d'arrêter curieusement sur son disque nos regards téméraires, et l'on ne peut, sans être privé de la vue, avoir l'audace de le fixer. La foudre est lancée du haut des cieux; elle brise tout ce qu'elle rencontre : mais on ne la voit ui quand '^^'^

se précipite, ni quand elle frappe , ni quand elle se retire. Nous sentons la présence des vents, nous Voyons leurs effets ; nous ne pouvons les voir eux-

mêmes. Si dans notre faible nature quelque chose approche de celle des dieux , c'est notre ame , sans doute: nous sentons qu'elle règne en nous; mais nous ne pouvons la voir. Gardez-vous bien de mépriser les substances invisibles, reconnaissez leur puissance par leurs effets, et révérez la divinité.

— Non, jamais je ne manquerai, Socrate, à respecter les dieux : mais ce qui m'afflige, c'est que je ne vois personne leur rendre assez de grâces pour de si grands bienfaits. — ^ Ne vous livrez pas à ce chagrin, mon cher Euthydème. Vous savez ce que le dieu dont on con* suite l'oracle dans le temple de Delphes répond à ceux qui l'interrogent sur la manière dont il faut honorer les dieux. Suivez, dit-il, les lois de votre pays. Et que dit la loi dans tous les pays de la terre? Que les dieux n'exigent rien de nous au delà de nos facultés. La manière la plus convenable d'honorer les dieux, n'estce pas celle qu'ils nous prescrivent eux-mêmes? Mais n'omettons rien de ce qui est en notre pouvoir ; car ce ne serait plus les révérer. Avons-nous fait tout ce qui est en notre puissance, nous avons rendu atix dieux l'hommage que prescrivent les lois du monde entier. Ne négligeons rien, employons toutes nos facultés pour leur plaire, ne craignons pas d'espérer les plus grands de leurs bienfaits. N'est-ce pas de ceux qui ont le plus de pouvoir qu'on a raisonnablement le droit d'attendre les plus grands avantages? Mais comment

espérer leur fayeur, si ce n'est en cherchant à leur plaire? Et comment peutK)n mieux leur plaire, qu*en leur accordant une entière obéissance.

C'était par de semblables discours, et surtout par sa conduite, que Socrate rendait ses disciples plus religieux.

Il était loin de leur cacher ses sentiments sur la Justice, et il les faisait d'ailleurs connaître assez par ses actions. En public, en particulier, sa conduite envers les citoyens était toujours conforme aux lois ; il cherchait à leur être utile à tous. Soumis aux chefs de la république en tout ce que la loi commande , il leur obéissait également à la ville et dans les armées , et personne ne respectait plus le bon ordre. Lorsqu'il présida aux assemblées en qualité d'épistate, il ne permit pas au peuple de consacrer par son suffrage un décret injuste; et, toujours d'accord avec la loi, il osa résister à la multitude effrénée dont tout autre aurait craint de combattre la fureur. Quand les trente lui donnèrent des ordres contraires à la loi , il cessa d'obéir. Ils lui prescrivirent de ne pas avoir d'entretien avec la Jeunesse ; ils le chargèrent, avec quelques autres citoyens, d'amener un homme qu'ils voulaient condamner à la mort : seul il osa résister à leurs ordres, parcequ'ils ofTensaient la loi.

Il fut accusé par Mélitus. C'est la coutume des accusés de se défendre devant les Juges , de chercher à se les rendre favorables, de les flatter, de leur faire les supplications les plus basses et les plus contrair"-

aux lois; plusieurs se sont fait abs^^udre par ce mh^ nége .: mais il en eut hprreur, et ne se permit riea dont la loi pût être offensée. Cejp^ndant s'il eût fait quelques faibles démarcties, il. ne lui aurait pas été difficile d'obtenir sa grâce : mais il aima mieux mou* rir en observant la loi, que de l'enfreindre pour conserver sa vie. C'est ce qu'il répéta plusieurs fois à différentes personnes, ; .

Je n'^i^ pas oublié la conversation qu'il eut sur la justice avec Hippias d'Élée. Il y avait longtemps qu'Hippias n'était venu à Athènes ; il rencontra Socrate précisément lorsque celui-ci disait devant plur sieurs personnes : Veut-on faire apprendre à un jeune bomme le métier de cordonnier, de chaudronnieri de maçon , a-t-on envie d'en faire un écuyer? on est sûr de lui trouver partout des maîtres ; on assure même qu'on trouve des gens tout prêts à se charger de l'instruction d'un bœuf ou d'un cheval : mais si vous voulez apprendre à être juste, si vous voulez que votre fils , votre valet, soient instruits de cette grande science, vous ne pourrez trouver nulle part personne qui se charge de l'enseigner. En vérité, je trouve cela bien étonnant.

XIÏ,

Hippias , qui l'avait écouté , lui dit d'un ton railleur : Comment 1 Socrate , vous répétez donc encore les mêmes choses que je vous ai déjà entendu dire il y a si longtemps?— Oui, toujours les mêmes cboses* et toiJijours sur les mêmes sujets. Pour vous, qui êtes un homme plein de science, peut-être sur les mêmes

DE SOCRATE. ' 4 6t

sujets dites-vous toujours des choses nouvelles? — ^ Assurément; Je tâche de ne me pas répéter, et de ne Jamais rien dire que de nouveau. — Toujours du nouveau , même sur les choses que vous savez I Si donc on vous demande combien de lettres composent le nom de Socrate et quelles sont ces lettres, vous tâcherez de répondre tantôt d*une manière et tantôt d'une autre? Ou si Ton vous demande si deux fois cinq font dix, vous ne ferez pas à présent la même réponse que vous auriez faite autrefois? — Oh! sur ces questionslà, Socrate , je suis comme vous ; je dis toujours la même chose : mais, sur la justice, je crois avoir à dire à présent des choses à quoi ni vous ni personne ne saurait rien objecter.

-— Par Junon 1 voilà une excellente découverte que vous avez faite I Les Juges , désormais toujours d'accord , rendront des arrêts toujours équitables; les citoyens n'auront plus de divisions d'intérêts, de procès, de querelles; on ne verra plus de sentiments opposés, plus de séditions ; les hâtions elles-mêmes, parfaitement d'accord sur leurs droits réciproques, be se feront plus la guerre : et c'est vous qui serez l'auteur d'un si grand bien 1 Oh ! Je ne vous quitterai pas que vous ne m'ayez appris cet admirable secret. — Et moi , Je ne vous dirai rien que vous ne m'ayez donné votre définition de la justice : car vous croyez qu'il suffit de vous moquer des autres, de les interroger, de les embarrasser par des objections; mais vous ne découvrez Jamais votre sentiment sur aucun sujet. Cette méthode-là est très commode, en vérité; elle vous 6\^

rembarras de rendre raison de votre façon de penser. Comment I vous ne savez donc pas, mon cher Hippias, que je ne cesse jamais de montrer ce que je pense sur la justice? — Dites-moi donc en quels termes vous la déûnissez. — Ce n*est pas par des paroles que je découvre mes sentiments à ce sujet, mais par des actions. Trouvez-vous qu'elles ne vaillent pas des paroles? — ^Beaucoup mieux assurément; car bien des gens disent des choses fort justes, et font de grandes injustices : mais en conformant à la justice toutes ses actions, il est impossible d*étre injuste. — *£h bien I avez-vous jamais appris que j'aie rendu un faux témoignage, quej'aiecalomnié, que j'aie brouillé des amis, que j'aie introduit la discorde dans l'état, que j'aie fait enfin quelque autre injustice?— Non, jamais. •— Et s'abstenir de l'injustice, n'est-ce donc pas être juste?

— Oh 1 je vous vois venir, Socrate. Vous cherchez à m'échapper pour ne me pas dire ce que vous pensez sur la justice ; car vous ne dites pas ce que font les hommes justes , mais ce qu'ils ne font pas. — ie croyais que le caractère de la justice était de se refuser à l'iniquité. Si vous ne pensez pas de même, je vous dirai que la justice est l'observation de la loi. Êtesvous plus content à présent? — Vous prétendez donc, Socrate , que ce qui est conforme à la loi , est en même temps ce qui est juste ? — Oui , voilà ce que je pense. — Je ne sens pas bien ce que vous appelez conforme à la loi , et ce que vous appelez juste. — Vous connaissez cependant les lois de l'è^

tat? — Oui, j6 les connais. — Quelles sont-elles?

— Cest ce que les citoyens ; d'un commun accord, ont prescrit de faire, ont ordonné de s'interdire. — Eh bien! le citoyen qui, dans Tétat, observe ces ordres, s'accorde avec les lois : celui qui ne s'y conforme pas les enfreint. — Cela est incontestable. — Ainsi celui qui leur est soumis observe la justice, celui qui leur résiste se rend coupable d'iniquité. — Passons. — Celui qui observe la justice est juste, celui qui ne l'observe pas est injuste. — On vous accorde cela. — Donc celui qui se soumet aux lois est juste, et celui qui les enfreint est injuste.

— Eh! comment regarderais-je les lois comme quelque chose de si important, et me ferais-je une affaire sérieuse de leur obéir, lorsqu'il arrive souvent à ceux mêmes qui les ont portées de les condamner ensuite et de les abroger? — Eh quoi! n'arrive-t-il pas souvent que les états entreprennent la guerre, et qu'ils font ensuite la paix? — Sans doute. — Eh bien I si vous blâmez ceux qui observent les lois, par la raison qu'elles peuvent être abrogées, condamnez donc aussi les soldats qui se comportent bien à la guerre, puisque la paix pourra bien se faire un jour. Méprisez-vous les citoyens qui, dans les combats, cherchent à secourir leur patrie? — Non , en vérité.

— N'avez-vous pas remarqué que Lycurgue n'a rendu la république de Lacédémone si différente de toutes les autres, qu'en y introduisant le plus grand respect pour les lois? Ne regarde-t-on pas comme les plus habiles magistrats ceux qui savent le mieux inspirer

ATù LES ENTRETIENS

aux citoyens la soumission atix lois? et la république où les lois sont le plus révérées ne Jouit-elle pas de la meilleure constitutioti pendant la paix, n'est-elle pas la plus invincible à la guerre ?

Rien n*est si beau que la concorde dans les états. Les magistrats et les premiers de la nation ne cessent d'exhorter les citoyens à vivre entre eux dans une parfaite union : on leur fait même jurer de la maintenir, et la loi qui oblige à prêter ce serment est reçue dans toute la Grèce. Mais qu,el est Tesprit de cette loi? Est-ce que les citoyens portent tous un même Jugement sur les chœurs de musique? qu'ils applaudissent tous aux* mêmes Joueurs de flûte? que tous donnent la préférence aux mêmes poètes? que tous enfin s'accordent entre eux dans leurs goûts et dans leurs plaisirs? Non, sans doute. En* quoi doivent-ils donc s'accorder? Dans l'obéissance aux lois. Tant qu'ils leur restent soumis, les états conservent toute leur vigueur et la plus brillante prospérité : dès que la discorde règne dans la nation, l'état cesse d'être bien gouverné, le désordre se met dans les familles.

Considérons les particuliers : quel est le citoyen qui «raint le moins de voir sa conduite recherchée , qui est le plus assuré de parvenir aux honneurs? n'est-ce pas celui qui obéit aux lois? Quel est celui qui, dans les tribunaux, est plus certain de gagner sa cause? A qui confiera-t-on plus volontiers sa fortune, l'éducation de ses fils, la pudeur de ses filles? A qui l'état lui-même accordera-t-il toute sa confiance? Tous ces avantages sont réservés à l'observateur des loiff.

DE SOCRÀTË. 474

De qui la femme, les pareqts, les domestiques, les étrangers, les amis, les citoyens attendent-ils ]e plus d'équité? Avec qui les ennemis aimeront-ils mieux convenir d*une trêve» dresser les conditions d'un traité, régler le» conventions de la paix? Avec qui les alliés préréreront-ilsd'avoir affaire? A qui remettrontils plus volontiers, leurs troupes , leurs garnisQns , leurs villes? De qui le bienfaiteur attendra-t-il le plus de reconnaissance? Tant d'estime n*est duc qu'au citoyen ami des lois. Eh ! qui aime-t-on mieux obliger que celui qu*on croit incapable d'ingratitude? n'estce pas lui dont on désire le plus être Tami, dont on voudrait le moins devenir l'ennemi? Quel est encore celui qu'on craindra le plus d'attaquer, dont on recherchera le plus vivement l'amitié, dont on craindra le plus de s'attirer la haine? n'est-ce pas celui qui réunit un grand nombre d'amis prôts à lui offrir leurs secours, et qui n'a pas un ennemi? Je crois donc avoir assez clairement prouvé, mon cher Hippias, que ce qui est conforme aux lois s'accorde en même temps avec la Justice. Si yous pensez autrement, je vous prie de m'instruire. — 11 me semble que, sur cet article, je pense absolument comme vous.

xm.

Ne connaissez-vous pas aussi, mon cher Hippias, des lois non écrites? — Sans doute, et ce sont celles qui régnent dans tous les pays. — Direz-vous que ce sont les hommes qui ont porté ces lois? — Et comment le dirais-je? Ils u'ont pu se rassembler pour les dresser ; ils n'auraient mèn^e pu s'entendre, puisqu'ils

n2 LES ENTRETIENS

parlent tant de langues différentes. — Qui croyez-vous donc qui ait porté ces lois? — Ce sont les dieux qui les ont prescrites aux hommes ; et la première de toutes, reconnue dans le monde entier, est celle qui ordonne de révérer les dieux. — N*est-il pas aussi partout ordonné d'honorer ses parents? — Sans doute. — Et les mêmes lois ne défendent-elles pas aux pères et' aux mères d*épouser leurs enfants? — Oh! pour cette loi-ci, je ne crois pas qu'elle vienne de Dieu. — Pourquoi?— C*est qu'elle est quelquefois transgressée. — On en transgresse bien d'autres : mais les hommes qui transgressent les lois divines ne peuvent éviter la punition de leur crime, tandis qu'il est des moyens d'éviter les peines inQigées aux infracteurs des lois humaines. On peut s'y soustraire en se cachant, et la force ose les braver. — Et quelle est donc cette punition que ne peut esquiver le père qui épouse sa fille, le fils qui épouse sa mère? — La plus grande de toutes : que peut-il en effet arriver de plus funeste que de donner le jour à une mauvaise postérité? •— Et pourquoi leur postérité serait-elle mauvaise? S'ils sont bons eux-mêmes, qui empêche que leur postérité ne leur ressemble? — Ici la bonté de caractère ne suffit pas : il faut encore une qualité qui accompagne la fleur de l'âge. Croyez-vous donc que la faculté génératrice soit la même dans l'âgé de la force, la même dans celui qui tient encore à l'enfance, et la même vers le déclin de la vie? — Cela n'est pas vraisemblable. — Et quel âge croyez-vous le plus favorable à la propagation de l'espèce? — Celui de la

» DE SOCRATË. nS

pleine vigaeur, sans doute. — En deçà et au delà cet flge, on ne peut donc se promettre une postérité saine et rigoureuse? — Je ne le crois pas. — Ce n*est donc pas engendrer comme la nature le prescrit? — N6n, sans doute. — Qu*appellerons-noûs donc une mauvaise postérité, si ce n'est celle qui provient de cet unions condamnables? — Je suis encore de votre avid sur ce point.

— Dites- moi, n*esl>ce pas partout une loi que ceux qui font du bien méritent de la reconnaissance? — C*en est une : cependant on la transgresse.— Oui ; mais les transgresséurs sont punis. Abandonnés par les amis qui les ont obligés, ils se voient réduits à rechercher des hommes qui les haïssent. L*amitié consiste à faire du bien à ses amis ; mais les ingrats savent que leurs bienfaiteurs n*ont plus pour eux que de la haine, et ils continuent de Caire bassement la cour pour en arracher de nouveaux bienfaits. — Ainsi la peine suit toujours la transgression. On reconnaît en cela Tor* dre divin, mon cher Socrate ; on voit que c'est l'ouvrage d'un législateur bien supérieur aux hommes. — Et croyez-vous que les dieux ordonnent des choses justes, ou qu'ils prescrivent des lois étrangères à la justice? — Et comment leurs lois lui seraient-elles étrangères? Qui pourrait même ordonner ce qui est juste, si ce n'est les dieux? — Ce qui platt aux dieux, mon cher Hippias, est donc en même temps et juste et conforme aux lois.

C'est ainsi que, par sa conduite et ses discours, Socrate imprimait de plus en plus l'amour de la

fS.

justice daas le ecBur de ceux qui le fréquentaient,

Il ne s'appliquait pas moins à former ses disciples à la pratique de la yertu, qu*à leur en donner les principes. Persuadé que la tempérance est la première qualité d'un homme qui yeut se bien conduire, il en montrait en lui-même le plus parfait modèle, il en faisait le sujet le plus ordinaire de ses entretiens; et ^mme son esprit était sans cesse occupé des moyens qui mènent à la vertu» il les rappelait sans cesse à tous ceux qui Técoutaient. Je sais qu'il eut un Jour avec Eutbydème, sur la tempérance, rentretien que je vais rapporter.

Ne regardez-^vous pas, mon cher Eutbydème, la liberté comme le plus beau, le plus grand de tous les biens pour l'état et pour les particuliers? — Je n'en connais pas de plus estimable.-^Celui qui se laisse dominer par la volupté, et qu'elle empêche de faire de belles actions, vous paratt-il être libre? -— Je ne crois pas qu'on puisse Tétre moins. — Le pouvoir de bien faire est peut-être ce que vous appelez la liberté : et vous regardez comme une serviti]|de d'entretenir en nous-mêmes des thattresqui nous ravissent ce pouvoir? — Voilà précisément ma pensée. — Ainsi les hommes intempérants ne sont à vos yeux que des esclaves? — Je les regarde absolument comme tels, et à bien juste titre. — Croyez-vous que les intempérants en soient quittes pour ne pouvoir faire le bien? Ne pensezvous pas qu'ils sont forcés de commettre bien* des .choses honteuses? — Je ne les crois pas moins fort&*

DE SOOEIATE. 479

ment poussés vers la honte que détournés du bien.

— Que pensez-Tous des mattres qui défendent le bien, qui ordo9nent le mal? — Que ce sont les plus méchants de tous les maîtres. — Et quelle est la pire de toutes les servitudes ? — Celle qui nous soumet aux plus méchants maîtres.

— Les intempérants sont donc enchaînés à la plus cruelle servitude? — C'est ce qu'il me semble. —Ne vous semble-t-ilpas aussi que Tintempérance arrache les hommes à la sagesse, le plus grand des biens, pour les précipiter dans les désordres les plus contraires à la sagesse ; que toujours excitant au plaisir , elle défend de se livrer à rien d'utile, d'en occuper même sa pensée ; qu'elle ôte enfin aux malheureux dont elle s'empare toutes les facultés de l'esprit ? Souvent ils connaissent le bien et le mal ; et c'est le mal qu'elle les force à choisir] — Gela est vrai. ~ Ou trouvera-t-on plus difBcilement de la prudence que dans les intempérants? car rien n'est plus opposé que les actions de la pisudence et celles de la débauche.

— C'est une vérité dont il faut convenir. — £st-il rien qui, plus que la débauche, nous détourne de la dé* cence et du devoir? — Rien, assurément rien. ^ Et le vice qui nous fait préférer ce qui nuit à ce qui est utile, qui nous force à nous occuper tout entiers de ce qui doit nous perdre, à négliger cequidoit nousservir, qui nous contraint à ne faire que les actions les plus contraires à la prudence ; un tel vice n'est-il pas le plus funeste de tous les maux? — Il n'en est point de plus pernimeux.

— N'est-il pas évident que la tempérapce produit des

effets absolument contraires à ceux de la débauche ?

— Cela doit être. — Et le contraire de tant de maux n*est-il pas un bien? — Certainement. — Il faut donc que la tempérance soit pour les hommes le plus grand des biens? — Cela est manifeste.

— N'a vez-YOUS Jamais pensé une chose? — Laquelle?

— C*est qu'on dirait que l'intempérance peut seule nous conduire aU plaisir, et qu'elle est absolument incapable de nous le procurer ; c'est que la tempérance BOUS y mène bien plus sûrement, et qu'elle est même la Traie source de la pure volupté. — Comment cela?

— C'est que l'intempérance qui ne nous permet pas d'endurer patiemment la faim, la soif, les yeilles, la priration des plaisirs de l'amour, nous empêche, par cela même, de trouver une véritable douceur à satisfaire les besoins que la nécessité nous impose. Pourquoi trouve-t-on du plaisir à contenter la soif ou l'appétit, à se livrer au repos, au sommeil, aux caresses de l'amour? c'est qu'on a eu le courage d'en supporter le besoin : c*est qu'on a été préparé par les rigueurs de la privation à goûter tous les charmes de la jouissance. La tempérance seule nous appreâS à^upporter le besoin : seule elle peut nous fkire connaître de véritables plaisirs. — Tout ce que vous venez de dire est d'une vérité sensible.

— C'est elle aussi, c'est la tempérance, qui nous fait connaître le vrai bien, la véritable beauté; qui nous apprend à perfeoUohner notre corps, à bien conduire notre maison ; c'est p^r elle que nous devenons capables de servir nos amis, notre patrie ; c'est elle qui

DE SOGRATE. HT

nous soumet nos eoDeinis ; elle enfin à qui nous de^ Yons nos plu^ grands avantages et la plus inaltérable volupté. Voilà les fruits que nous offre la tempérance, et qui sont refusés à la débauché. Eh ! n*est-il pas bien Juste d'en être privé, quand on n*a rien fait pour mériter de les recueillir, quand on ne s'est occupé qu'à saisir de trompeuses délices qui viennent se pré^ senter d*eUes-mèmes.

Vous ne croyez donc pas, Socrate, qu'un homme qui se laisse maîtriser par les plaisirs des sens soit capable d'aucune vertu? — Et quelle différence mettezvous, mon cher Euthydème, entre le débauché et l'animal stupide ? Comment distinguer de la brute celui qui, ne portant jamais ses regards vers le bien, ne i^herdie que la volupté, ne vit et n'agit que pour elle? Il n'est donné qu'à l'homme tempérant de discerner ce qu'il y a de bien dans toutes les choses, de les distinguer entre elles par le secours du raisonnement et de l'expérience, de faire toujours le meilleur choix, et de s'abstenir constamment du mal. C'est ainsi que se forment les hommes honnêtes, les hommes vraiment heureat,leff seuls dignes de vivre avec leurs sem* blables.

Nous devons rapporter aussi comment il formait ses amis à l'art de raisonner. Persuadé qu'en voyant soimême les choses comme elles sont en effet, on pouvait aisément les faire connaître aux autres, il n'était pas surpris qu'avec des notions vagues et imparfaites on commençât par se tromper le premier, et qu'on en-

ns LES ENTRETIENS

traînât les antres dans l'erreur. Aussi ne oessait-il Jamais de s'occnper avec ses amis de là recherche du vrai. Ce serait un grand ouvrage de rapporter toutes ses définitions^ Jô me contenterai -d*en insérer ici quelques-unes : celles suffiront pour faire connaître sa ma* nière de considérer les choses.

Voici d-abord comme il envisageait la piété. Ditesmoi, mon cher Ëuthydème, que pensez-vous de la piété? — Que c'est la plus belle dés vertus. -^ Pourriez-vous me dire quel est rhomme{^ieux? — C*est, je crois, celui qui honore les dieiix:. — Est-il permis à chacun d'honorer les dieut à 3a' fantaisie? — Je ne le pense pas : il existe des lois qui doivent régler notre culte. — Celui qui observe ces lois sait donc comment il faut honorer les dieux?— C'est ce que je crois. — Et celui qui sait comment on doit honorer les dieux ne croit pas qu'on doive leur rendre un culte différent? — Non, sans doute. — 11 ne les honorera donc pas autrement lui-même? — Je ne le crois pas. — Observer les lois qui doivent régler le culte, c'est donc rendre aux dieux un culte légitime? — Assurément. — Et celui qui leur rend un culte légitime les honore comme ils doivent être honorés? — Je n'en doute pas. — Et celui qui les honore comme il le doit est un homme pieux? — Sans doute. — Ainsi nous définirons l'homme pieux celui qui connaît et pratique le culte légitime que l'on doit rendre aux dieux. — Cette définition me parait juste,

Est*il permis de se comporter avec les hommes sui-

DE SOCRATE. -IW

vantses caprices? ^ Non vraiment; mais celui qui eonnatt les lois que les hommes doivent réciproquement observer entre eux, a seul avec eux la conduite qu'il doit avoir. — Cen'estdonc qu*en observant ces lois qu*on pratique les devoirs de la société? -^ Comment les pratiquer autrement? — Et ce n'est qu'en les pratiquant qu'on se conduit bien avec les hommes? — Sans doute. — En se conduisaiit bien avec les hommes * on remplit bieh toutes les fonctions de la société? — Cela est clair. — Et en suivant ces lois on observe la justice ? — En doutez-vous? ^— Vous savez donc ce que c'est qu'on appelle la justice? — Ce que prescrivent les lois. — Ceux qui font ce que les lois ordonnent remplissent donc en même temps et les lois et leur devoir? — Cela est incontestable. — En ob ; servant la justice on est juste? — Je le crois. — Pen sez-vous qu'on puisse observer les lois sans savoir ce que les lois ordonnent? — Je ne le pense pas. — Et ceux qui savent ce qu'il faut faire, croyez-vous qu'ils pensent ne le devoir pas faire? — Ce serait une absurdité. — Connaissez-vou^ des gens qui fassent ce qu'ils croient ne devoir pas faire à aucun égard? — Je n'en connais pas. ^ Ainsi quand on sait les lois qui doivent régler notre conduite envers les hommes, on observe la justice? — Pourrait-on s'en écarter? — Et en observant la justice on est juste? — Pourrait-on l'é^ tre autrement? — Nous définirons donc le juste celui qui connaît les lois qu'il doit observer dans sa conduite avec les hommes? <— 11 me semble que c'est ainsi qu'on doit le définir.

XVÏÏ^

— Mais que dirons-nous de la sagesse, qu'estrelle? Les sages, dites-moi, le sont-ils seulement dans les choses qu'ils sarent, ou peuvent-ils Tétre même dans les choses qu'ils ne savent pas? — - Ils ne peuvent l'être que dans ce qu'ils savent. Comment serait-on sage dans les choses qu'on ignore? — Ce sont donc les lumières qui constituent les sages? — Eh ! qui pourrait

. les rendre sages si ce n'étalent leurs lumières? -— La sagesse est-elle autre chose que ce qui rend sage? — Je ne le crois pas. — C'est donc la même chose qne la science? — Il me le semble. — Et croyez-vous qu'un homme puisse tout savoir? — Bien loin de là ; je crois qu'il ne peut savoir que bien peu de chose. — Le même homme ne peut donc être sage en tout? — Il s'en faut bien. —Chacun ne peut donc être sage que dans ce qu'il sait? — C'est ce que je crois.

— Voulez-vous que nous recherchions de même la nature du bien? — Comment nous y prendrons-nous? — Croyez-vous que lé même bien soit utile à tous?— Je ne le pense pas. — C'est apparemment parcequ'un bien qui vous parait utile à Tun vous semble nuisible ài'autre? — Précisément. — Le bien n'est-il pas, à votre avis, ce qui est utile? — C'est cela même. — Ce qui est utile est donc un bien pour celui à qui il est avantageux.

— N'en est-il pas de même du beau? Quand vous parlez de la beauté d'un corps, d'un vase, ou de quelque autre objet, entendez-vous que cet objet,

DE SOCRÂTE* ; 4 8^ soit beau pour quelque usage que ce soit?*— Non, sans doute. — Il est donc beau seulement pour Tusage auquel il doit servir? — Assurément Ce qui

est beau sous un certain rapport d'utilité, le serat-il encore sous d'autres rapports?— Ce n'est pas une conséquence. — Ainsi ce qui est utile est beau relativement à l'usage auquel il est utile.

Ne placez-vous pas le courage au rang des belles choses?— Je le mets au nombre des plus belles. — Ce n'est donc pas à de petites choses que vous le croyez utile? — Je le crois du moins utile à tout ce qu'il y a de plus grand. — Il s'exerce au milieu des dangers et sur les choses les plus terribles ; mais est-il bon de ne les pas connaître, ces choses terribles? — Au contraire, il faut les connaître. — Ceux qui bravent les dangers parcequ'ils ne les connaissent pas ne sont donc pas en effet courageux?-- Ils ne méritent pas ce titre ; car il faudrait le donner à bien des fous , à bien des poltrons. — Et ceux qui craignent des choses qui n'ont rien de terrible? — Us le méritent encore moins. — Vous appelez donc courageux ceux qui se comportent bien dans les occasions périlleuses, et lâches ceux qui s'y conduisent mal ?~ Pourrais-Je les appeler autremeât? — Mais se conduirait-on bien dans ces occasions, sans être capable d'en tirer parti? — Cela est impossible. — Quand on s'y conduit mal, c'est qu'on ignore le parti qu'on en pourrait tirer?— C'est une conséquence. — Chacun se conduit donc comme il croit devoir le faire?— Comment se condu^*

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raiton autrement?--Gèux qui se comportent mal ne sayeat donc pas comment ils pourraient faire pour se bien comporter?— Us ne le savent pas. — Ceux qui le savent le peuvent donc?-^Ib sont les seuls qui le puissent.— Ils ne peuvent donc se mal oonduire qu'en s'égarant de leurs principes?^ C'est ce que Je pense. —Ce n'est donc qu'en s'égarant qu'on se conduit mal? — Cçla est vraisemblabfe. — Ainsi ceux qui savent tirer un bon parti des occasions dangereuses et tarribles sont les hommes courageux ; les Iflches sont ceux qui l'ignorent. — Je le pense comme vousw

Socrate mettait une grande différence entre le gour vernement monarchique et la puissance tyrannique.. 11 pensait que, dans la monarchie, les peuples obéissent de leur propre consentement à une autorité toujours conforme aux lois ; mais que, sous la tyrannie, ils se courbent malgré eux sous le joug d'un homme qui gouverne suivant son caprice et sans consulter les lois. Il appelait aristocratie la république gouvernée par des citoyens qui ne veillent qu'à l'observation des lois ; plutocratie, celle où dominent les citoyens qui ne doivent leur élévation qu'à leurs richesses ; et démocratie, celle où tout le peuple se partage la puissance.

Si quelqu'un se mettait à le contredire, sans avoir de bonnes raisons à lui donner ; si, par exemple , pn lui soutenait, sans aucune preuve, qu'un homme était

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plus sage, piQs gâtant dans Fàdministratldn de l'état, plus courageux que celui dont il Tenait de faire l'éloge, il ne permettait pas à son adversaire de s'égarer, et ramenait la question aux premiers principes. Vous dites donc que l'homme que vous nous vantez est bien meilleur citoyen que celui dont je parle? — C'est ce que Je soutiens. — Voyons donc ; ne faut*il pas examiner d'abord quel est le devoir d'un citoyen?— J'y consens. — S'il s'agit de l'administration des finances, celui qui enrichira le plus la république ne Temportera-t-il par sur ses concitoyens?— Gela est certain. — Et, dans la guerre, celui qui la rendra plus souvent victorieuse de ses ennemis ?-— Sans doute. — Et, dans les négociations, celui qui lui ménagera plus habilement l'alliance des peuples qui combattaient coiftre elle ? — Je ne vous conteste pas cela. — Et, dans l'assemblée du peuple, celui qui saura le mieux apaiser les dissensions, qui ramènera le plus aisément la concorde?— C'est ce que je crois.

C'est ainsi qu'en réduisant les questions à leur plus grande simplicité, il rendait la vérité sensible à ses adversaires.

Quand il voulait établir un sentiment, il procédait par les principes les plus généralement avoués, persuadé que c'était la méthode de porter la démonstration jusqu'à l'évidence. Aussi n'ai-je connu personne qui s&t mieux amener ses auditeurs à convenir de ce qu'il voulait leur prouver. — C'est, disait*il, parce^ qu'Ulysse savait déduire ses preuves des idées reçues

par ceux qui l'écoutaient, qu'Homère a dit de lui que c'était un orateur sûr de sa cause.

Je crois en avoir dit assez pour prouver que Socrate exposait ses principes avec la plus grande simplicité. Je vais rapporter maintenant combien il s'appliquait à rendre ses disciples capables de bien remplir les fonctions qui leur convenaient. Je ne cannais personne qui se soit donné tant de peine pour bien juger les talents de ceux qu'il s'était chargé de conduire, pour savoir à quoi chacun d'eux était propre. Il leur enseignait, avec un zèle infatigable, tout ce qu'il savait de convenable à un homme bien né, et les adressait à des gens instruits, pour qu'ils apprissent d'eux ce qu'il ignorait lui-même.

Il ne négligeait pas de leur montrer que, dans chaque science, il est un point où il faut s'arrêter et qu'on ne doit pas franchir dans une éducation bien dirigée.

— Qu'on apprenne, disait-il, assez de géométrie pour savoir, au besoin, mesurer exactement une terre qu'on veut vendre ou acheter, pour diviser en portions un héritage, ou pour distribuer le travail aux ouvriers. .Cela est si facile, ajoutait-il, que, pour peu qu'on s'y applique, on ne se trouvera jamais embarrassé sur aucune mesure , et qu'on pourrait prendre les dimensions de la terre entière. Mais il n'approuvait pas qu'on s'élevât jusqu'aux difficultés de cette science; et, quoiqu'il ne les ignorât pas lui-même, il

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disait qu*elles pouvaient occuper toute la vie d*un homme, le détourner des autres études utiles, et qu'il n'en voyait pas l'utilité ^

U voulait qu'on sût assez d'astronomie pour con* naître, à l'inspection des signes célestes, les heures de la nuit, les jours du mois et les saisons de Tannée; pour ne pas s'égarer en route, pour se conduire sur mer, et pour relever les sentinelles : science si aisée, ajoutait-il, qu'elle est à la portée de tous les chasseurs de nuit, de tous les navigateurs, de tous ceux, en un mot, qui veulent bien y donner quelque attention. Mais pousser cette étude jusqu'au point de connaître les différentes orbites que décrivent les corps célestes, se consumer à chercher la grandeur des planètes et des étoiles, leur distance de la terre, leur marche et les causes de leurs révolutions ; c'est ce qu'il désapprouvait fortement, parcequ'il ne voyait à toutes ces spéculations aucune utilité. Et ce n'était pas par ignorance qu'il les méprisait; il en avait même fait une étude assez approfondie : mais il ne voulait pas qu'on perdit à des travaux superflus un temps qui pouvait être utilement employé.

En général il condamnait que l'on eût l'orgueil de se livrer à l'étude du ciel , et de vouloir pénétrer les ouvres des dieux. Il ne pensait pas que les hommes pussent découvrir ses secrets, et il croyait même qu'on ne pouvait, sans déplaire aux dieux, sonder les mys-

* Socrate méprisait les difficultés de la géométrie, des roathématiqaes, de rastronomie, paroeqae de son temps on ne les ayait pas enoore assez approfondies pour en reoonnattre ratlUté.

tères qu'ils ii*ont pas daigné nous manifester. S'abandonner à ces sublimes spéculations, c'est risquer, disait-il, de se perdre dans toutes les folies d'Anaxa* gore, qui fit sa principale étude d'expliquer les opérations des dieux sur la nature. Quand Anaxagore disait que le soleil est la même cbose que le feu, il ne connaissait donc pas même le feu, que les hommes peuvent regarder impunément, tandis qu'ils ne sauraient fixer réclat du soleil ; il ignorait donc que le soleil noircit la peau, et que le feu ne produit pas cet effet; il ne savait donc pas que les productions de la terre ne reçoivent la vie et l'accroissement que des rayons du soleil, et qu'au contraire la chaleur du feu les détruit. £n disant que le soleil était une pierre enflammée, il n'avait donc pas remarqué que les pierres exposées au feu ne donnent pas de lumière , et sont bientôt calcinées, tandis que le soleil, toujours inaltérable, brille toujours d'un nouvel éclat.

Il conseillait l'étude de la science des nombres; mais il recommandait, comme pour les autres sciences, de ne point s'engager dans la solution de vains problèmes qui ne satisfont que la curiosité. 11 examinait lui-même jusqu'à quel point toutes les connaissances pouvaient être utiles, et c'était souvent le sujet de ses entretiens avec ses amis.

11 les exhortait fortement à ne pas négliger leur santé, et à consulter là-dessus des gens instruits : il les engageait surtout à bien observer, dans tout le cours de leur vie, quels aliments, quelles boissons, quels genres d'exercice leur étaient les plus conve-

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naUes, «t quel emploi ils en devaient faire pour con< server la santé la pins parfaite. Il assurait qu'en se conduisant avec cette prudence, on trouverait difflci*^ lement un médecin qui sût mieux que soi-même ce qui convient à sa propre santé.

Si quelqu'un voulait s'élever au-dessus des connais^ sances humaines, il lui conseillait de s'appliquer à la divination. Quand on connaît, disailril, les signes qud les dieux nous donnent de leur volonté, on ne man-^ que jamais de recevoir leurs avis.

xxin.

Mais il disait qu'un génie lui montrait,, par des signes certains, ce qu'il devait faire, ce qu'il devait éviter ; et cependant il a été condamné à la mort ! Osera-t-on pour cela le soupçonner dé mensonge? Observons d'abord que son âge ne lui promettait plus que bien peu de temps à vivre, et que sa condamna^ tion.n'a guère devancé le terme naturel de ses jours ; qu'il n'a perdu que la portion la plus pénible de la vie, que celle où l'esprit éprouve toujours quelque affaiblissement. Il a donc peu perdu : mais il s'est couvert de gloire en déployant toute la vigueur de son ame, en défendant sa cause avec toute la force de la vérité, de la justice et de la liberté, en. recevant l'arrêt de sa mort avec autant de douceur que de courage. On convient qu'aucun homme dont on ait conservé la mémoire n'a mieux soutenu les fipproches de la mort.

En effet, il fut obligé de vivre encore trente jours après sa condamnation : les fêtes de Délp^tombaied^

précisément dans cq mois» et personne ne peut être puni de mort que le vaisseau sacré ne soit revenu de cette tle* Tous ceux qui le virent pendant ce délai reconnurent qu'il n'avait rien changé à sa manière ordinaire de vivre. On admirait son inaltérable sérénité» la gaieté même de son humeur, et on le mettait audessus de tous les hommes des siècles passés. En effet peu^on mourir avec plus de constance? peut-on avoir une plus belle fin? et la fin la plus belle n'est-elle pas en même temps la plus heureuse et la plus agréable aux dieux?

Je vais placer ici ce que je tiens d'Hermogène, fils d'Hipponique. Mélitus avait déjà porté l'accusation contre Socrate» et ce sage s'entretenait de tout autre chose que de son procès. Vous devriez bien vous occuper de votre défense, lui dit Hermogène.~£h quoi! répondit Socrate, ne voyez-vous pas que je m'en suis occupé toute ma vie? — Comment cela? — En ne faisant autre chose que considérer ce qui est juste ou iiguste; en observant toujours la justice, en fuyant toi]|]ours l'iniquité. Aurais-je donc pu méditer une plus belle défense? — Mais ne voyez-vous pas, mon cher Socrate, que les juges d'Athènes ont déjà fait périr bien des innocents, et qu'ils ont absous bien des coupables ?^Que vous dirai-je? j'ai déjà voulu, mon cher Hermogène» m'occuper d'une apologie que je prononcerais devant mes juges ; mon génie m'en a toujours détourné. — Ce que vous dites m'étonne. — Pourquoi s'étonner, si les dieux jugent qu'il est avan-

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tageux pour moi que je finisse? Ne savez-vons pas que, jusqu'au moment de mon accusation, aucun homme n*a mieux vécu, n*a vécu plus agréablement que moi? car je crois qu'on ne peut mieux yiyre qu'en cherchant à deyenir meilleur ; ni plus agréablement, qu'en sentant qu'on le devient en effet. C'est un l^onheur que je n'ai cessé d'éprouver jusqu'à présent, et dont je me suis rendu témoignage en interrogeant ma conscience, en fréquentant les autres, en me comparant avec eux. Mes amis m'ont jugé comme moi ; et je ne puis croire que ce soit par un aveuglement de tendresse, car tous les amis porteraient le même jugement sur ceux qu'ils aiment : non, mes amis ne se sont pas aveuglés, mais ils ont cru qu'ils devenaient eux-mêmes meilleurs dans mon commerce. Que gagnerais-je à Yivre plus longtemps? J'éprouverais peut-être tous les maux qui accompagnent la vieillesse : mes oreilles s'affaibliraient aussi bien que mes yeux ; mon intelligence perdrait chaque jour de sa force ; chaque jour je deviendrais plus incapable d'apprendre et de retenir; et les facultés dont j'ai le mieux joui seraient les premières dont on me verrait privé. Si je n'avais pas alors le sentiment de toutes ces pertes, ce serait avoir déjà cessé de vivre ; et, si je pouvais les sentir, je traînerais la vie la plus triste et la plus malheureuse.

Mais je mourrai injustement! Eh bien ! la honte en retombera sur les auteurs de ma mort. Y aura-i-il donc quelque honte à moi d'avoir été mal connu, d'avoir souffert une injustice! Je porte mes regards sur Tantiquité, et je ne vois pas que la même renommé^

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se partage entre les auteurs et les victimes de Tinjustice. Non, sans doute, les hommes, après ma mort, n'auront pas les mêmes sentiments pour Socrate et pour ses bourreaux. Ils rendront toujours témoignage que je n'ai Jamais fait injure à personne, que je n'ai rendu jamais aucun homme plus méchant, et que j'ai travaillé constamment à rendre meilleurs ceux qui m'ont fréquenté.

Voilà ce qu'Hermogène et plusieurs autres ont entendu de sa bouche.

Tous ceux que leurs penchants entraînent au bien et qui ont connu Socrate le regrettent encore, parcequ'ils trouvaient auprès de lui les plus grands secours dans la recherche de la vertu. Je l'ai bien connu; je l'ai vu tel que je Tai dépeint; si religieux, qu'il n'osait rien entreprendre sans un avis du ciel ; si juste, qu'il ne s'est Jamais permis de faire le moindre tort à personne, et qu'il faisait le plus grand bien à tous ceux qui recherchaient son amitié ; si tempérant, qu'il ne préféra jamais ce qui paraissait le plus agréable à ce qu'il croyait le plus honnête ; si prudent, qu*il ne se trompait jamais entre le bon et le niauvais parti : il n'avait pas besoin pour cela de consulter les autres ; il n'avait qu'à suivre le sentiment exquis auquel il se laissait conduire. Enfin capable d'éclaircir les plus grandes difflcultés, de donner, des choses les plus ' abstruses, les définitions les plus claires ; habile à connaître les hommes ; toujours prêt à les reprendre de leurs hutes, à les porter à l'honneur et à la vertu :

tel m'a paru Socrate, et c'est dire assez qu'il était le meilleur et le plus heureux des humains. Que ceux qui ne seront pas de mon sentiment comparent les mœurs des autres hommes à celles de Socrate, et qu'ils le jugent.

PENSÉES

DE l'empereur.

MARC-AURÈLE-ANTONIN

TBiDOITIS DD OllC

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