BIENFAITS DES DIEUX. —GHAP. IL 2\S CHAPITRE II
BIENFAITS QUE j'aI REÇUS DES DIEUX.
Je leur rends grâce d'avoir eu de bous aïeux, un bon père, une bonne mère, une bonne sœur, de bons précepteurs, de bons domestiques, de bons parents, de bons amis, presque tout ce qu'on peut désirer de bon; et de n'avoir manqué à aucun d'eux, quoique je me sois trouvé dans des dispositions à m'échapper si l'occasion s'en fût présentée ; mais la bonté des dieux a éloigné de moi les circonstances qui m'auraient fait tomber dans cette faute.
De n'avoir pas été élevé plus longtemps auprès de la concubine de mon aïeul ; d'avoir conservé mon innocence dans la fleur de l'âge, de n'avoir point usé de mon sexe prématurément, et d'avoir même différé.
D'avoir été sous la puissance d'un prince tel que mon père, qui a eu soin de me détacher de tout faste , en me faisant sentir qu'on peut vivre dans un palais et cependant se passer de gardes, de riches habits, de torches, de statues et de tout luxe semblable; que même on peut se réduire à une vie fort approchante de celle d'un particulier, sans pour cela montrer ni bassesse ni lâcheté dans les occasions qui exigent de la majesté en la personne d'un empereur.
Qu'on m'ait donné par adoption un frère dont les mœurs sont pour moi un motif de veiller plus particulièrement sur les miennes, mais qui en même temp^
su PENSÉES DE MÂRG-ÂtJRÈLË.
ne laisse pas de m'étre agréable par sa déférence et son attachement; et d*aToir des enfants qui ne sont pas tout à fait dépourvus de talents naturels, ni contrefaits.
De n'ayolr pas fait, de plus grands progrès dans la rhétorique, la poésie ou d'autres arts dont Tattrait eût pu me captiver, si je me fusse aperçu que j*y devenais habile.
D*avoir donné de bonne heure à ceux qui avaient eu soin de mon éducation, les places qu'ils paraissaient désirer, et de n'avoir pas différé, en me flattant que, comme ils étaient jeunes. Je pourrais toujours les leur donner.
De m*avoir fait connaître ApoUoniuS; Rusticus, Maximus.
De m'a voir fait concevoir très clairement et plusieurs fois quelle est la vie conforme à la nature. Il ne tient donc pas aux dieux, à leurs faveurs, à leur assistance, à leurs inspirations, que dès à présent je rie vive conformément à ma nature, ou si je diffère, c'est ma faute ; c'est que je néglige les avertissements, ou plutôt les préceptes des dieux.
Que mon corps résiste si longtemps à la sorte de vie que je mène.
Que je n'aie pas touché à Bénédicte ni à Théodote, et que même dans la suite, ayant donné dans les pas* sions de l'amour, je m'en sois guéri.
Qu'ayant souvent été fâché cohtre Rusticus, je ne me sois pas permis d'autres choses dont je me serais
^pentl.
BIENFAITS DE^ DIEUX, -f CHAF. II. StS
Que ma mère devant mourir jeune, j*aie du moins passé auprès d'elle. les dernières années de sa vie.
Que lorsque J*ai voulu assister une personne pauvre ou qui avait besoin de quelque secours, on ne m*àit jamais répondu que je n*avais pas de fonds pour le dire, et qu'à mon tour je ne sois pas Um\é dans le cas 4*avQir besoin du secours d'autrui.
D'avoir une femine si complaisante, si affectionnée à ses enfants, si amie de la simplicité.
D'avoir trouvé tant de bons svijets peur donner l^ première éducation à mes enfants.
De m'avoir indiqué en songe différents remèdes, surtout pour mes crachements de sang et mes étourdissements, comme il m'est arrivé à Gaëte et i Chrèse.
Qu'étant né avec une grande passion pour )a philosophie, je ne sois pas tombé entre les mains de quelque sophiste, et que je n'aie pas perdu mon temps à lire toutes sortes d'auteurs, ni à étudier la logique ou la physique.
Tous ces heureux événements ne peuvent être ar-* rivés que par la faveur spéciale des dieux et par la fortune ( c'est-à-dire par une suite des dispositions de la Providence ) .
Ceci a été écrit dans le pays des Quades, sur la ri* vière de Cran, en Hongrie.
Et c'est le premier recueille mes pensées .