CHAPITRE VII
SAISON DITINB BT HOMAIITE.
Honore ce qu*il y a de plus paissant dans le monde; c*est ce qui se sert de tout et qui gouverne tout. Honore aussi ce qu*il y a de puissant en toi : il est semblable au premier; car il se sert pareillement des autres choses qui sont en toi , et il gouverne ta yie ^
Vivre avec les dieux. (Test vivre avec eux que leur faire voir en toute occasion une ame satisfaite de son partage, et docile aux inspirations de ce génie émané de la substance du grand Jupiter, qui Ta donné à chacun de nous pour gouverneur et pour guide : c'est notre esprit et notre raison.
La plupart des choses que le bas peuple admire se réduisent aux objets très communs que Ton distingue par leur consistance ou par leur nature végétative» comme la pierre, le bois, les figuiers, les vignes, les oliviers. Les gens médiocres font cas des choses animées, par exemple, du bétail, des troupeaux. Ceux qui ont plus de goût que ces premiers , estiment les
* Dans le Songe de Sdpion, son aTeul loi dit ; c Sois certain que ce i ii*6tt pas toi qui et mortel, mais œ corps; car fa n'es point ce qpn ta < parais être par cette forme exterieore. C'est Tesprit de cbacon qui c constitue son être, et non cette figure qa'on peut montrer ayec fai « main, etc. ■ Chap. S.
RAISON DIVINE ET HUMAINE. -^CHÂP. VII. U4 êtres raisonnables, non parcequlls sont éclairés de la raison universelle, mais autant qu'ils ont du génie pour les arts , ou pour quelque autre sorte d'indus^ trie ; ou bien ils cherchent à rassembler ches eux un gtBnd nombre d*esclaYes» sans ayoir d'autre objet qu6 leur multitude. Mais cdui qui honore cette raison universelle qui gouverne le monde et les sociétés ne i^it aucun cas de toutes ces choses : il ne s'étudie qu*à régler ses aflèctions et ses mouvements sur ce qu'exigent de lui la raison universelle et Tintérét de la so* ciété i et qu'à aider ses semblables à faire de même*
ÏV.
Et l'homme , et Dieu , et le monde , portent leur fruit chacun en leur temps ; et quoique ce mot fruit se dise plus communément de la^igne et autres plantes, ce n'est pas moins une vérité. La raison porte aussi son fruit pour le bonheur propre de l'homme et pour celui de la société ; et de là naissent d'autres fruits de même nature que la raison.
La sphère de l'ame est lumineuse , lorsqu'elle ne s'étend et ne s'attache à rien du dehors, lorsqu'elle M se dissipe pas, et qu'elle n'est point affaissée. Alors elle brille d'une lumière qui lui découvre la vérité de tout, et cela au dedans d'elle-même.
YI.
Voici les propriétés de l'ame raisonnable : elle se èontemple elle-même « se plie , se tourne et se fait ce qu'elle veut être; elle recueille les fruits qu'elle porte.
au Heu que les productions des plantes et des animaux sont reéueillies par d'autres. En quelque mo^ ment que la vie se termine, elle a toujours atteint le but où elle yisait. Car il n'en est pas de la vie comme d'une danse et d'une pièce de théâtre, ou d'autres représentations, qui restent imparfaites et défectueuses si on les interrompt. A quelque $ge, en quelque lieu que la mort la surprenne, elle forme du temps passé uàtôùt achevé et complet, de sorte qu'elle peut dire: J^ai tout ce qui m'appartient. De plus, elle parcourt l'univers entier et le vide qui l'environne ; elle examine sa figure; elle s'étend jusqu'à l'éternité; elle embrasse et considère le renouvellement de l'univers fixé à des époques certaines ; elle conçoit que nos neveux ne verront rien de nouveau > comme ceux qui nous ont devancés n'ont rien vu de mieux que ce que nous voyons , et qu'ainsi un homme qui a vécu quarante ans, pour peu qu'il ait d'entendement, a vu, en quelque manière, tout ce qui a été avant lui et qui sera après, puisque tous les siècles se ressemblent. Les autres propriétés de l'amesont l'amour du prochain, la vérité, la pudeur, et de ne respecter personne plus que soi-même , ce qui est le propre de la loi. C'est ainsi que la droite raison ne diffère en rien des règles de la justice.
yii.
La raison et le raisonnement sont des facultés qui se suffisent à elle^mémes et aux opérations qui leur sont propres. Elles ne tirent que d*elles*mémes leur activité, et niarchent droit à leur objet sans secours
RAISON DIVINE ET HUMAINE.— CHAP. Vil. 255 étranger. C'est ce qui a rendu commune cette façon de parler : La BBbiTE RAISON *.
L*esprit qui commande dans Thomme est ce principe qui se donne à lui-même le mouvement, qui se tourne et «e rend ce qu^il veut être; il fait que tout ée qui arrive lui parait être tel qu'il lui platt. VI, 8.
Dans un être raisonnable , la même action qui est eonforme & sa nature. Test aussi à sa raison. Sois donc
droit ou redressé.
Dès qu'on peut faire une chose sans s'écarter de la raison (Qambçau commun des dieux et des hommes), il n'en peut résulter aucun mal; car, comme une action bien conduite et dirigée suivant la constitution de l'homme, ne peut être sans quelque utilité, il est hors de doute que rien nepeut en être blessé.
Celui qui en touties. choses suit la raison ^ sait concilier le repos avec l'activité nécessaire, et l'enjouement avec un air posé.
xn.
As-tu la raison en partage? Oui, Je l'ai. Pourquoi donc ne t'en sers-tu pas? Çar^ si elle fait sa fonction , que veux-tu de plus?
xni.
Si les matelots refusaient d'obéir au pilote , ou les
* Le teste dltmotàmot, c'eit fMNmpioileiiriopérfttioiisaoïitapp^ oatorthoses, pour signifier leur direction droite. J*y ai sulMtitQé une idée priw de notre langue.
254 PENSÉES DE MARG-AURBIiE.
malades au médecin , à quel aatre s'adresseraienfriU? Ou comment celui-là pourraU-41 aauyer lep {Niasageiv, et celui-ci les malades?
En moins de dix Jours^ ceux même qui dans ee moment te regardent comme une bête farouche» ou comme un singe , te regarderont comine un dieu • si tu reprends tes maximes et le sacré culte de ta raison.
Sur chaque action qui se présente à faire, deman-' de-toi : Me convient-elle? Ne m*ea repentirai*je pas? Bientôt je ne serai plus. Tout aura disparu pour moi* Que me reste^l^il à désirer que de faire présentement une action qui soit digne d'un être intelligent, uni à tous les autres et soumis à la même loi que Dieu?
Quoique les parties d*air et de feu, qui entrent dans la composition de ton corps, soient plus légères et qu*elles se portent naturellement en haut , cependant elles y restent. De même, quoique les parties de terre et d*eau qui sont en toi se portassent naturellement au bas , cependant elles se tiennent dans ton corps à une place qui ne leur est pas naturelle. Ainsi les éléments mêmes obéissent à la loi générale, conservant Ja place qui leur a été fixée contre leur pente, Jusqu'à ce que cette même loi leur donne le signal de la dissolution. N'est-ce donc pas une chose horrible que la partie intelligente de ton être soit la seule substance indocile qui se fâche de garder son poste? On ne lui -ordonne rien qui soit au-dessus de ses forces; on ne lui
RATSOF} DIVINE ET HtlMAlNE.-CHAP. VIL MS
Mmfttftfide ({ue cé qui eotivient à sa propre nature, et cependant elle s'impatiente, elle se révolte contre Tordre. Car tout ce qui la porte à Tinjustice, à Fintènipérance, à lA tristesse, à la crainte, est un mouténientde révolte eontre la nature. €*e6t vouloir quit* ter son poste que de se fâcher des accidents de la vie. L'ame n'est pas moins faite pour avoir de la fermeté et de la pitié que pour avoir de la justice. La fermeté et la piété sont des vertus nécessaires à un citoyen de Tunfvers. La lot qui les exige est même plus ancienne que toute action Juste.
C'est un inot d'Ëpictète : II n'y a point de ravisseur, point de tyran du libre arbitre.
xvni.
Le même Epictète disait : U faut se Mre des réglés sur les consentements à donner ; et en matière de de* Sirs avoir soin d'y mettre des conditions. Point de tort à la société, point d'etcès. Réprimer tous les appétits, mais ne rien redouter de ce qui ne dépend pas de nous.
II ne s'agit point ici, disait-il, d'une question frivole, mais de savoir si nous avons, ou non, Fusage de la raison.
Dans la pratique des bons principes, il faut se comporter comme un athlète prêt à tous les genres de combats, et non comme un simple gladiateur; car aussitôt que celui-ci a laissé tomber son épée, il es*^
25e FENSéES D£ MARe-AilBÈLE.
tuét au lieu que Fautre a la main toujours prétot et n'a besoin que d'elle pour frapper.
Si une chose n*est pas lionnéte, ne la fais point. Si elle n*est pas vraie, ne la dis point; car tu en es le maître.
Commence enfin à sentir qu'il y a quelque chose en toi d^ plus excellent et de plus divin que les objets de ces passions dont tu es tiraillé, comme les mariou'nettes le sont par des cordons.
XXIU.
Socrate disait : Que voulez-vous avoir? Voulez-vous des âmes raisonnables, ou sans raison? Nous voulons des âmes raisonnables. Voulez-vous des âmes saines, ou qui ne le soient pas? Nous voulons des âmes saines. Pourquoi donc ne cherchez<rvous point à les avoir? C'est que nous les avons. Mais si vous les. avez, pourquoi vous querellez-vous? Pourquoi vois-je parmi vous des partis contraires?