PENSEES DE L'AME. — CHAP. XL
qu*il répande partout sa lumière, il ne s'épuise pas, car ce ne sont pas des pertes de substances, mais de simples extensions. Il ne fait que pousser des traits lumineux qu'on nomme rayons, d'un mot qui exprime en grec de la matière allongée. On peut juger de son opération, en considérant la lumière qui entre dans un lieu obscur par un passage étroit : toute cette lumière se porte d'abord en droite ligne ; mais, à la rencontre du corps solide qui sépare le lieu fermé d'avec l'air extérieur, elle se divise ; ce qui reste en dehors s'y arrête sans s'écouler ni tomber. Or, c'est ainsi que doivent être les épanchements de ton ame au dehors. Elle doit s'étendre jusqu'aux objets sans se dissiper, sans user de violence lorsqu'elle rencontre des difficultés, et sans s'abattre ; il faut qu'elle s'arrête simplement, et qu'elle continue d'éclairer tout ce qui se rendra susceptible de sa lumière. Ceux qui refuseront de s'en laisser pénétrer auront bien voulu s'en priver eux-mêmes.
Contemple sans cesse le grand tout. Quel est en luimême cet objet qui m'affecte? Développe-le. Considère séparément son principe, sa substance, ses rapports, sa durée, son dernier terme.
Le mouvement de notre esprit est bien différent de celui d'une flèche. Notre esprit, en s'arrêtant sur un objet pour le considérer dans toutes ses faces, n*en va que plus droit à son but.
25S PENSËES DE MARG-ÂURÈLE.
Vin.
Il y a quatre sortes de pensées, sur lesquelles il faut veiller sans cesse pour les effacer dans le moment de notre esprit, en se disant à soi-même : cette imagina* tion<ci ne sert à rien ; celle-là tend à ruiner la société; cette autre va te faire parler contre tes vrais sentiments, ce qui serait la plus indigne des actions ; enfin cette dernière est pour toi un Juste sujet de te faire ce reproche, que tu assujettis la partie la plus divine de toi-même, et que tu la rends esclave de la moins noble, de celle qui doit mourir \ en un mot de ton corps, et des grossières sensations qu'il éprouve.
L'esprit qui nous sert de guide n'éprouve Jamais de trouble par son fond. Comment cela? Il n'a point de passions ; donc il ne peut être agité. 11 défie tout agent étranger de lui donner de la crainte ou de la douleur. Il ne s'affectera Jamais ainsi par ses propres opinions. Que le corps se garantisse de la douleur, s'il le peut; ou s'il souffre, qu'il se plaigne. L'ame ne souffrira pas si elle Juge bien du siège de la crainte et de la douleur. Rien ne la porte à juger qu'il y ait là du mal pour elle. Tant qu'elle se possède et qu'elle ne se rend pas elle-même misérable, elle se suffit. Elle n*éprouvera jamais de trouble ni d'obstacle, si elle ne s'en procure.
Souviens-toi que les opinions, ces cordons qui te
* U croyait donc à rimmortalité de la partie supérieure de son ame.