DE LA DOULEUR. — CHAP. XIV
Les choses ne touchent point du tout elles-mêmes notre esprit. Il n'y a nul accès pour elles jusqu'à lui. Elles ne peuvent pas le faire changer ni le mouvoir. Lui seul se change et se meut soi-même ; et tels que sont les Jugements qu'il se croit digne d'en porter, tels deviennent à son égard les objets qui se présentent.
Ton mal n'est pas dans l'esprit d'un autre ni dans le changement et l'altération de ce qui enveloppe le tien. Où est-il donc? Il est dans la partie de toi-même qui a jugé des maux. Qu'elle ne juge donc plus, et tout ira bien. Quoique le corps, si voisin de cette partie, soit coupé, brûlé, ulcéré, en pourriture , qu'elle reste tranquille; ou plutôt qu'elle juge que ce qui arrive également à un homme vertueux et à un méchant n'est ni bon ni mauvais pour elle. Car enfin ce qui arrive également à celui-là même qui vit selon la nature, et à celui qui ne la prend pas pour guide, n'a aucun rapport avec elle : ni conformité, ni opposition.
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Le mal d'une nature animale est de ne pouvoir faire usage de tous ses sens, ou de ses appétits naturels. Le mal des plantes est de ne pouvoir végéter. De même donc le mal d'une nature intelligente est que l'esprit ne puisse pas faire ses fonctions. Applique-toi maintenant ces définitions du mal. Ressens-tu quelque atteinte de douleur ou de volupté ? c'est Taffaire de rame sensitive. Se trouve-t-il un obstacle à l'accomplissement de ton désir? Si tu l'as formé sans condi-
lion ni exception , alors cette faute est un mal pour ta partie raisonnable. Mai^ si tu regardes Tobstacle comme un événement commun et ordinaire, tu n'en auras pas été blessé, et Tobstacle n'en aura pas été un pour toi. 11 est certain que nul autre que toi n'a jamais empêché ton esprit de faire les fonctions qui lui sont propres. En effet, ni le fer, ni le feu, ni un tyran, ni la calomnie , rien en un mot ne peut en approcher. Lorsqu'il s'est ramassé dans lui-même comme en forme de ballon, sa rondeur est inaltérable.
Que ton guide , la partie dominante de ton ame , reste inébranlable , malgré les impulsions douces ou rudes que la chair éprouve. Qu'au lieu de se confondre avec la chair, elle se renferme chez elle» et qu'elle confine les passions dans le corps. Que si, par une sympathie dont la cause ne dépend pas d'elle, la passion s'étend jusqu'à l'esprit, à cause de son union avec le corps, il ne faut pas s'efforcer alors de repousser un sentiment qui est dans l'ordre naturel; mais il faut que mon guide se garde bien d'y ajouter, de son chef, l'opinion que ce soit pour lui un bien ou un mal.
Sur la douleur. Ce qui est insupportable tue. Ce qui dure est supportable. Cependant mon esprit, se renfermant chez lui, conserve la tranquillité qui lui est propre. En effet , mon guide n'en est pas. dégradé. Quant à ces organes empires par la douleur, qu'ils s'en iriaignent s'ils ont quelque pouvoir.