CHAPITRE XVIII
PHILO^PHIE.
Tout est opinion. H fut dit à ce sujet plusieurs choses évidentes chez Monime le cynique ; et il est clair qu'on en peut retirer du fruit, pourvu qu'on n'en prennie que la moelle du vrai. ^
Combien te vient-il, sur la nature, d'idées que tu laisses échapper? 11 faut voir et agir en tout de telle manière que ce qui se présente à faire soit fait, et que l'action n'exclue jamais la réflexion. €e double exer* cice te conservera dans un état de satisfaction qui, quoique secrète, ne pourra se cacher.
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Durée de la vie de l'homme? un moment. Sa substance? changeante. Ses sensations? oi)scures. Toute sa masse? pourriture. Son ame? un tourbillon. Son isprt? impénétrable. Sa réputatian ? douteuse ; en un mot tout ce qui est de son corps, comme l'eau qui s'écoule; ses pensées, comipe des songes et de la fumée ; sa vie, un combat perpétuel eC une halte sur une
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terre étrangère ; sa renommée après la mort, un pur oubli.
Qu*est-ce donc qui peut lui faire faire un bon Toy âge? La fieùie phHosophie. Elle consiste à empêcher que le génie qui habite en lui ne reçoive ni affront ni bles-^ sure ; à être également supérieur à ia volupté et à la douleur ; ne rien faire au hasard ; n'être ni dissimulé, ni menteur, ni hypocrite; n'avoir pas besoin qu'un autre agisse ou n'agisse pas ; recevoir tout ce qai arrive et qui lui a été distribué, comme un envoi qui lut est fait du même lieu dont il est sorti ; enfin attendre avec résignation la mort, comme une simplQ dissolution des éléments dont chaque animal est composé. Car si ces éléments ne reçoivent aOcun mal d*étre changés l'un dans l'autre, pourquoi regarder de n^auvais œil, pourquoi craindre le changement et la dissolution de tous? 11 n*y a rien là qui ne soit selon la nature. Donc point de mal.
Ceci a été écrit é Carnunte ' .
Celui-là est philosophe, quoiqu'il n'ait pas de tunique. Celui-ci l'est sans livres. L'un à demi nu, dit : le manque de pain et je ne m'occupe que^ de ma raison. Un autre dit : Je manque du secours des autres sciences, et cependant je ne me rebute pas.
Aime cet art ou Ton t'a élevé ; repose-toi dans le
* Carnunte, Ti'le célèbi'e de la hadte Pannônie, snr le Danube. On croit que c'est ^aujourd'hui le bourg Saint-Perooncl dans l'Autriche. ( Tillcmont , tome i, page 365. ) U y a apparence que Carnus, dont pa**''' Ptolomëe, est la même ▼tUe. ( Liy. 3, chap, f 8 de sa géographie.^
294 PENSÉES DE MÂRG^ACRkLE.
sdin de la philosophie ; passe le reste dé tes Jours en paix, comme ayant remis du fbnd du cœur, entre les mains des dieux, le soin de tout ce qui te regarde. Au surplus ne te rends, ul Tesclaye i}es horainest ni leur tyran.
Point d^ennui, point de découragement, point de dépit contre toi-méroe, si toutes tes actions ne ré^ pondent pas toujours à tes bons principes. T'en es-4u écarté? reyiens-y ; contente-toi d'avoir réussi à Taire sonyent des actions plus dignes d'un homme, et d'ai^^ mer toujours cette philosophie dont tu te rapproches» M'y retourne pas comme un écolier que l'on renyoie à son maître, mais comme un homme qui aurait du mal aux yeux va de lui-même chercher une petite éponge, un oeuf, un cataplasme, ou une fomentation. Ainsi personne ne te montrera à suivre là raison. Tu te rendras à elle de ton propre mouve^ ment.
Rappêlle-toi que la philosophie exige simplement que tu vives à'une manière conforme à la nature. Eh quoi ! tu voudrais vivre contre ta propre nature ? Voyons lequèl-des deux est le plus agréable. Le goût du plaisir nous fait souvent illusion dans ces sortes de recherches; mais examine bien si on ne goûte pas plus de satisfaction du côté où se trouvent la grandeur et l'égalité d'ame, la liberté, la simplicité, la sainteté des moeurs. Qu'y a-t-jl encore de plus sati^aisant que i'étude de la prudence, qui; nous découvrant les principes certains et les justes conséquences des choses,
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notis fait ériter Terreur et réussir dans nos entre^ prises?
Ah I que tu commences bien à voir qu*il n*y a point de genre de Tie plus propre à l*éiude de la sègessOf que celui que tu observes maintenant.
Si tu avais une marâtre et en même temps une mère, tu pourrais rendre des devoirs à la première, mais tu reviendrais continuellement auprès de Tautre. Ta marâtre, c'est la cour, et la mère, c'est la philosophie. Rapproche^toi donc souvent de celle--ci, et va tie reposer dans ses bras ; c'est elle qui te rend la cour supportable et qui te rend supportable à la cour.
Que je fais peu de cas de ces petits politiques qui prétendent qu'on peut faire mener à tout un peuple une vie de philosophes ! Ce ne sont que des enfants» 0 homme 1 quelle est ton entreprise? Fais de ta part ce que la raisop demande. Tâche même, dans les oe^ casions, d'y ramener les autres, pourvu que ce soit sans ostentation. Mais ne compte pas pouvoir jamais établir la république de Platon. Sois content, si tu parviens à rendre les hommes tant soit peu meilleurs : ce ne sera pas peu de chose. Quelqu'un pourrait-ilehanr ger ainsi les opinions de tout un peuple? Mais sans ce changement que feras-tu? Des esclaves qui gémiront de la contrainte où tu les tiendras, des hypocrites qui feront semblant d'être persuadés.
Va donc et me parle maintenant du pouvoir «br
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d*AIexandre, de Philippe, et des leçons de Démétriuë de Phalère. Je ne sais s'ils ont bien connu ce qu*exigé la commune nature et s'ils ont cultivé leurs propres mœurs ; mais, s'ifs n*ont fait que du bruit sur [a scène du monde, je né suis pas condamné à les imiter.
La philosophie agit d'une manière simple et modeste. N'espère pas réussir à me jeter dans une gravité affectée.
Une réflexion qui peut encbre te préserver de vanité :-il ne dépend plus de toi d'avoir pratiqué dès ta première jeunesse les maximes de la philosophie ; car plusieurs personnes savent, et tu le sais bien toi-même, que tu. en as été fort éloigné. Ainsi te voilà confondu, et il ne t'est pas aisé d'acquérir le titre honorable de philosophe, parceque ta positron y résiste. Si donc tu juges bien de l'état des choses, ne t'embarrasse plus de la réputation que tu pourras laisser. Contente-toi de passer du moins le reste de tes jours d'une manière conforme à ta nature. Applique-toi à connaître les devoirs qu'elle t'impose , et que rien de ce qui t'environne ne te détourne de cette étude.
L'expérience t'apprend qu'après avoir parcouru tant d'objets divers, tu n'as rencontré nulle part le vrai contentement du cœur. Tu ne l'as trouvé, ni dans l'étude dé l'art de raisonner, ni dans Tes richesses, ni dans la gloire, ni dans les plaisirs, enfln nulle part. Où est-il donc? Dans la pratique des actions que la nature de l'homme demande. Mais comment peut-on se mettre en étet de ne faire que de ces actions? En se
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formant des maximes et des opinions propres à n*inspircf que des désirs et des actions convenables. Mais encore, quelle$ sont ces maximes et ces opinions? Celles qu*on doit se faire sur le bien et sur le mal, en reconnaissant qu'en effet il n'y a rien de bon que ce qui rend Thomme juste, tempérant, courageux, libre; et rien de mauvais que ce qui produit des effets contraires.
Épieure dit : Pendant mes maladies, je ne parlais jamais à personne de ce que je ressentais dans mon misérable corps ; je n'avais point, dit-il, avec ceux qui venaient n>e voir, de ces sortes de conversations. Je ne les entretenais que de ce qui tient le premier rang dans la nature. Je m'attachais surtout à leur faire voir comment notre ame, sans être insensible aux commotions de la chair, pouvait cependant être exempte de trouble, et se maintenir dans la jouissance paisible du bien qui lui est propre. En appelant des médecins, je ne contribuais pas, dit-il, à leur faire prendre des airs importants, comme si la vie qu'ils tâcheraient de me conserver était pour moi un grand bien. En ce temps-là même je vivais tranquille et heureux.
Fais donc comme Épieure dans les maladies, commç dans les.autres accidents de la vie. Ne te sépare jamais de la philosophie. En toute occasion évite ces frivoles discours que tient le vulgaire ou le physicien : c'est un devoir commun à toute profession de s'occupc^r uniquement de sa tâche, et de se bien servir de l'instrument qu^elle a en main pour la faire.