XI
Socrate; Soutenait que la commodité â*un édifice ed constitue la véritable beauté, et c'était donner le meilleur principe de construction.
Quand on fait bâtir une maison, disait-il, ne yeut*« on pas qu'elle soit en même temps fort agréable et très commode? On ne pouvait en disconvenir. H est bien agréable, ajoutait-il, qu'elle soit fraîche pendant Tété, et chaude pendant Thiver. C'est encore un point qu'on n'avait garde de lui nier. Eh bien, continuait-il, quand les maisons regardent le midi, le soleil pénètre en hiver dans les appartements; et, en été, se trouvant élevé perpendiculairement au-dessus de nos tètes, il passe par-dessus les toits, et procure de l'ombre. Il faut par conséquent donner de l'élévation aux édidces qui regardent le midi, pour que les appartements puissent recevoir le soleil en hiver, et tenir fort bas ceux qui sont exposés au nord, afin qu'ils soient moins battus des vents les plus froids. En un mot, le plus beau , le plus agréable des édifices est celui qui fournit la plus agréable retraite en toute saison , et dans lequel on renferme avec le plus de sûreté ce qu'on possède. Les peintures, les ornements variés dtent bien plus de plaisirs qu'ils n'en procurent.
Les chapelles et les temples, disait-il, doivent être élevés dans des endroits peu fréquentés et très appa-
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rents : car il est agréable à ceux qui veulent faire leur prière de voir le lieu saint ; il leur est agréable d*en approcher sans se souiller.
On lui démaillait si le courage est une qualité naturelle ou acquise.
Comme on voit, répondit-il » des corps qui sont naturellement plus robustes que d*autres , et qui résistentbien mieux aux fatigues, je crois que la nature forme aussi des ftmes plus fermes que les autres et plus capables d'affronter les dangers : car je vois des hommes nés sous les mêmes lois, élevés dans les mêmes mœurs, différer beaucoup entre eux par le courage. Mais je- crois que la valeur naturelle peut être augmentée par l'instruction et l'exercice. 11 est clair que les Scythes et les Thraces n'oseraient attaquer les Lacédémoniens avec la pique et le bouclier, et que les Lacédémoniens ne tenteraient pas de résister diu\ Thraces en s*armant comme eux d'écus échancrés et de javelots, ni de se présenter devant les Scythes en adoptant les flèches , que ce peuple sait lancer avec tant d'adresse. Je vois qu'en tout les hommes diffèrent naturellement les uns des autres ; je vois qu'en tout ils font des progrès par l'exercice : et je conclus que les hommes les plus favorisés et les plus maltraités de la nature doivent prendre des leçons s'ils veulent exceller dans quelque partie que ce soit.
Il ne séparait pas le savoir de la bonne conduite, et regardait comme savant et comme bien réglé dans
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ses mœurs celui qui connaît le bon et Thonnète, qui sait le pratiquer, et fuir tout ce qui est honteux. On lui demanda s*il regardait comme des gens instruits ceux qui savent bien ce qu*on doit pratiquer, et qui font tout le contraire. Ils ne sont pas moins ignorants que déréglés, répondit-il. Si nous savons discerner entre toutes les actions que nous pouvons faire, celles qui nous sont les plus avantageuses , nous ne manquerons pas de les choisir : quand on fait le mal, on n*est donc pas moins ignorant que coupable.
11 assurait que la justice n'était qu'une science ; il en disait autant de toutes les vertus. Toutes les actions justes et vertueuses , disait-il , réunissent une bonté parfaite aux charmes de la beauté. Â-t-on la science nécessaire pour les connaître? il n'est plus possible de leur rien préférer. Cette science manquet-elle? on veut en vain les pratiquer : on cherche à faire des essais ; on ne fait que des fautes. Puisqu'on ne peut rien faire de beau, de bon, d'honnête, que par la vertu, il est certain que la vertu elle-même est une science qu'il faut posséder.
Il regardait bien la folie comme contraire à la sagesse, cependant il ne traitait pas l'ignorance de folie. Mais ne se pas connaître soi-même , et croire que l'on sait ce qu'on ignore, c'est, disait-il, toucher de près à la démence. Le vulgaire, ajoutait-il, ne regarde pas.comme des insensés ceux qui se trompent sur des objets inconnus au commun des hommes : mais il traite de fous ceux qui se trompent dans des
choses qui sont connues de tout le monde. On appelle insensé celui qui se croit trop grand pour passer sous la porte d*ane ville sans se baisser, qui présume assez de sa force pour essayer d*enlever des maisons» qui entreprend enfin des choses doqt tout le monde reconnaît Fimpossibilité : mais ne fait^on que de petites fautes , on n'est pas traité de fou par le taU gaire. Comme il ne donne le nom d'amour qu'à la plus violente affection , il ne donne le nom de folle qu'à la plus forte démence*
L'envie, disait-^il en réfléchissant sur cette passion, est un sentiment douloureux qui n'est causé ni par les malheurs d'un ami , ni par la prospérité d'un en* nemi. 11 ne traitait d'envieux que ceux pour qui le bonheur de leurs amis est un sujet de douleur. Com*ment, lui dirent quelques personnes, peutH)n sentir l'amitié et souffrir du bonheur de celui qu'on aime? Remarquez , leur répondit-il , que bien des gens ont une singulière conduite en amitié : ils sont incapables d'abandonner leurs amis dans le malheur : ils leur donnent des secours dans leurs afflictions, et se désolent quand ils les voient heureux. 11 ajouta qu'un sentiment si bizarre ne pouvait entrer dans le cœur du sage, et n'était fait que pour l'ame d'un
sot.
Qu'est-ce que l'oisiveté? disait-il. Je vois que la plupart des hommes sont toujours en action : car enfin les joueurs de dés, les bouffons^ ne restent pas à ne rien faire ; mais ils n'en sont pas moins des fai*
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néants, car ils pourraient faire quelque chose de mieux. Quand on fait le mieux, on ne trouve pas le loisir de le quitter pour s*adonner au pire ; et, si op le fait, on est bien coupable, puisqu'on ne manquait pas d'occupation.
A quoi , lui demandait-on , l'homme doit-il surtout s'appliquer? — A bien faire. — Y a-t-il des principes pour faire fortune? — Non; car faire fortune n'est autre chose que ne rien Taire du tout. Trouver son bien-être sans le chercher, voilà ce que j'appelle Mtq fortune : devoir son bonheur à ses soins, à son tra^ yail, c'est ee que j'appelle une bonne conduite : avoir une bonne conduite , c'est faire le bien. Je regarde comme des hommes estimables et chéris des dieux, le laboureur qui travaille bien la terre , le médecin qui pratique bien l'art de guérir, l'homme d'état qui doit à ses études de bons principes du gouvernement. Ne rien faire, ou ne faire rien d'utile, c'est être indigne de plaire aux dieux.
Pour être roi, disait-il, il ne suffit pas de porter un sceptre, d'avoir réuni les suffrages d'une nation, dV Toir été favorisé par le sort, d*étre monté sur le. trône par la force ou par la ruse : c'est la science de régner qui fait seule les rois.
On convient que le devoir d'un souverain est d'or* donner ce qu'il est utile de faire ; celui -des sujets, d'obéir : mais il n'en faut pas conclure que les rois n'aient pas besoin de conseils. S'il se trouve dans un vaisseau un homme plus habile que les autres, il
doDne des ordres; les matelots et le pilote lui-même ne refusent pas de le suivre. Le maître d'un champ suit les lumières de son laboureur qui en sait plus que lui ; les malades obéissent au médecin ; ceux qui veulent s*exercer, aux maîtres d'exercices. Pour oser même prendre sur soi de diriger ses propres affaires, il faut se sentir les connaissances qu'elles eixigent. Manquent-elles ? on obéit aux habiles gens qu'on peut rencontrer : on les mande souvent de fort loin pour se mettre à leurs ordres , pour faire ce qu'ils prescrivent. Lés femmes elles-mêmes commandent aux hommes dans les travaux qui conviennent à leur sexe, parcequ'elles s'y connaissent, et que les hommes n'y entendent rien.
Si on lui objectait qu'un tyran est mattre de ne pas suivre les bons avis qu'on lui donne : À quel prix, répondait-il, lui est-il permis de ne les pas suivre? Ne voyez-vous pas que la punition est toute prête, quand il refuse de les écouter? Rejette-t-il un sage conseil? il fait des fautes : et il n'en peut faire aucune sans en être puni.
11 peut ôter la vie au plus sage de ses conseillers : cela est vrai ; mais en donnant la mort à ceui qui lui prêtent le plus ferme appui, croyez-vous qu'il ne soit pas puni? croyez- vous même qu'il le soit légèrement? Trouvera-t-il sa sûreté dans une telle conduite? Non : elle ne peut qu'entraîner sa ruine.
Il ne négligeait pas de converser avec les artistes, et ses entretiens ne leur étaient pas inutiles.
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11 alla voir un Jour le peintre Parrhasius. — La peinture , lui dit-il, n*est-elle pas une représentation des objets visibles? Vous imitez avez des couleurs les enfoncements et les saillies, le clair et Fobseur, la mollesse, la dureté, le poli; il n'y a pas Jusqu'à la fraîcheur de Tâge et sa décrépitude qui ne soient exprimées dans vos ouvrages. — Cela est vrai. — Et si vous voulez représenter une beauté parfaite, comme il est difficile de trouver des hommes qui n'aient dans les formes aucune imperfection, vous rassemblez les beautés de plusieurs modèles pour en faire un tout accompli. — Tel est notre procédé. — Mais quoi ! ce qu'il y a de plus aimable dans le modèle , ce qui lui gagne la confiance et les cœurs, ce qui le fait désirer, le caractère de l'ame enfin, parvenez-vous à l'imiter, ou faut-il le regarder comme inimitable * ? — Eh ! comment le représenter, puisqu'il ne dépend ni de la proportion, ni de la couleur, ni d'aucune des choses que vous avez détaillées ; puisqu'enfin il ne tombe pas sous le sens de la vue? — Mais ne remarque-t-on pas dans les regards tantôt la douceur de l'amitié, tantôt rindignation de la haine? — Cela est vrai. — 11 n'est donc pas impossible de rendre ces expressions dans les yeux. — J'en conviens. — Trouvez-vous le
* Socrate, qnl ayait été scolpteur dans sa jeunesse, ne peut être soupçonné d'avoir parlé des arts sans s'y connaître. On doit donc inférer de sa conversation avec Parrhasius que, de son temps, les peintres et les sculpteurs ne s'étaient pas encore appliqués à exprimer dans leurs ouvrages les passions de Vame ; et Ton peut soupçonner que les Grecs furent redevables de cette belle partie de l'art aux entretiens de notre safse avec les artistes.
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même earaotère de physionomie dans eeux qui prenpent part au bonbeur ou au malheur de leur^ amia, et dans ceux qui n'en sont pas touchés? -r- ^on, assurément. Dans le bonheur de nos amis , la joie se peint sur notre visage ; et la tristesse, dans leur infor^^ tune. — Voilà donc encore des passions qu'on peut fepréseqtgr. La noble fierté , l'orgueil, l'humilité, la modestie, la prudence, la rusticité, la pétulance, la bassesse» tout cela se fait remarquer sur le yisage et dans le geste ; tout cela se reconnaît dans l'action et même dans le repos. — Vous avez raison. -** Nouveaux caractères que l'art peut exprimer. — Je l'avoue, <-<- Et quî croyez-vous qu'on aime le plus à voir? SontH^e les hommes qui se font remarquer par un caractère doux, heureux, aimable, ou ceux qui n'offrent que des inclinations haïssables, méchantes et hon-*teuses? — Il y a bien de la différence,
xvin.
Il allait quelquefois à l'atelier de Cliton le statuaire, et s'entretenait avec cet artiste. — Je vois bien , lui dit-il un Jour, que vous ne [représentez pas de la même manière l'athlète qui dispute le prix à la course, et celui qui s'exerce à la lutte, au pancrace, ou au pugilat. Mais le caractère de vie que j'admire dans vos statues, ce caractère qui charme surtout les spectateurs, comment parvenez-vous à l'exprimer ?
Comme Cliton hésitait et tardait à répoudre : — Je vois ce que c'est, continua Socrate ; vous conformez votre ouvrage à ce que vous offrent vos modèles vivants, et c'est par cette justesse d'imitation qu'il pa-
ralt Yivre comme eux. — - Voilà tout mon secret. — Nos mouvements font élever certaines parties, tandis que d'autres s'abaissent ; ils forcent certains muscles à fléchir, à se gonfler, tandis que leurs antagonistes s'étendent : c'est en exprimant ces effets que vous donnes à l'ouvrage de l'art la ressemblance de la ré^ rite. — C'est cela même. -^ Cette imitation si précise de l'action des corps et de leurs divers mouvements ne fait pas peu de plaisir aux spectateurs. — C'est la source des effets de l'art. — 11 faut donc exprimer la menace dans les yeux des combattants, et la Joie dans le regard des vainqueurs? — C'est le devoir du statuaire. — 11 est donc aussi de son devoir d'exprimer par les formes tous les mouvements de l'ame.
Un Jour 11 entra dans la boutique de l'armurier Pistias, qui lui montra des cuirasses très bien faites. — Voilà, dit-il, une excellente invention, mon cher Pistias : avec cette armure , les parties qui ont besoin d*étre défendues se trouvent couvertes, et les bras conservent toute leur liberté. Hais , dites-moi, pourquoi vendez-vous vos cuirasses plus cher que les autres armuriers, quoiqu'elles ne soient ni. plus fortes ni plus magnifiques? — C'est que les miennes sont mieux proportionnées. — Est-ce par le poids , est-ce par la mesure que vous Jugez de cette proportion ? Si voi|s voulez que vos cuirasses puissent servir, Je pense que vous ne les faites pas toutes semblables. — Non , assurément. Si elles étaient toutes dans les mêmes proportions, elles ne pourraient servir à tout le monde
— Mais il y a des corps bien proportionnés, et d'autres qui le sont fort mal. -^ Cela est vrai. — Gom^ ment donc faites-rous pour que vos cuirasses aillent bien à des corps mal proportionnés et qu'elles soient d'une belle proportion ? — Elles ont la meilleure pro« portion qu'elles doivent avoir, précisément parcequ'elles leur vont bien.
— Je vous entends : vous ne considérez pas ici la beauté de la proportion en elle-même, mais par rapport à son utilité. Ainsi vous direz qu'un bouclier est bien proportionné, s'il est commode à celui qui doit s'en servir : on en peut dire autant d'un manteau ou d'autres choses semblables. Il y a peut-être dans cette convenance un autre avantage qui n'est pas à mépriser. — Ne refusez pas de me l'apprendre. — C'est qu'une armure qui va bien à celui qui la porte le fatigue moins de son poids^ sans être en effet plus légère que celle qui ne lui va pas bien. Celle-ci est incommode et difficile à porter, ou parcequ'elle ne s'ajuste pas bien à la forme des épaules , ou parcequ'elle presse fortement quelque partie du corps. L'autre se partage avec un juste équilibre sur les clavicules, sur les épaules, sur le dos, sur la poitrine, sur l'estomac ; on dirait que ce n'est pas un fardeau .étranger, mais un appendice du corps. —7 Et voilà pourquoi je mets un' grand prix à mes ouvrages. Je sais que bien des gens aiment mieux acheter des cuirasses bien peintes, bien dorées. — Si elles ne s'ajustent pas à leur corps, je trouve que c'est acheter une
incommodité couverte d'ornements et de dorure.
— Mais comme on n*est pas toujours immobile, que tantôt on se courbe, tantôt on se redresse, comment des cuirasses trop justes peuvent-elles se prêter aux mouvements? — Elles ne le peuvent pas. — Vous dites donc que des cuirasses qui vont bien au corps ne sont pas celles qui le pressent pour en montrer toutes les formes, mais celles qui ne font de mal dans aucune attitude du corps? — C'est vous-même qui le dites, et vous savez à présent tout le fin de mon métier.