‹ Moralistes anciensChapitre 64 sur 108 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Embellis ton ame de simplicité, de pudeur, et d*in* différence pour tout ce qui n*est ni vertu ni vice. Aime tous les hommes. Marche à la suite de Dieu; car, comme dit un poëte, ses lois gouvernent tout.

Mais s'il n'y a que des atomes élémentaires?

En ce cas il suffit de te rappeler (|ue toutes ces choses vont aussi par des lois constantes, du moins à peu de chose près (car nos volontés sont libres).

Cesse d'errer çà et là, car tu n'auras pas le temps de relire tes mémoires; ni les hauts faits des anciens Romains et des Grecs, ni les recueils que tu avais mis à part pour ta vieillesse. Hftte-toi donc de marcher à ton but; et renonçant à de frivoles espérances , yieqs toimême à ton secours, si tu as tes intérêts à cœur. Qela dépend de toi.

Il ne faut pas seulement considérer que tous les Jours la vie se consume, et qu'il en reste moins^ à passer, mais encore songer que si on parvient à un grand âge, il n'est pas sur que l'on conservera la même force d'esprit et de jugement pour la contemplation, la recherche et la connaissance des choses divines et humaines : si un homme tombe en enfance, il continue à la vérité de dormir, de prendre de la nourriture, d*a«

voir de certaines imaginations , de certains désirs et antres choses semblables ; mais il ne jouit plus de luimême, et la vivacité de son esprit se trouvant éteinte, il n'est plus en état de bien sentir toutes les parties de ses devoirs , ni de ranger et déduire ses idées , ni même d'examiner s'il est temps de mettre son esprit en liberté, ni toute autre question qui demande une raison bien exercée. Il faut donc se hftter, non-seulement parceque tous les jours on s'approche de la mort, mais surtout pour prévenir cet affaissement total de notre intelligence et de notre raison.

Songe depuis quel temps tu remets au lendemain, et combien d'occasions la Providence t'a fournies dont tu n^as pas profité. Il est temps enfin que tu sentes de quel monde tu fais partie, et quel est ce mattre de l'univers dont ton ame est une émanation ; qu'il n'a laissé à ta disposition qu'un temps limité, et que si tu ne fais pas ce qu'il faut pour le rendre serein, il s'envolera ; tu disparaîtras avec lui , et il ne reviendra plus.

Ne fais pas comme si tu avais à vivre des millions d'années ; la mort s'avance; pendant que tu vis, pendant que tu le peux, rends-toi homme de bien.

Tu mourras bientôt, et tu n'as pas encore des mœurs simples ; tu n'es pas exempt de trouble ; tu parais soupçonner encore que les choses extérieures

peuvent te rendre malheureux ; tu n'es pas bien dis-

ENCOURAGEMENTS. — CHAP. XXYII. 529 posé pour tous les hommes en général ; tu ne fais pas consister la sagesse à ne faire que des actions Justes.

VU

Comme si tu avais déjà rempli le nombre de tes jours, et que par grâce ta vie eût été prolongée, passe du moins ce reste conformément à ta nature.

N'oublie jamais de faire ces réflexions : Quelle est la nature de l'univers? quelle est la tienne? Quel rapport a celle-ci avec cette première ? Quelle partie est-elle du tout, et de quel tout? Ajoutes-y que personne ne peut t'empécher de toujours faire et dire ce qui convient à cette nature dont tu es une portion.

A toutes les heures du jour, en toute occasion , songe à te comporter en vrai Romain , en homme digne de ce nom, sans négligence, sans affectation de gravité, avec amour pour tes semblables, avec liberté, avec justice.

Fais ton possible pour écarter toute autre idée ; tu y réussiras si tu fais chacune de tes actions comme la dernière de ta vie, sans précipitation, sans passion qui t'empêche d'écouter la raison , sans hypocrisie, sans amour-propre, et avec résignation à ta destinée.

Voilà bien peu de préceptes ; mais celui qui les observera peut s'assurer de mener une vie heureuse et presque divine, car c'est là tout ce que les dieux exigent

de lui.

550 PENSÉES DE MÂRG-ÂURÈLE.

Donne aux dieux , A mon fils, donne-nous de la

Joie'.

Que tous tes plaisirs et tés délassements soient de passer d'une action sociale à une autre de même nature, en te souvenant toujours de Dieu.

Fais taire ton imagination ; contiens tes désirs ; éteins la cupidité. Que ton ame se possède ellemême.

XUI.

Que le genre humain voie et connaisse en ta personne un homme qui vit conformément à sa nature. Si on ne peut le supporter» qu'on le tue. Ce serait encore pis de vivre comme eux.

Quelle espèce d'hommes sont ceux qui ne font que prendre leurs repas, dormir, s'accoupler, se vider, faire les autres fonctions animales!

Quelle autre espèce sont ceux qui en gouvernent d'autres avec orgueil, s'emportant et traitant de haut en bas leurs inférieurs?Un peu auparavant ils faisaient bassement leur cour : et pourquoi?

Dans peu les uns et les autres seront réduits au même état.

Il ne s'agit plus absolument de discourir sur les

* G*es.t UD vers de qiielq.ue |[)oOte ii^copnu, qiii aenjble avoir pût parler un père à son fils.

ENCOURAGEMENTS. — CpAp. pVII. 55i qualités qui font rhomme de ^|eD, mai^ 4^ Tétre.

Que personne ne puisse d|re çvec vérité crue t^ n*es pas simple dans tes mœurs, ou que tu n^es pas homme de bien. Fais nientir quicpnq]ie sera dç ce sentiment, car tout cela dépend de toi. Quel(^u'un f empéchera-t-il d'être bon et d'aimer la simplicité? Prends seulement une bonne résolution de renoncer à la vie plutôt qu*à ces vertus ; car la raispn ne te permet pas de vivre autrement.

xyii,

Tout a pour cause, ou la nécessité du destin et uo arrangement immuable, pu bien une providencp bienfaisante, pu enfin c'est TefTjeit d'un mélange confus de causes qui agissent d'elles-mêmes sai|s cpnducteur. Si c'est l'immuable nécessité, ^ qifo| bon te roidir? Si c'est une providence bienfajsante, rends* toi digne de l'assistance dç la divinité.

Mais si tout ce monde n'est qu'un mélange confus, sans mattre qui y préside, songe avec plaisir Que tu as en toi-même, au milieu des flots agités, une intelligence qui te sert de guide : si les flots t'emportent, ils n'entraîneront que ce qui est de la ch^îr çt tes facultés animales, car il§ n'ont aucun pouvpir sur ton intelligence.

Aiguillonne-toi encore ainsi : En quel état ,est la raison qui te guide? Qu'est-ce que tu en fais ? A quoi te sert-elle maintenant? A-4-6)1q perdi^ son intelligence? S'est-elle détachée, s'est-elle arraché^ d'^ ^

société des hommes? s^est-elle tellement collée et confondue avec cette misérable chair, qu'elle en suive toutes les impressions?

Comment t'és-tu comporté jusqu'à présent avec les dieux, tes parents, tes frères, ta femme, tes enfants, tes maîtres, tes gouverneurs, tes amis, tes officiers, tes domestiques? N'as-tu point à te reprocher d'avoir manqué à quelqu'un d'eux par tes actions ou par tes paroles?

Rappelle-toi par quels événements tu as passé, et tout ce que tu as eu la force de supporter, et que l'histoire de ta vie est complète, et que tu as consommé ton ministère, et combien tu as vu d'actions honnêtes.

Âs-tu souvent méprisé la volupté, la douleur, la vaine gloire?

Combien d'ingrats as-tu traités avec bonté?

Chaque être raisonnable a reçu de la nature diverses facultés, à peu près autant que sa condition en pouvait admettre, et entre autres celle-<;i : que comme la nature plie, tourne et fait entrer dans l'ordre de son plan tout ce qui lui est contraire et y résiste, de même un être raisonnable a la force de convertir tout empêchement en une action qui lui sera propre, et de s'en servir pour le but qu'il se propose*.

* Aa chapitre précédent, § 2, U avaU dit : < Mon ame a le pouvoir de

-• transformer par la pensée l'action que Je ne peux faire , en quelque

'^OM de meilleur ; en sorte que ce qui arrête un ouvrage projeté de*

ENCOORAGEMENTS. — CHAP. XXVI!. 555

Dans quelque situatiou que tu te trouves, il dépendra toujours de toi de prendre en gré, avec une pieuse résignation, ce qui t'arrivera dans le moment, d'être porté à faire Justice aux hommes de ton temps, et d'analyser, suivant les règles de ton art, les pensées qui te viendront, de peur que quelque senti* ment, dont la nature ne te serait pas bien connue, ne se coule dans ton cœur.

Prends garde de te croire supérieur à toute loi, comme les mauvais empereurs. Prends garde de faire naufrage ; il n*y en a que trop d'exemples. Persiste donc à vouloir être simple, bon, de mœurs pures, grave, ennemi des plaisanteries, juste, religieux, bienfaisant, humain, ferme dans la pratique de tes devoirs. Fais de nouveaux efforts pour demeurer tel que la philosophie a voulu te rendre. Révère les dieux et rends service aux hommes. La vie est courte ; le seul avantage qu'il y. ait à passer quelque temps sur la terre, c'est de pouvoir y vivre saintement, et y faire des actions utiles à la société.

Fais toutes choses en vrai disciple de (Tite] Àntonin. Rappelle-toi sa constance à ne faire que des choses raisonnables, l'égalité de son humeur dans toutes les situations, sa piété, la sérénité de son visage, son extrême douceur, son éloignement pour la vaine

« Tient Touvrage, et que ce qui s'oppose à ma route me devient ronte.

une

gloire, son ardeur à pénétrer les affaires : il ne laissait rien passer sans Tavoir examiné à fond et Tavoir conçu jusqu'à Févidence. Il souffrait patiemment les reproches injustes qu'on lui faisait, et n'y répondait jamais par d'autres reproches. Il ne faisait rien avec précipitation ; il n'écoutait point les délateurs, mais il examinait avec soin les mœurs et les actions de tout le monde.. 11 n'était ni médisant, ni timide, ni soupçonneux, ni pédant. On ne voyait rien de trop dans les ornements de sa demeure, de son coucher, de ses vêtements, ni sur sa table, ni dans le nombre de ses domestiques. Rappelle-toi encore son amour pour le travail et sa longue application. On était étonné de le voir rester jusqu'au soir sans qu'il fût obligé de s'ipterrompre pour des besoins naturels dont les heures étaient réglées, fruit de sa sobriété. Souvienstoi de sa persévérance dans l'amitié, sans aucune variation. Il ne trouvait pas mauvais que l'on contredit avec liberté ses sentiments ; et si quelqu'un proposait une meilleure idée, il en marquait de la joie. Souviens-toi enfin que son éloignement pour la superstition égalait sa piété, et passe ta vie avec la même pureté de conscience, afin que ta dernière heure te trouve au même état que lui.

En regardant autour de toi le cours des astres , songe qu^un même mouvement t'emporte avec eux, et pense souvent au changement des éléments les uns dans les autres ; car ces sortes de pensées purifient rame des ordures de sa vie terrestre.

ENCOtJRÂGEMENTS. — CHÀP. XXVH: 555

Page 1