‹ Moralistes anciensChapitre 72 sur 108 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

PARDONNER A SES ENNEHfô ET LêS ÂIUÉR.

C*est le propre d'un homme d*aimer ceux même qui Foffensent.

Tu les aimeras, si tu viens à penser que tu es leur parent, que c'est par ignorance et malgré eux qu'ils font des fautes, que dans peu vous mourrez tous, et surtout qu'on ne t'a point fait de mal, puisqu'on n'a pas rendu ton ame de pire condition qu'elle n'était auparavant.

Lorsqu'il arrive à quelqu'un de te manquer, pense aussitôt à l'opinion qu'il a dû avoir sur ce qui est bien et ce qui est mal, pour s'être porté à cette faute. \près cette réflexion tu auras compassion de lui, au

lieu d'être étonné ou fâché. Car si tu as la même opinion que lui sur ce qui est bien, ou une autre opinion qui ressemble à la sienne, tu dois lui pardonner ; et si tu ne mets pas son objet au rang des biens ou des maux, tu en auras d'autant plus de facilité à excuser un homme qui simplement a mal vu.

Garde-toi d'avoir pour ceux mêmes qui sont inhumains, autant d'indifférence que les hommes ordinaires en ont pour d'autres hommes.

La meilleure façon de se venger d'un ennemi, c'est de ne pas lui ressembler.

CHiVPlTRE XXXI.

Tout êtfe créé a ce qu'il lui faut pour être content lorsqu'il fait bien ses fonctions. Quant à l'être raisonnable, bien faire sa fonction de penser, c'est de n'admettre pour vrai ni ce qui est faux, ni ce qui n'est pas évident ; c'est de diriger tous les mouvements du cœur au bien de la société, c'est de ne- rechercher, de ne fuir que ce qu*il dépend de lui d'avoir ou d'éviter; c'est d'accepter avec résignation tout ce qui lui est distribué par la commune nature : car il fait partie de la commune nature, comme upe feuille fait; partie d'une plante ; avec cette différence pourtant, qu'une feuille fait partie d'un être dénué de sentiment, dénué de raison, capable d'éprouver des em-

pèchements ; au lieu que ce qui constitae rhomme fait partie d*une nature indépendante, libre, intelligente, juste, et qui a distribué à chaque être, suivant sa place dans le monde, une certaine durée, une portion de matière, un ressort d'activité et d'efficace, une correspondance et une liaison avec tout le reste. Or, il faut prendre garde que tu ne trouveras pas cette égalité de proportions, si tu compares un seul individu avec un autre en particulier, mais en comparant le tout d'une espèce avec le tout d*une autre.

Si tu fais TafTaire du moment selon la droite raison, avec soin, avec fermeté, tranquillement, sans te laisser distraire par aucun objet étranger ; si tu conserves dans sa pureté le génie qui t'anime, comme si dans l'instant tu devais le rendre ; si, attaché à ces principes, tu ne desires rien, tu ne crains rien ; si, content de faire ce que tu fais suivant la nature de ton être, tu dis héroïquement la vérité, sans t'en écarter d'un seul mot, tu vivras heureux. Or personne ne peut t'empécher de faire tout cela.

Il dépendra toujours de toi de mener une vie heureuse, si tu veux prendre le droit chemin, si tu penses et te conduis bien.

11 y a deux vérités communes à l'esprit de Dieu, de

l'homme et de tout être raisonnable ; l'une, que rien

n'est capable d'arrêter son action ; l'autre, que son

bonheur consiste à vouloir et à faire des choses justes,

t à borner là tous ses désirs.

Toute machine, tout instrument, tout vase qui fait le service pour lequel on Fa construit, est bien ; cependant Touvrier qui Ta fait en est loin : au lieu qu*à regard des êtres que la nature porte dans son sein, la même vertu qui les a formés reste et agit en eux. C'est pourquoi tu dois la révérer davantage, et croire que tu auras ce que tu peux désirer de mieux, si tu agis et te gouvernes selon sa volonté. C'est ainsi que rêtre universel est heureux, en faisant les fonctions qui ^ont propres à sa nature.

La félicité, ou le bien absolu, c'est de posséder un bon et droit génie. Que fais-tu donc ici, mon imagination? retire-toi, au nom des dieux, comme tu es venue ; car je n'ai point affaire de toi. Tu es venue selon ton ancienne coutume. Je ne m'en fôche point. Mais, en un mot, va-t'en.

Il faut moins t'occuper l'esprit des choses qui t« manquent que de celles que tu as actuellement; choisir même parmi les choses que tu as, celles qui sont les plus propres à te rendre heureux ; te rappeler leur beauté, et combien tu aurais lieu de les rechercher si tu ne les avais pas. Mais prends garde en même temps de faire un trop bon accueil à ces idées, de crainte que tu ne viennes à estimer les moyens que tu as, au point d'être troublé si tu cessais de les avoir.

11 est très possible d'être en même temps un homme

divin et un homme inconnu à tout le monde . N'oublie jamais cette vérité, et souviens-toi encore qu'il faut bien peu de connaissances pour vivre heureux : car enfin, parceque tu* ne peux plus espérer de devenir un grand dialecticien, un grand physicien, renonceras-tu à être libre, modeste, sociable, résigné aux volontés de Dieu?

vra.

La joie de Tesprit humain consiste à faire ce qui est le propre de Thomme. Or, le propre de Thomme est d*aimer son prochain, de mépriser tout ce qui affecte les sens, de distinguer le spécieux du vrai, enfin de contempler la nature universelle et ses œuvres.

Le soleil ambitionne-t-il de faire les fonctions de la pluie, ni Esculape celles de la terre ? Que diras-tu de chacun des astres? Ils diffèrent les uns des autres, mais leurs fonctions ne se rapportentr-elles pas à un but commun?

Les uns prennent du plaisir à une chose, les autres à une autre ; et moi, à rendre mon esprit sain, pour ne fuir aucun homme, ni rien de ce qui arrive aux hommes, même tout voir, tout accueillir d'un œil tranquille, et faire usage de tout ce qui se présentera, sans donner à aucun objet plus de valeur et de mérite qu'il n'en a.

Une seule chose m'inquiète, c'est la crainte de faire ce c|ue la nature d'up homme pe yeut pas, ou autre-

ment qu'elle ne le veut, ou ce qu'elle ne veut pas pour le moment.

Prends-moi, jette-moi où tu voudras. Partout le génie qui réside en moi sera tranquille ; je veux dire qu'il sera content, s*il pense et s'il agit comme le demande la condition d'un homme.

Puisque te voilà enfin pénétré de la vérité de tes principes, uniquement occupé d'actions utiles à la société , disposé du fond du cœur à recevoir tout ce que la cause par excellence voudra t'envoyer, c'est assez ; sois content.

L'ame trouve en elle-même ce qui peut la faire vivre excellemment : elle n'a qu'à regarder avec indifférence tout ce qui est réellement indifférent , et pour y parvenir considérer chaque objet extérieur, tant séparément que par rapport au grand tout ; se ressouvenir qu'aucun de ces objets n'est capable d'imprimer en nous (quelque opinion à son sujet, ni même de s'approcher de nous ; Ils restent immobiles : c'est nous qui formons notre jugement sur eux , et qui le gravons, pour ainsi dire, de notre main au dedans de nous. Or, il dépend de nous de ne le point graver, ou piême de l'effacer promptement s'U s'y trouve glissé à la dérobée. Au reste, c'est une attention qui sera de peu de durée, puisqu'elle finira bientôt avec notre vie. Mais, après tout, qu'y a-t-il de difficile à prendre comme i( faut les choses qui se présentent ? Si elles

conviennent à ta nature, jouis-en gaiement; point de difficulté. Si elles n*y conviennent pas, cherche en toimême ce qui peut y convenir, et vole à ce but , n*y eût-il point de gloire attachée. Il n*est défendu à personne de chercher son propre bien.

Tu es composé de trois choses : d*un corps , d'une ame animale et d'un esprit.

De ces trois substances, les deux premières ne t'appartiennent que pour en prendre soin ; mais la troisième est proprement toi.

Si donc tu parviens à éloigner de toi, c'est-à-dire de ton esprit , tout ce que les autres homme font ou disent, ce que tu as fait ou dit, toutes les idées de l'avenir qui te troublent, tout ce qui se passe malgré toi dans ce corps qui t'environne ou dans l'ame animale formée avec lui, et tout ce qu'un tourbillon extérieur fait rouler autour de toi, en sorte que ton esprit, se dérobant à la destinée du monde, ne vive qu'avec soi, pur, libre , pratiquant la justice , voulant tout ce qui lui arrive, disant toujours la vérité ; si, dis-je, tu parviens à séparer ainsi de ton esprit ce que l'impression des sens lui fait éprouver malgré lui ; si tu laisses là le passé comme l'avenir ; si tu te rends semblable à la sphère d'Empédocle, qui, parfaite en rondeur, se contente de tourner autour d'elle seule ; si tu ne songes à vivre que ce que tu vis, je veux dire le moment présent, alors tu seras en état de passer le reste jusqu'à la mort sans aucun trouble ^ dans une noble liberté, dans une parfaite union avec le génie qui t'anime.

Pour vivre heureux, il faut voir ce que chaque chose est en elle-même par un effet de Tordre universel, quelle est sa matière, et ce qu'elle a d*actif ; se porter de toute son ame à faire ce qui est Juste et à dire la vérité. Que reste-t-il après cela, sinon de jouir de cette vie en accumulant bonne action sur bonne action» sans y laisser le moindre vide?

Qu'il y ait des atomes ou d'autres principes naturels, il est d'abord constant que je suis une partie de cet univers gouverné par la nature ; ensuite qu'il y a une sorte d'alliance entre moi et les parties qui sont de mon espèce.

Pénétré de la pensée que je fais partie du grand tout, je ne recevrai point avec peine ce qu'il m'aura distribué ; car ce qui est utile au tout ne peut être mauvais pour la partie , et il ne peut rien y avoir dans le tout qui ne serve au bien général. Cela est commun à tous les principes naturels. Mais de plus, il ne peut y avoir hors de l'univers (suivant la. force de ce mot) aucune cause naturelle qui l'obligeât à produire ce qui serait mauvais pour lui.

Ainsi, en me rappelant que je fais partie d'un certain tout actuel , je prendrai en bonne part tout ce qui arrivera; et en même temps, si je songe que J'ai une sorte d'alliance avec les parties do même espèce que moi, je ne ferai rien de nuisible à la société. Au contraire, Je rapporterai tout à mes alliés ; je dirigerai tous les mouvements de mon cœr

558 PENSÉES DE MÂRG-ÂURÈLE.

au bien général, et je fuirai tout ce qui s*y opposerait.

Par ce moyen je mènerai sûrement une vie heureuse, comme tu conçois bien que la mènerait un citoyen qui s'occuperait sanis cesse à faire des choses utiles à sa patrie, et qui accepterait de bon cœur tout ce qu'elle jugerait à propos de lui distribuer.

En quelque lieu qu'un homme soit abandonné à lui-même, il peut vivre heureux; mais il ne saurait l'être qu'autant qu'il se ferait à lui-même une bonne fortune par de bonnes habitudes de l'ame, de bons désirs, de bonnes actions.

XÏX.

Qu'est-ce qu'Alexandre, César, Pompée, en comparaison de Diogène, d'Heraclite, deSocrate?Ceux-ci connaissaient la nature de toutes choses , ils en connaissaient les principes actifs, le fond ; leur ame était toujours dans la même assiette. Que de projets divers ! Combien de sortes d'esclavages dans l'ame des autres I

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