L'HOMME VERTUEUX. — CHAP. XXXII
« ou si Tarchonte le lui a confié, il faut, selon moi, « qu'il s*y tienne et qu'il s*y défende, sans tenir f compte ni de la mort, ni d'autre chose plus que de
• l'honneur...
• Au reste, mon ami, yois toi-même : y a-t-il rien « de plus noble et de meilleur que de défendre les
• autres et d'en être défendu? Un homme vraiment
• homme n'aspire point à vivre tant d'années; il « n'aime pas la vie ; il s'en remet à Dieu ; il dit, comme « les bonnes femmes : On ne peut fuir sa destinée. 11 « examine simplement quel est le meilleur emploi à i faire du temps qu'il doit vivre. »
VU
Ne regarde point autour de toi ce que pensent les autres. Ne regarde que droit devant toi. A quoi la nature te conduit-elle? La nature universelle, par tout ce qui. l'arrivé de sa part ; ta nature propre, par les obligations qu'elle t'impose.
Tout être doit agir suivant sa condition. Les êtres qui ne sont pas raisonnables ont été faits pour ceux qui le sont, par la raison que le bas est fait pour le haut.
Les êtres raisonnables n'ont pu être faits que les uns pour les autres.
Ainsi le premier attribut de la condition humaine est la sociabilité.
Le second, de résister aux passions dont la source est dans le corps ; car c'est le propre d'une substance spirituelle et raisonnable, de pouvoir se renfermer en soi-même, et dominer sur les sens, sur les appétits
qui soAt du pur animal. La raison demande à lès dominer sans jamais s*en laisser vaincre ; et cela est Juste, puisqu'ils n*ont été faits que pour la servir.
Enûn la raison est faite pour se garantir de toute faute et de toute erreur.
Un esprit ainsi disposé marche toujours droit. Il a tout ce qui appartient à sa nature*
VIlî.
D'où 8avons-n.ous ^i Télauges n'était pas supérieur à Socrate pour les qualités de l'arne? Car ce n'est pas assez que Socrate soit mort avec plus de gloire, ni qu'il ait fait voir plus de finesse d'esprit dans ses disputes avec les sophistes, ni qu'il ait montré plus de fermeté en passant des nuits très froides au bivouac, ou plus de grandeur d'ame en refusant d*obéir aux trente tyrans qui lui avaient commandé d'aller enlever un riche habitant de Salamine, ni qu'ensuite il se soit promené ûèrement dans les rues (de quoi cependant on peut fort douter) ; mais il faut analyser le fond de l'ame de Socrate ; savoir si elle était assez forte pour faire consister son bonheur à être juste envers les hommes, et religieuse envers les dieux, sans se fâcher inutilement contre les méchants, ni flatter bassement l'ignorance, sans regarder les accidents, que l'ordre général du monde amène comme des choses étranges ou impossibles à supporter, et sans se livrer aux sensations qu'une vile chair
éprouve.
La perfection des mœura consiste à passer chaque
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jour comme. si ce devait être le dernier, sans trouble, sans lâcheté, sans dissinfiulation.
Ce qu'un être animé qui raisonne et qui est sensible aux devoirs de la société; trouve dénué d'intelligence et d'instinct social, lui parait avec raison fort au-dessous de sa dignité propre.
Ai-je quelque fonction à remplir, je m'en acquitte en la rapportant au bien de l'humanité. M'arrive-t-il quelque accident, je le reçois en le rapportant aux dieux et à cette source commune de toutes choses, d'où procède tout ce qui se fait.
Il serait sans doute plus agréable de sortir de la vie sans avoir connu le mensonge, ni la dissimulation, ni le luxe, ni le faste. Mais après s'ôtre rassasié de toutes ces fautes, il reste une ressource, qui est de mourir plutôt que de se résoudre à croupir volontairement dans le mal. Hé quoil l'expérience ne t'a pas encore persuadé de t'enfuir du milieu de cette peste? car la corruption de l'ame est une peste pour toi bien plus que l'altération et la mauvaise qualité de l'air. Ceci n'est une peste que pour l'animal comme animal, au lieu que l'autre est la peste des hommes en tant qu'hommes.
XIH.
Celui qui ne dirige pas toujours ses actions à un seul et môme but ne saurait être pendant toute sa vie toujours égal et le même» Ce n'est pas assez dire,
si tu n*ajoute»quel doit être ce bmt. Or, puisque tous les hommes n^ont pas la même idée sur les biens, pas même sur ceux à qui la plupart donnent ce nom , et eommeils s*accordent seulement sur de certains biens, Je veux dire sur ceux qui le sont en effet pour toute la société ; il suit de là que notre but doit être de faire des actions utiles à l'espèce humaine et à notre société particulière : car celui qui rapportera toutes les afTections de son cœur à ce but, rendra toutes ses actions uniformes, et par ce moyen il sera toujours le même.
Quel est ton métier? D*être vertueux. Quel bon moyen de le devenir? Par les principes qu'inspire la contemplation de la nature universelle et de la structure particulière de Thomme.
La main ni le pied ne font point un travail au-dessus de leur nature, tant que le pied ne fait que les fonctions de pied, et la main celles de main. 11 en est de même de l'homme comme homme : ce n'est pas pour lui un travail au-dessus de la nature de remplir les devoirs d'un homme ; et s'il n'y a rien là au-dessus de sa nature, il n'y a point de mal pour lui.