‹ Moralistes anciensChapitre 75 sur 108 · SE DÉTACHER. — GHÂP. 3(XX11I · texte numérisé non relu

SE DÉTACHER. — GHÂP. 3(XX11I

mes qui se marient, qui élèvent des enfants, sont malades, qui meurent, qui font la guerre, qui célèbrent des jeux. Tu y verras des marchands, des laboureurs, de bas courtisans, des hommes remplis d*orgueil, ou de soupçons, ou de mauvais desseins ; quelques-uns qui souhaitent la mort, d'autres qui se plaignent de Tétat présent des choses ; d'autres enfin qui s'occupent de folles amours, de ramasser des trésors, d'obtenir un consulat, un royaume. Totis ces gen»-là ont cessé de vivre ; ils ne sont plus nulle part.

Passe en revue les temps de Trajan. Le spectacle se trouvera le même. Cet flge s'est encore évanoui.

Jette les yeux sur d'autres époques. Parcours toutes les nations de la terre. Vois combien d'hommes, après s'être bien tourmentés pendant leur vie, sont morts après une courte apparition, se sont résolus en leurs premiers principes. Rappelle-toi surtout ceux de ta connaissance, que tu as vus s'occuper de soins frivoles, sans jaim^ songer à faire les actions propres à la structure d*un être raisonnable, ni s'attacher à cet unique moyen de vivre content.

On s'est familiarisé avec tous ces objets par l'habitude ; mais leur durée n'est que d'un jour, et ils sont composés d'une matière sale et dégoûtante. Ce sont aujourd'hirf les mêmes que l'on voyait du temps de ceux que nous avons enterrés.

La matière de chaque corps n'est que pourriture.

366 PENSEES DE MÂRG-ÂURELE.

Cest de l'eau, de la poussière, des ossement?, de Tordure. Les marbres sont de simples eallosités de la terre ; For et Taisent ne sont que des sédiments. Ma robe n'est que du poil de bâte, et sa couleur de pourpre n'est que le sang d*un coquillage. Tout le reste a le même fond ; et mAme ce qui respire n^est pas de nature différente : il iFient de là et y retourne.

Sais-tu en quoi consistent les bains que tu prends? C'est de l'huile, de la sueur, de la crasse, de Feau, des raclures, toutes choses de mauvaise odeur. > Ce qui fait notre vie et tout ce qui entre dans la composition des êtres en général n'est pas d^ine autre nature.

. Toutes choses sont eouyertes, pour ainsi dire, d'un voile si épais, que plusieurs philosophes de mérite ont cru qu'on ne pouvait absolument en connaître le fond ; et les stoïciens eux-mêmes pensent que la connaissance en est au moins difficile. Joutes nos chinions sont sujettes à erreur; car où est celui qui ne se trompe jamais? Passe maintenant aux objets que nous pouvons posséder. Qu'ils sont de peu de durée I Et qu'ils sont méprisables, puisqu'ils peuvent être entre les mains d'un débauché, d'une courtisane, d'un brigand ! Porte ensuite tes regards sur les mœurs de ceux qui vivent avec toi. Le plus agréable d'entre eux est à peine supportable ; que dis-je? à peine quelqu'un d'eux peut-il se supporter lui-même.

4u milieu donc de tant d'obscurité, de toute cette

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Qrdure» de ce torrent qui emporte la matière, le temps, les mouvements particuliers, et tout ce (jui se meut, je ne conçois pas ce qui peut mériter de Tes* time ou le moindre attachement. On est réduit, au contraire, à se consoler soi-même en attendant sa prO" pre dissolution ; mais il faut Fattendre sans se chagriner du retardement, et chercher son repos dans ces deux points qui sont d'une ressource unique; Tun, qu'il ne m'arrivera rien qui ne soit dans les dispositions de la nature universelle ; Taiitre, qu'il dépend de moi de ne rien faire contre mcm dieu et mon gé-^ nie ; car nulle puissance au monde ne peut me iiietr^ tre dans la nécessité de leur désobéir.

Considère souvent avec quelle promptitude tcmt ee qui existe et ce qui natt est emporté et disparait après une course incertaine : car la matière s'écoule sans cesse comme un fleuvç. Les opérations naturelles et leurs causes ne produisent que des changements continuels et des transformations ; il n'y a presque rien de stable et de permanent. Regarde encore de prè& cette immense étendue du passé et de l'avenir, dans laquelle tout s'évanouit.

N'y a-t-il donc pas de la folie à celui qui, pour de

tels objets, s'enorgueillit, ou se tourmente, ou se plaint comme en étant importuné? Combien de temps Vest-il? Et que ce temps est court I

VU

Voici un bel endroit de Pythagore ; Celui qui veut faire un discours sur les hommes doit considérer.

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dit-il, comme d*un lieu élevé, tout ce qui se passe sur la terre, ce grand nombre de sociétés, d*armées, de labourages, de mariages, de divorces, de naissaucesi de morts ; le tumulte des tribunaux, les pays inhabités, les barbares de toutes couleurs, les réjouissances, les deuils, les foires, les marchés, la conTusion de tout cela, et ce mélange de choses contraires dont le monde est composé.

Tous les corps particuliers passent comme un torrent au travers de la substance de Tunivers. Ils sont nés avec lui, et lui servent» comme nos membres se servent réciproquement.

Combien le temps n*a~t-il pas déjà englouti de Chrysippes? Combien de Socrates? Combien d'Épictètes? Applique cette réflexion à chaque homme, à chaque objet.

Retourne les objets. Considère bien ce que c'est. Que devient*on par la vieillesse, par la maladie, par la débauche?

Des querelles, des jeux d'enfants, des âmes qui promènent des morts, image vivante de Thistoire des mânes.

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