SE DETACHER. — GHAP. XXXIII
En l'arrêtant sur chaque objet qui s'offre, imaginetoi qu'il se dissout déjà, qu'il est en voie de changer de forme, de se pourrir, de se dissiper. Tout a été fait pour mourir.
Épictète conseillait à tout père qui baise son enfant de dire tout bas : Tu mourras peut-être demain. Mais cela est de mauvais augure! Rien, dit-il, de ce qui signifle une opération naturelle n'est de mauvais augure, car autrement il serait de mauvais augure de parler de la moisson.
Dieu ne regardé que les esprits, sans faire attention à CCS vases matériels, à ces écorces, à ces ordures qui les enveloppent ; car l'intelligence divine ne touche qu'aux émanations dérivées de sa propre substance. Accoutume-toi à faire de même : tu te débarrasseras d'une foule d'inquiétudes qui t'assiègent; car celui qui ne voit autour de son ame qu'une misérable enveloppe de chair, daignera-t-il s'occuper d'un bel habit, d'un palais, de la gloire même, et de tous les entours de même genre qui le couvrent?
Dans peu, et toi, et tout ce que ta vois maintenant, et tous ceux qui vivent aujourd'hui, vous ne serez plus; car tout est né pour être déplacé, changé, corrompu, afin que de tout ce débris il naisse, dans l'ordre marqué, d'autres productions.
Tout change. Toi-même tu changes continuellement et tu te détruis dans quelque partie. Il en est de mdme du monde entier.
Bientôt la terre nous couvrira tous. Elle-même changera. Tout prendra d^autres formes > et puis d'autres à Finfini. Or, en considérant cette suite de changements et de transformations, et leur rapidité, il y a bien lieu de se dégoûter de tout oe qui est mortel. La cau^e universelle est un torrent qui entraîne tout,
XVIIÏ.
En voyant les philosophes de ton temps, Satyron, Euphrate, Alcyphron, Xénophon, imagine-toi voir les anciens philosophes Eutychès, Hymène, Eutichyon, Sylvain, Tropéophore, Criton, Severus; et en te regardant toi-même, songe à quelqu'un des anciens Césars. Uses-en de même pour chacun de tes contemporains ; rappelle-toi quelque autre ancien qui ait eu du rapport avec lui. Fais ensuite cette réflexion : Où sont ces gens-là? Nulle part; ou bien ils sont en tel lieu que tu voudras l'imaginer. Ainsi tu t'accoutumeras à voir que les choses humaines ne sont que fumée, que néant, surtout si tu te ressouviens que ce qui aura une fois changé de forme, ne la reprendra jamais dans la suite des siècles.
Et toi, quand changeras-tu?
Mais quoi I ne te suflit-il pas de passer avec honoêteté ce peu de jours ?
Quelle est la matière, quel est le sujet de tes aver-
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sions? Car enfin, qu'est-ce que tout cela, sinon des occasions d'exercice pour un homme raisonnable qui a bien et méthodiquement réfléchi sur tout ce qui se passe dans la vie? Ârréte-toi donc jusqu'à ce que tu te sois rendu ces idées propres, comme un fort estomac se rend propres toutes sortes d'aliments, comme un grand feu tourne en flamme et en lumière tout €6 qu'on y jette.
Lorsqu'on a une fois mordu aux vrais principes, un mot très court et même trivial sufDt pour nous faire bannir la tristesse et la crainte. Par exemple,, ce mot ( d'Homère ) :
Gomme on voit par led f eûts les fctiilles arrachées.. De même les mortels
Oui, tes chers enfants ne sont que des feuilles légères; feuilles aussi ces hommes qui, d'un air de vérité, nous louent et nous bénissent en public, ou qui, au contraire, nous maudissent en particulier, nous déchirent et font de nous mille railleries ; feuilles pareillement ceux qui; après notre mort, se souviendront de nous : un printemps les voit nattre, un coup de vent les abat, ensuite la forât en repousse d'autres ; mais leur durée est également courte.
Et toi tu crains, et tu desires tout, comme si tout devait être éternel.
Tu mourras aussi, et celui qui t'aura mené au tombeau sera bientôt pleuré par un autre.
572 PENSEES DE MÀRC-ÂURÈLE.
Dans UD moment il ne restera plus de toi qae de la cendre, des os arides, un nom, pas même un nom, qui n*est qu*un peu de bruit, un écho. Oui, ce qu*on respecte le plus dans la vie n'est que yanité, pourriture, petitesse. Ce sont des chiens qui se battent, des enfants qui se disputent ; ils rient, et le moment d'après ils pleurent. La foi, la pudeur, la Justice, la vérité ont quitté la terre pour s'envoler au ciel. Qu'estce qui t'attache ici-bas? Sont-ce les objets sensibles? Mais ils changent, ils n'ont point de solidité. Sont-ce tes sens? Mais ils t'éclairent mal ; ils sont sujets à erreur. Sont-ce tes esprits vitaux? Mais ce n'est qu'une vapeur du sang. Est-ce de devenir célèbre parmi ces hommes? Ce n'est rien. Pourquoi donc n'attends-tu pas paisiblement, ou d'être éteint, ou d'être déplacé? Et jusqu'à ce que ce moment arrive, te faut-il autre chose pour vivre content, que d'honorer et bénir . les dieux, faire du bien aux hommes, savoir souffrir et t'abstenir, et ne jamais oublier que tout ce qui est extérieur à ton corps et à ton ame n'est ni à toi, ni dans ta dépendance?
Dans peu tu oublieras tout, et tu en seras oublié.
Accoutume -toi à contempler les transformations des êtres les uns dans les autres. Fais-y une continuelle attention. Exerce-toi dans cette partie. Rien ne rend l'ame plus grande : elle se détache par là du corps. Celui qui pense que bientôt il faudra tout
quitter en quittant les hommes , se soumet aux lois de la justice pour tout ce qu'il faut faire, et aux lois de la nature universelle pour tout ce qui arrive. Il ne fait pas la plus légère attention à ce que les autres disent, pensent, ou font à son sujet, content de ces deux choses , de faire avec Justice ce qu*il doit faire dans le moment, et d'aimer ce qui dans le moment lui est distribué.
Libre de tout autre soin , de toute autre affection, il ne veut qu*aVer droit selon la loi, et que suivre Dieu qui est le guide et le terme de sa route.