SOE LA MORT
La mort est, comme la naissance, un mystère de la nature, une nouvelle combinaison des mêmes éléments. Mais il n'y a rien là qui doive faire de la peine, car il ne s'y trouve ordinairement riei^ qui répugne à l'essence d'un être intelligent, ni au plan de sa formation.
Est-ce dissipation? résolution en atomes? anéantissement? extinction? simple déplacement?
Ohl que toutes choses sont bien yite englouties : les corps par la terre , leur mémoire par le temps ! Qu'est-ce que tous les objets sensibles, particulièrement ceux qui nous amorcent par l'idée du plaisir, ou qui nous épouvantent par l'idée de la douleur,
OU ceux qu'on admire tant ! Que tout cela ési frivole, mépH^able, bas, corruptible, cadavéreux I Approchetoi , en esprit , de ceux même dont les opinions et les BafTrages dispensent la gloire. Songe ce que c'est que la mort. Si tu parviens à bien connaître ce seul objet, si tu en sépares par la pensée tout ce que Fimagination y aloute, tu ne la verras que comme un ouvrage de la nature ; or, il faut être enfant pour avoir peur d*un effet nature]. Et ce n'est pas seulement une opération de la nature , mais de plus unt opération qui lui est utile.
Comment Fhomme tient-il à Dieu? Par quelle partie, et quand y tient-il? Et quel repos cette partie de rhomme ne trouve-t-elle pas en Dieu?
Ttt ai subsisté comme partie d'un tout. Ce qui t'avait produit t'absorbera, ou, pour mieux dire, tu seras reçu, par un changement, dans le sein fécond du père de la nature.
Ce qui est venu de la terre retourne à la terre ; mais ce qui avait une céleste origine retourne dans les deux, dit un poète. Ce premier changement est, bu une séparation d'atomes qui étaient adhérents; ou, ce qui revient au même, c'est une dispersion d'éléments inanimés.
Vf.
Celui qui redoute la mort craint , ou d'être privé de tout sentiment, ou d'en avoir d'une autre sorte.
Mais au premier cas il n'aura point de mal > et au. second il sera autrement animé ; il ne cessera pas de vivre.
Si les âmes sensitives ne périssent pas , comment depuis tant de siècles Tair peut-*il les contenir? Mais comment la terre peut-elle contenir tant de corps qui y ont été renfermés depuis le même temps?
Comme les corps , après quelque séjour en terre , s'altèrent et se dissolvent, ce qui fait place à d'autres; de même les âmes , après quelque séjour dans Tair, s'altèrent, se fondent et s'enflamment» en rentrant dans le sein fécond du premier principe de l'univers S ce qui fait place à celles qui surviennent.
Voilà ce qu'on peut répondre , en supposant que les âmes ne périssent pas.
Or; non-seulement il faut tenir compte de ce grand nombre de corps enterrés, mais encore des animaux qui sont mangés tous les Jours, tant par nous que par d'autres animaux; car combien y en a-Ml de consommés, qui ont élé comme enterrés dans les corps de ceux qui s'en nourrissent I Cependant le même lieu les contient , parcequ'ils y 3ont convertis en sang, en air et en feu.
Il ne faut jamais oublier ce mot d'Heraclite, que la
* Ce n*est ici qu'une hypothèse. Marc-Aurèle y considère l'esprit oomoie un fen renfermé dans une nue. La nue se fond ; l'esprit s'enflamme , et il rentre aenl dans le Min de TÊtre «oprème, dent il e«t émanée
376 PENSÉES DE MAROÀURÈLE.
mort de la terre est de se tourner en eau, celle de Teau de se tourner en air, celle de Tair de se tourner en feu, et réciproquement.
C*est une nécessité aux parties du grand tout , je yeux dire à toutes celles qui composent le monde visible, de se corrompre , c'est-à-dire de s'altérer, pour aller former d'autres individus.
Si je dis que c'est pour elles un mal, et un mal nécessaire, ce monde est donc mal gouverné; car, en effet, ses parties paraissent faites pour s'altérer et se corrompre en mille manières.
Est-ce que la nature aurait voulu tout exprès faire du mal à ses parties, les assujettir au mal, les créer pour les y faire tomber inévitablement? Ou bieii cela se passerait-il indépendamment de la nature? L'un et l'autre est incroyable.
Que si quelqu'un , sans parler de la nature, disait seulement , les parties du monde sont ainsi faites ; il ^'évitera pas le ridicule de la contradiction qu'il y a de convenir que les parties du monde sont faites pour changer de forme, et d'être cependant étonné, fâché m'éme de ces changements comme d'un désordre; surtout dès qu'on voit chaque individu se résoudre dans les principes dont il avait été formé; car la corruption vient , ou de la dispersion des éléments du corps, ou de la conversion de ce qu'il a de solide en terre, et de ce qu'il a de spiritueux en air, l'un et l'autre rentrant dans la pépinière 'de tous les êtres de l'univers, pour être consumé un jour avec lui,
OU pour le renouveler par de perpétuelles vicissitudes.
Et n'imagine pas que ces parties solides et spiritueuses du corps y soient depuis sa conception ; car tout ceci n*y est que d*hier ou d*avant-hier, par les aliments ou la respiration. G*est donc ceci qui change, et non ce que la mère a mis au monde.
Et si tu supposes que ceci fasse une principale partie de Thomme , c'est une supposition qui, à mon avis, ne détruit pas ce qui est et que j'ai voulu dire ^
Tout ce qui est corporel va très vite se perdre dans la masse totale de la matière. Tout ce qui agit comme cause particulière est repris très vite par le principe de toute activité dans l'univers ; et la mémoire de tout est engloutie très vite dans l'abtme du temps.
J'ai été composé de matière et de quelque chose qui agit en moi comme cause. Et comme ni l'un ni l'autre n'ont été faits de rien , ni l'un ni l'autre ne seront anéantis. Ainsi toute partie qui est à moi iera changée en quelque autre partie du monde, et celleci en une autre, à l'infini. C'est par un de ces changements que j'ai existé, que mes parents ont existé, et de même en remontant plus haut indéfiniment : car on peut s'exprimer de cette sorte , quoique le monde soit destiné à éprouver les révolutions fixées par celui qui le gouverne.
* Qoe l'esprit seul oonstitae rhomme, et que le corps n*en est qu'un Yètemeat corruptible et mortel.
5T8 PENSÉES DE MÀItC-AURËLE.
Plusieurs grains d*encens ont été destinés à brftier sur le même autel. Que Tun y tombe plus tôt, l'autre plus tard, cette différence n*est rien.
xm.
Si quelque dieu venait t'annoncer que tu dois p^oujix demain , ou au plus tard après-demain , tu ne te soucierais pas beaucoup que ce fût après-demain plU: tôt que demain, à moins que tu ne fusses le plus lâche des hommes ; car quel serait ce délai? Pense de même qu'il t'importe peu de mourir demain ou après plusieurs années*
Un moyen trivial , mais fort bon , pour mépriser la mort, c'est de songer aux vieillards qui ont le plus tenu à la vie. Ont-ils quelque avantage sur ceux qui moururent jquQes? Op doit trouver quelque part les tombeaux de Cadicien, de Fabius, de Julien, de Lépide, et de leurs pareils, qui , après en avoir enterré tant d'autres , ont été enterrés à leur tour. Toute vie est courte; et encore dans quelles misères, dans quelle société, dans quel corps nous faut-il la passer? Ce n'est donc pas grand'chose. Regarde derrière toi l'immensité des temps, et devant toi un autre infini : dans cet abtme quelle est la différence de troi^ jours à trois siècles?
11 est égal d'avoir connu ce monde trois années, ou cent.