NOTICE
les mêmes maux que nous. Quoi! s*écria ce philosophe, si Von vous condamnait à perdre la télé, faudrait^l que tout le genre humain fût condamné au même supplice.,,,? L'étude de la philosophie exigeait» selon lui, une ame pure. Un homme perdu de débauche desirait acquérir les connaissances dont Épictète faisait part à ses disciples : Insensé, lui dit ce philosophe, que veux-tu faire? Il faut que ton vase soit pur avant que d'y rien verser, autre^ ment tout ce que tu y mettras se corrompra. Il comparait la fortune à « une femme de bonne maison qui se prostitue « à des valets. » Nous avons grand tort, disait ce philosophe, d'accuser la pauvreté de nous rendre malheureux ; c'est l'ambition , ce sont nos insatiables désirs qui nous rendent réellement misérables. Fussions-nous maîtres du monde entier, sa possession ne pourrait nous délivrer de nos frayeurs et de nos chagrins : la raison a seule ce pouvoir Épictète soutint le dogme de l'immortalité de l'âme, sans lequel il ne peut y avoir ni vertu ni morale, aussi fortement que les stoïciens ; mais il se déclara contre le suicide, que ces philosophes croyaient permis. Voici la prière qu'il souhaitait de faire en mourant : a Dieu, ai-je violé vos commandements ? ai-je abusé « des présents que vous m'avez faits? ne vous ai-je pas <( soumis mes sens, mes vœux et mes opinions? Me suis- «je jamais plaint de vous? ai-je accusé voire provitt dence? J'ai été malade parceque vous l'avez voulu , et « je l'ai voulu de même. J'ai été pauvre parceque vous « l'avez voulu, et j'ai été content de ma pauvreté. J'ai tt été dans la bassesse parceque vous l'avez voulu, et je tt n'ai jamais désiré d'en sortir. M'avez-vous vu jamais <( triste de mon état? M*avez-vous surpris dans l'abatte* « ment et dans le murmure? Je suis encore tout prêt à «c subir tout ce qu'il vous plaira ordonner de moi. Le « moindre signal de votre part est pour moi un ordre m inviolable. Vous voulez que je sorte de ce spectacle « magnifique; j'en sors, et je vous rends mille très hum-
« bles grâces de ce que vous avez daigné m*y admettre « pour me faire voir tous vos ouvrages, et pour étaler à « mes yeux Tordre admirable avec lequel vous gouvernez « cet univers. »
Épictète mourut sous Marc-Âurèle dans un âge fort avancé. La lampe de terre dont il éclairait ses veilles philosophiques fut vendue quelque temps après sa mort trois mille drachmes.
Tout ce qui est dans la nature ou dépend de nous, ou n'en dépend pas. Ce qui dépend rfe nous, W sôrit nos' opinions, nos penchants, nos 'désirs, nos répugnances, en un mot, toutes nos actions; ce qiii' n*én dépend pas, ce sont le corps,' les liens, la* réputation, les dignités,' enfin tout ce qui n*ést pas nôtre ouvrage.
Les choses qui dépendent de nous sont libres par leur nature; rien ne peut les forcer ni' leur faire obstacle : celles qui n'en dépendent point sont taibles, esclaves, incertaines, étrangères.
Souviens-toi donc quel si tu crois libre ce qui est dépendant par sa nature, si tu regardés ce qui n'est pas en ton poùvoii^ comme une Chose qui tè soît propre, tu trouveras des obstacles à chaque pas ; tu seras affligé, troublé ; tu accuseras les hommes et les dieux : au lieii que, si tu prends seulement pour tien ce qui est réellement à toi, et pour étranger ce qui est ^ autrui, tu n^éprôuveras Jamais ni contrainte ni obstacle dans tes actions, tu n'accuseras ni ne blâmeras personne, td ne feras rien malgré toi, personne né
pourra te niiire , tu n'auras point d'ennemi » et il ne t*arriyera rien de fâcheux.
Si tu aspires en eSrt à un but si noble, souvienstoi que, pour l'atteindre, il ne faut pas le désirer faiblement; mais que tu dois renoncer entièrement à de certaines choses, t'abstenir pour un temps de quelques autres, et, surtout, yeiUer sur toi-même; car si, avec les véritables biens, tu recherches encore les richesses et les dignités, tu n'obtiendras pas même ces derniers avantages, parceque tu as désiré les autres ; et tu perdras certainement ceux qui peuvent seuls te rendre libre et heureux.
Ainsi donc, à la vue de quelque accident fâcheux, dis aussitôt : Tu n'es qu'une imagination, et nullement ce que tu parais. Sers-toi ensuite, pour en déterminer la mesure, des règles que tu as apprises, surtout de la première : examine si ce malheur est du nombre des choses qui sont ou ne sont pas en notre pouvoir; car s'il est de la nature de celles qui ne dépendent pas de nous, dis alors hardiment qu'il ne te touche point.
Souviens-toi que la fin de tout désir est d'obtenir ce qu'on souhaite, comme la fin de toute aversion est d'éviter ce qui en est l'objet; et que l'homme est également malheureux, soit que l'événement réalise ses craintes, soit qu'il ne réponde point à ses désirs. Si donc ton aversion ne tombe que sur les choses qui
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sont en ton pouvoir, tu n'éprouveras jamais les maux que tu crains ; mais si tu redoutes la maladie, la pauvreté, la mort, tu seras toujours misérable. Tranquille sur tout ce qui n*est pas en ton pouvoir, crains uniquement les choses qui te sont soumises : retranche d'abord tous tes désirs ; car, s'ils ont pour objet ce qui ne dépend pas de toi, tu seras nécessairement frustré dans tes espérances. Quant aux choses mêmes qui dépendent de toi, tu n'es pas encore en état de connaître celles qu'il est honnête de désirer : contente-toi seulement de ne rien rechercher, de ne rien fuir, qu'avec modération, avec discrétion, avec retenue.
Examine avec attention la qualité de chacune des choses qui contribuent à tes plaisirs, qui servent à tes besoins, ou que tu aimes; et commence par les plus viles. Si tu aimes un pot de terre, dis-toi que tu aimes un pot de terre ; car, s'il se casse, tu n'en seras point troublé. Si tu aimes ton fils ou ta femme, souvienstoi qu'ils sont mortels; et si la mort te les ravit, tu n'en seras pas ému.
Avant d'agir, pense à ce que tu vas faire. Si tu vas au bain, représente-toi ce qui s'y passe ordinairement ; on s'y jette de l'eau, on s'y pousse, on y dit des injures, on y vole. Tu t'y présenteras avec plus de sécurité, si tu dis : i Je veux me baigner; mais je i veux aussi conserver mon indépendance, en sup- • portant tout ce que m'impose la nature. » Observe
cette maxime dans toutes tes entreprises; par ce moyen, si quelque obstacle t'empêche de te baigner, tu te diras aussitôt : « Je ne voujais pas seulement me « baigner, je voulais encore conserver ma liberté et « mon caractère ; et je ne les conserverais point, si « je ne savais pas souffrir patiemment les insolences « qui se commettent ici. »
Ce ne sont point les choses qui troublent les hommes, c'est Topinion qu'ils en ont. La mo^t, par exemple, n'est point un mal; si c'en était un, elle aurait paru telle à Socrate. C'est l'opinion qu'on a dé la mort, qui la rend si affreuse. Lors donc que nous sommes traversés ou troublés, n'en accusons que nous-mêmes, c'est-à-dire nos préjugés.
Accuser les autres de ses malheurs, c'est le fait d'un ignorant; les rejeter sur soi, c'est commencer às*in-^ struire; n'en accuser ni les autres ni soi-même, c'est être sage.
Ne t'enorgueillis jamais d'aucun avantage étranger. Si un cheval disait, en se vantant : Je suis beau, on pourrait le supporter ; mais toi, lorsque tu te glorifles d'avoir un beau cheval, sache que c'est de cela que tu te vantes. Or qu'y a-t-il là qui t'appartienne ? Tusage seul de ton imagination. C'est pourquoi, si tu sais la régler conformément à la nature, tu pourras alors te glorifier; car au moins tu t'applaudiras d'un bien qui est véritablement à toi.
Comme» dans un voyage sur mer, si ton vaisseau arrive à un port, et que tu descendes pour faire de Teau, tu peux ramasser quelques plantes ou quelques coquillages qui se trouvent sur ta route, mais tu dois toujours penser à ton vaisseau, tourner souvent la tête; de ce côté-là, pour étrp prêt lorsque Ip patron t*appeUera, et, au moindre signal, jeter tout ce que tu as amassé, de peur qu'il ne te fasse lier et mettre au fond du vaisseau, comme les bestiaux ; de même, dans le voyage de la vie, si, au lieu d'une coquille ou d'un champignon, on te donne une femme ou un enfant, tu peux les accepter ; mais si le patron t'appelle, cours promptement, abandonne tout sans regarder derrière toi. Si tu es vieux, ne t'éloigne pas trop du vaisseau, de crainte que tu ne puisses plus le rejoindre quand le patron t'appellera.
Ne demande point que les événements se règlent au gré de tes désirs ; mais conforme tes désirs aux événements : c'est le moyen d'être heureux.
XIlï.
La maladie est un obstacle pour le corps, mais non pas pour la volonté, à moins qu'elle n'y consente : tu es boiteux ; voilà un obstacle pour ton pied, mais ton esprit n'en est pas moins libr^. Si tu fais le même raisonnement sur tous les accidents de la vie, tu trouveras qu'ils sont toujours un obstacle pour quelque autre chose, et non pour toi«
A chaque impression que tu reçois des objets extérieurs, rentre en toi-même, et cherche quelle vertu la nature t*a donnée pour y résister. Si tu vois un beau Jeune homme ou une belle fille, tu trouveras en toi la continence pour te défendre de la séduction ; contre la peine ou le travail, tu trouveras le courage ; contre les injures, la patience. Si tu prends cette habitude, les fantômes de ton imagination n'auront plus aucun empire sur toi.
Ne dis jamais sur quoi que ce soit : J'ai perdu cela ; mais dis, Je Fai rendu. Ton fils est mort; tu Tas rendu : ta femme est morte ; tu Tas rendue : ton champ t'a été enlevé ; n'est-ce pas encore une restitution que tu as faite? Mais c'est un méchant qui t'en chasse ; eh ! que t'importe par qui <^lui qui te l'a donné le redemande? Pendant qu'il t'en laisse jouir, uses-en comme d'un bien étranger, et comme le voyageur use d'une hôtellerie.
Si tu veux faire des progrès dans la vertu, laisse là tous ces raisonnements : « Si je néglige mes affaires, « je n'aurai pas de quoi vivre ; Si je ne corrige pas « mon esclave, il deviendra méchant : » car il vaut mieux mourir de faim, exempt de crainte et de chagrin, que de vivre dans l'abondance, avec de continuelles terreurs ; il vaut mieux aussi que ton esclave soit méchant, que toi malheureux. Commence donc à t'exercer sur les plus petites choses. On a répandu
ton huile, on a volé ton vin ; dis-toi : « C'est à ce prix i qu'on achète la tranquillité ; c'est à ce prix qu'on t vend la constance : on n'a rien pour rien. » Si tu appelles ton esclave, pense qu'il peut ne pas t'entendre, ou, après t'avoir entendu, ne rien faire de ce que tu lui as ordonné. Par cette conduite ton esclave ne deviendra pas meilleur : mais tu y gagneras infiniment; tu l'empêcheras de porter à son gré le trouble dans ton ame.
Si tu veux faire des progrès dans la vertu, aie le courage de passer pour un imbécile et pour un insensé, par le peu de cas que tu fais des biens extérieurs. Ne cherche point à paraître savant : si l'on te regarde comme un personnage, défie-toi de toi-même. Sache qu'il est difficile de conserver une volonté conforme à la droite raison, et de s'occuper en même temps des choses du dehors : il faut nécessairement que celui qui s'attache à l'un néglige l'autre.
xvin.
Si tu desires que tes enfants, ta femme, tes amis, vivent éternellement, tu es un fou; car c'est vouloir que les choses qui ne dépendent point de toi en dépendent, et que ce qui est à autrui t'appartienne. De même, si tu exiges que ton esclave ne fasse jamais de faute, ce n'est pas être moins fou, puisque c'est vouloir que le vice ne soit plus vice, mais quelque autre chose.
Veux-tu que tes désirs aient toujours leur effet? ne désire que ce qui dépend de toi.
Notre mattre est celui qui a le pouvoir de nous ravir ce que nous voulons, ou de nous forcer de faire ce qui nous répugne. Veux-tu donc être libre? ne recherche ni ne fuis rien de ce qui dépend des autres : sinon tu seras nécessairement esclave.
Souviens-toi de te comporter dans la vie comme dans un festin. On avance un plat vers toi : étends la main, et prends-en modestement. L*éIoigne-t-on ; ne le retiens point. S*il ne vient pas de ton côté, ne fais pas connaître au loin ton désir ;. mais attends patiemment qu'on rapproche. Use de la même modération envers ta. femme et tes enfants, envers les hou-
neurs et les richesses ; et tu seras digne alors d*étre admis à la table des dieux. Si» pouvant Jouir de ces biens, tu les rejettes et l^s méprises ; alors tu ne seras pas seulement convive des dieux, mais tu partageras avec eux I91 souveraine ppissan.ce. C'est par cette con" duite que Diogène, Heraclite, et leurs semblables, furent justement appelés des hommes divins, et Tétaient en effet.
Si tu vois quelqu'un dans la douleur, et pleurant la perte de sa fortune, la mort ou le départ de son fils, prends garde d'être la dupe de ton imagination, et ne va pas croire que cet homme soit malheureux par la privation de ces biens extérieurs : mais rentre aussitôt en toi-même, et fais cette distinction : « Ce ^ n'est point ce malheur qui afOige cet homme» puis^
a qu'un autre n'en est point ému ; c'est l'opinion qu'il « en a. » Fais ensuite tous tes efforts pour le guérir de ses préjugés par de solides raisons; et même, s'il
le faut, ne refuse point de pleurer avec lui. Mais
prends garde que ta compassion ne passe au dedans de ton ame, et que cette douleur simulée ne devienne réelle.
Souviens-toi que tu es ici-bas comme sur un théâtre, pour y jouer le rôle qu'il a plu au maître de te donner. Qu'il soit long ou court, peu importe. S'il veut que tu fasses celui du pauvre, tâche de bien représenter ce personnage. Fais-en de même, soit qu'il te confie le rôle d'un boiteux, d'un prince, ou d'un simple particulier : car c'est à toi de bien jouer le rôle qu'on te donne ; mais c'est à un autre à te le choisir.
Si le croassement d'un corbeau présage quelques malheurs, que ton Imagination n'en soit point troublée : fais aussitôt ce raisonnement, et dis : « Aucun « de ces malheurs ne me regarde, mais plutôt ce « corps vil, ou mon bien, ou ma réputation, ou mes « enfants, ou ma femme : mais pour moi, il n'y a « rien qui ne m'annonce du bonheur, si je le yeux; « car, quels que soient les événements, il dépend de « moi d'en tirer un grand avantage. »
Yeux-tu être invincible? ne t'expose jamais à un combat où tu ne sois pas sûr de remporter la victoire.
Si tu Tois un homme comblé d^honneurs, ou élevé à une grande puissance, ou distingué par quelque autre avantage, ne te laisse point éblouir par ces vaines apparences, et ne dis pas qu*il est heureux ; car si le parfait bonheur et le repos de Tesprit consistent dans les choses qui dépendent de nous, les biens étrangers ne doivent nous rendre ni envieux ni jaloux : et toi-même, tu ne voudras être ni général d'armée, ni sénateur, ni consul, mais libre. Or, il n'y a qu'un moyen de le devenir, c'est de mépriser les choses qui ne dépendent point de nous.
Souviens-toi que Toffense n'est ni dans Tinsulte ni dans les coups que tu reçois, mais dans ton opinion. Lors donc que quelqu'un te met en colère, sache que ce n'est pas cet homme-là qui t'irrite, mais l'opinion que tu en as conçue. Tâche donc surtout de ne pas te laisser troubler par les fantômes de ton imagination : car^ si une fois tu gagnes du temps, si tu obtiens quelque délai, tu seras plus facilement mattre de toi-même.
Que la mort, l'exil, et tout ce qui effraye le plus les hommes, soient sans cesse devant tes yeux ; mais surtout la mort. Par ce moyen tu n'auras aucune pensée basse et lâche, et tu ne désireras rien avec trop d'ardeur.
Tu veux te livrer à l'étude de la sagesse ; attends-
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toi donc à être sifflé et moqaé par la multitude, qui dira : « Cet homme est devenu philosophe en un mo- « ment ; d'où lui vient ce sourcil orgueilleux? » Pour toi, ne montre ni faste ni fierté; mais attache-toi fortement à ce qui te paraîtra le meilleur, et restes-y comme si c'était un poste où Dieu lui-même t'eût placé. Souyiens-toi de plus que, si tu soutiens ce caractère avec fermeté, ceux qui avaient commencé par se moquer de toi finiront par t'admirer : au lieu que, si leurs railleries te font changer de résolution, tu leur donneras un nouveau sujet de te tourner en ridicule.
S'il t'arrive jamais de te produire au dehors et de vouloir plaire à quelqu'un, sache que tu es déchu de ton étet. Contente-toi donc d'être philosophe. Si tu yeux encore le paraître, que ce soit à tes yeux seulement ; cela doit te suffire.
Ne va point troubler ton repos par ces vains raisonnements : « Je vivrai sans honneurs ; on ne fera « nul cas de moi. » Car si la privation des honneurs est un mal, il n'est pas plus au pouvoir d'un autre de te rendre malheureux, que de te rendre vicieux. Dépend-il de toi de jouir du pouvoir suprême, ou d'être invité à un festin? Nullement. Où est donc en cela le déshonneur, l'ignominie? Comment ne serais-lu rien dans le monde, toi qui ne dois être quelque chose que dans ce qui dépend de toi, en quoi tu peux même valoir ce que tu voudras?
4^ MÂNIEL
« Mais je ne puis être d*aucun secours à mes amis. • Qu'est-ce à dire^ tu ne leur donneras point d'argent? tu ne leur feras pas obtenir le droit de bourgeoisie romaine? Mais qui t'a dit que ces biens dépendent de nous et ne nous sont point étrangers? Peut-on donner aux autres ce qu'on n'a pas soi-même? Amassez du bien, disent-ils, afln que nous en ayons ^ussî. Si je peux m'enrichir en conservant l'honneur, la bonne foi, la magnanimité, j'y consens; montrezmoi le chemin, et je n'épargnerai rien pour réussir : mais si vous exigez que je perde mes véritables biens pour vous en acquérir de faux, voyez combien vous êtes injustes et déraisonnables. Qu'aimez-vous mieux, ou de l'argent, ou un ami fidèle et honnête? Âidezmoi plutôt à conserver ces vertus, et n'exigez pas de moi des choses qui me les fassent perdre.
« Mais, diras-tu encore, je ne serai d'aucune utilité « à ma patrie. » Quels services peux-tu lui rendre? U est vrai qu'elle n'aura de toi ni portiques, ni bains publics : mais quoi ! ce ne sont pas non plus les forgerons qui lui fournissent des souliers, ni les cordonniers qui fabriquent les armes. U faut que chacun fasse son métier. Mais si tu donnais à ta patrie un citoyen honnête et vertueux, ne lui rendrais-tu donc aucun service? Certainement tu ne pourrais lui faire un plus beau présent : tu né lui serais donc pas inutile?
« Quel rang aurai-je dans la ville? » demandes-tu. Celui que tu pourras obtenir en conservant des mœurs pures et irréprochables. Mais si, pour servir ^a patrie, tu renonces à ces vertus, de quelle utilité
lui seras-tu, quand tu seras devenu impudent et perfid|e?
On t'a préféré quelqu'un dans un festin , dans une visite , ou dans un conseil. Si ces préférences sont de véritables biens , tu dois en féliciter ceux qui les ont obtenues: et si ce sont des maux, pourquoi fafïli^ef d'en avoir été exempt? Souviens-toi qu'en ne faisant rien pour mériter ces distinctions qui ne dépendent
pas de nous, tu n'as aucun droit d'y prétendre. Comment celui qui ne va jamais à la porté des grands , qui ne les accompagne point quand ils sortent, qui ne les flatte point , en sërait-il aussi bien traité que celui qui leur fait assidi^ment la cour, qui se trouve tous les jours sur leur passage, et qui les loue sans
cesse ? Tu es donc injuste et insatiable de vouloir
obtenir ces faveurs, sans donner le prix qu'elles coûtent.
Combien se vendent les laitues au marché ? Une obole , je suppose. Si quelqu'un donne cette obole et les emporte , toi qui n'en offres rien , crois- tu avoir moins que celui à qui on les donne pour son argent? S'il a ses laitues, tu as aussi ton obole. Il en est de même de tous ces honneurs. Tu n'as point été invité à un festin : aussi n'as-tu pas payé au maître de ce festin le prix qu'il le vend ; ce prix, c'est une flatterie, une complaisance , une soumission. Si la chose te convient , donnes-en donc la valeur ; car prétendre l'obtenir sans faire aucuns frais, c'est être injuste et insatiable. D'ailleurs n'as-tu donc rien à la place de
ce festin ? Tu as certainement quelque chose qui lui est préférable, c'est de n'avoir pas flatté celui que tu n*en croyais pas digne, et de n'avoir pas souffert à sa porte son orgueil et ses dédains.
Nous pouvons connaître l'intention de la nature par les sentiments qu'elle inspire à tous les hommes dans ce qui ne les intéresse pas personnellement. Par exemple, lorsque l'esclave de ton voisin a cassé un vase ou quelque autre chose, tu ne manques pas de lui dire, pour le consoler, que c'est uç accident très commun : sois donc aussi tranquille s'il arrive à ton esclave de faire la même faute.
Appliquons cette maxime à des objets plus sérieux. Si quelqu'un perd sa femme ou son fils, il n'y a personne qui ne lui dise que c'est le sort de l'humanité. Éprouvons le même accident ; nous nous désespérons, nous nous écrions aussitôt : « Ah ! que je suis malheureux! » Il fallait se souvenir du sang-froid que nous avions montré en apprenant qu'un autre avait eu le même malheur.
Gomme on ne met pas un but pour le manquer : de même la nature dû mal n'existe point dans le monde.
Si quelqu'un livrait ton corps à la discrétion du premier venu, tu en serais sans doute indigné : et tu ne rougis point d'abandonner ton ame, en permettant au premier, qui te dit des injures de la troubler et de l'agiter à son gré?
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Ne fais rien sans considérer auparavant ce qui doit précéder et ce qui doit suivre Faction que tu projettes. Si tu enfreins cette règle, tu commenceras gaiement ton entreprise, parceque tu n'en auras pas prévu les suites ; mais apercevant enfin tout ce qu'elle a de honteux, tu seras rempli de confusion.
Tu voudrais remporter la victoire aux jeux olympiques : et moi aussi, en vérité; car rien n'est plus glorieux. Mais examine bien auparavant ce qui précède et ce qui suit une pareille entreprise ; et tentela après cet examen. II faut d'abord t'assujettir à une règle sévère ; ne manger que par besoin ; t'abstenir de toute délicatesse ; faire, des exercices malgré toi, et aux heures marquées, l'été comme l'hiver; ne boire jamais frais , ni même de vin, à moins qu'on ne te l'ordonne; en un mot, te soumettre sans réserve au mattre d'exercices, comme à un médecin. Ensuite il te faudra descendre dans l'arène , et là peut-être te rompre le bras, ou te démettre le pied, avaler beaucoup de poussière , être quelquefois meurtri de coups ; et, après tout cela, courir encore le hasard d'être vaincu. Si tu as fait toutes ces réflexions, sois athlète si tu veux. Mais, sans cette précaution , tu feras comme les enfants , qui , dans leurs jeux, contrefont tour à tour les lutteurs, les joueurs de flûte , les gladiateurs ; qui tantêt sonnent de la trompette, et un instant après représentent des tragédies. II en sera de même de toi : tu seras succès-
sivement athlète, gladiateur, orateur, philosophe; et, dans le fond de Tame , tu ne seras rien. Tu imiteras, comme un singe, tout ce que tu verras faire aux autres, et tous les objets te plairont tour à tour, parceque tu n'as rien entrepris d'après un mûr examen, mais témérairement, et entraîné par la légèreté de ton esprit et de tes désirs. C'est ainsi que certaines gens, voyant un philosophe, ou entendant dire à d'autres : « Qu'Euphrate parle bien ! qui est-ce « qui peut raisonner avec autant de sens et de force?» forment aussitôt le projet de devenir eux-mêmes philosophes,
0 homme ! considère d'abord ce que tu veux entreprendre ; examine ensuite ta nature , pour voir si le fardeau que tu t'imposes est proportionné à tes forces. Tu veux devenir pentathle ou lutteur : regarde auparavant tes bras et tes cuisses , éprouve la force de tes reins ; car nous ne sommes pas tous nés pour les mêmes choses. Penses-tu qu'en embrassant la profession de philosophe tu pourras manger, boire , et vivre aussi délicatement que tu faisais ? 11 faut veU- 1er, travailler, s'éloigner de ses parents et de ses amis, souffrir les mépris d'un esclave ; il faut s'attendre à toutes sortes d'humiliations, à échouer dans la poursuite des honneurs , des charges, devant les tribunaux, en un mot, dans toutes les affaires. Considère bien tout cela ; et vois si tu veux acheter à ce prix la tranquillité de l'ame, la liberté, la constance. Sinon, prends garde de changer à tout moment comme les
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enfants, d*étre aujourd'hui philosophe, demain partisan, ensuite rhéteur, puis intendant du prince. Ces choses ne s'accordent point. 11 faut te résoudre à n'être qu'un seul homme , bon ou méchant. Il faut . cultiver ton esprit, perfection'ner ta raison , pu t'occuper uniquement de ton corps. Il faut que tu travailles à acquérir les biens intérieurs ou extérieurs ; c'est-à-dire qu'il faut que tu soutiennes le caractère d'un philosophe, ou d'un homme Drdinaire.
XXXVUI.
Tous les devoirs se mesurent en général par les rapports qui lient les hommes entre eux. C'est ton
père? ton devoir est d'en prendre soin, de lui céder en tout, de souffrir ses réprimandes et ses mauvais traitements. Mais ce père est méchant I Qu'importe? La nature t'avait-elle lié nécessairement à un bon père? Non, mais à un père. Ton frère t'a fait une injustice? remplis tes devoirs envers lui, et ne considère point ce qu'il a fait, mais ce que tu dois faire, et ce que la nature exige de toi. En effet, personne ne peut t'offenser si tu ne le veux ; et tu ne seras blessé véritablement, que lorsque tu croiras l'être. Suis cette règle, aie toujours devant les yeux les rapports mutuels établis entre les hommes; et tu connaîtras facilement les devoirs d'un citoyen, et d'un général.
Sache que le principal fondement de la religion est d'avoir des idées saines et raisonnables des dieuii^ ; de ciroire qu'ils existent, qu'ils gouvernent le monde
avec autant de justice que de sagesse ; d'être persuadé que tu dois leur obéir, et te soumettre sans murmurer à tous les événements, comme étant produits parune Intelligence infiniment sage. Avec cette opinion des dieux , tu ne pourras jamais te plaindre d*eux, ni les accuser de négligence à ton égard.
Hais il n*est qu^un moyen d'atteindre ce but ; c'est de renoncer à toutes les choses sur lesquelles tu n'as aucun pouvoir, et de ne placer ton bonheur ou ton malheur que dans ce qui dépend de toi : car si tu prends pour un bien ou pour un mal quelques unes de ces choses étrangères, il faut nécessairement que, te voyant frustré de ce que tu desires, ou affligé des maux que tu crains , les auteurs de ton infortune deviennent l'objet de tes plaintes et de ton aversion.
En effet, la nature inspire à tous les animaux de l'éloignement et de la haine pour ce qui leur parait nuisible , et en général pour toutes les causes malfaisantes : le même instinct les porte^ au contraire, à rechercher ce qui leur est utile, et à aimer les causes de leurs sensations agréables. Il est donc impossible à celui qui croit avoir reçu quelque dommage d'en voir l'auteur avec plaisir ; car on ne peut se réjouir du mal même qu'on éprouve : tel est le motif des reproches qu'un fils fait à son père, quand celui-ci lui refuse ce qui passe pour des biens : de là aussi la guerre cruelle d'Étéocle et de Polynice qui s'égorgèrent pour avoir regardé l'un et l'autre le trône comme un grand bien : de là enfin tant de murmures contre la Providence de la part du laboureur, du pilote, du
nlarchand, de Tépoux qui vient de perdre sa femme ou ses enfants , car la piété envers les dieux se mesure sur le bien qu'ils font : ainsi tout homme qui a soin de régler ses désirs et ses aversions selon les maximes prescrites, travaille en même temps à se rendre pieux.
Quant aux libations, aux sacrifices, aux prémices que Ton a coutume d'offrir aux dieux , chacun doit suivre en ce point la coutume de son pays, et les présenter avec pureté, sans hypocrisie, sans négligence, sans avarice, mais aussi sans une somptuosité qui excède ses moyens.
Lorsque tu vas consulter Toracle, tu ignores ce qui doit arriver, et tu vas pour l'apprendre. Mais si tu étais philosophe, tu saurais, sans le secours du devin, quel sera l'événement : si c'est une des choses qui ne sont pas en ton pouvoir, ce ne peut être ni un bien ni un mal pour toi. N'apporte donc auprès du devin ni désir ni répugnance ; car alors tu ne l'aborderais qu'en tremblant : sois persuadé au contraire que tout ce qui peut arriver est indifférent, qu'il ne te regarde point, et que, de quelque nature que soit l'événement, il dépendra de toi d'en faire un bon usage, sans qu'on puisse t'en empêcher. Présente-toi donc avec confiance devant les dieux, comme si tu venais leur demander des conseils. Quand ils auront prononcé leurs oracles, songe à la dignité de ceux que tu viens de prendre pour guides, et de qui tu mépriseras l'autorité si tu désobéis.
Cependant ne va consulter le devin que selon Tavis de Socrate, c'est-à-dire sur les choses qui ne donnent point de prise aux conjectures, et qu'on ne peut pré-^ Toir, ni par la raison, ni jpar les règles d'aucun autre art. S'il est question, par exemple, de t'exposer aU danger pour la défense de ton ami ou dé ta patrie, il est inutile d'interroger l'oracle sur le parti que tu dois prendre dans cette circonstance ; car si le devin te déclarait qu'il lit dans les entrailles des victimes quelque chose de funeste, il est certaiii que ce signe t'annoncerait, ou la mort, ou la perte de quelque membre; ou l'exil : mais la droite raison , d'accord avec les dieux, ne t'en prescrirait pas moins de sacrifier tes jours pour sauver ta patrie ou ton ami. Crois-en alors un devin plus éclairé; c'ebt Apollon Pythien, qui chassa de son temple celui qui avait vu égorger son ami sans le secourir.
XLÎ.
Prescris-toi désormais une certaine règle, un certain caractère constant, qui te serve de loi, et dont tù ne t'écartes jamais, soit au milieu de la société, soit quand tu seras seul avec toi-même.
Garde le silence le plus souvent; ne dis que les choses nécessaires, et toujours en peu de mots. Nous parlerons rarement, si nous ne parlons que lorsque le temps et les circonstances l'exigent. Ne nous entretenons jamais de choses frivoles ; ne parlons ni des combats de gladiateurs, ni des jeux du cirque, ni des athlètes, ni de la qualité des mets et des vins, su-
jet ordinaire des conversations. Mais gardons-nous, surtout, de parler des hommes, soit pour les blâmer^ soit pour les louer, ou pour les comparer entre eux.