‹ Moralistes anciensChapitre 87 sur 108 · INVOCATION · texte numérisé non relu

INVOCATION

G Roi , fils de Latone, fils de Jupiter, je ne t'oublierai jamais en commençant mes ouvrages , jamais en les terminant : sois Tobjet des premiers et des derniers de mes chants ; daigne m*écouter et m*étre favorable. Apollon, roi puissant et le plus beau des dieux, quand la vénérable Latone te mit au jour dans un lac, elle n'eut d'autre secours qu'un rameau qu'elle tenait embrassé de ses mains délicates : l'Ile de Délos Alt remplie d'une odeur divine, la vaste terre sourit, et la profonde mer témoigna sa joie jusque dans les derniers de ses flots.

Diane, divine chasseresse, fille de Jupiter, toi qu'Agamemnon sut apaiser en Aulide, reçois mes vœux, éloigne de mol les destins ennemis : ce que je te demande est tout pour moi, et n'est rien pour ta puissance.

Je vous invoque. Muses et Grâces, filles de Jupiter, qui fîtes retentir aux noces de Cadmus des accords dignes de vous et répétés par les immortels. Je donne des leçons aux humains ; que mes chants soient le titre inaltérable de ma gloire. En vain on déroberait mon ouvrage, je ne resterai pas inconnu ; on ne pourra jamais altérer ce qu'il renferme d'utile , et l'on dir"

toujours : Ce sont les vers de Théognis, célèbre entre tous les mortels*

Je ne saurais plaire encore à tous ceux dont je recherche les suffrages. Dois-je en être surpris? Le maître des dieux lui-même ne peut contenter tous les humains, soit qull féconde la terre en lui prodiguant le trésor des eaux vivifiantes, soit qu*il les retienne suspendues dans les airs.

Écoute mes leçons, jeune Cyrnus. Je te donnerai les préceptes que j*ai moi-même reçus des sages dans mes jeunes années «Cultive la sagesse : garde-toi de cher^ cher dans le vice et dans Finiquité, la gloire, les ri^ chesses, la puissance. Se tenir toujours éloigné de la société des méchants, rechercher constamment le commerce des gens de bien, c'est avoir beaucoup profité. Mérite de t*asseoir à la table des sages ; mérite qu'ils te fassent utie place auprès d*eux, et rends-toi digne de plaire aux mortels qui réunissent les vertus à la puissance. Avec les bons , tu apprendras à chérir la vertu : auprès des méchants , tu sentiras dans ton cœur s'affaiblir la haine du vice, et tu perdras bientôt jusqu'à la raison qui t'éclaire.

Jamais les citoyens vertueux n'ont perdu leur patrie. Mais si les méchants peuvent lever impunément leurs têtes audacieuses ; s'ils plaisent à la nation , la séduisent, la corrompent ; si, pour assurer leur fortune

leur puissance, ils prêtent à l'injustice un coupable

appui ; en vain l^état n'offre à teâ regards (lue l'heureux spectacle de la splendeur et de la paix ; croismoi, le trouble y va naître, et Finstant de sa chute n'est pas éloigné. Bientôt tu verras des citoyens atroces chercher le bonheur dans la ruine de leurs concitoyens ; bientôt éclatera la révolte ; partout va s'aiguiser le fer de la haine, partout va ruisseler lé sang, et le monarque tentera vainement lui-même d'interposer un pouvoir qui ne sera plus.

Puis-je voir sans gémir les hommes ne faire usagB de leur esprit que pour se railler les uns les autres, et de leur intelligence que pour se dresser mutuellement des embûches, se tromper, se trahir? Puis-je sans verser des larmes voir les principes du bien et du mal né»gligés, confondus, ou plutôt ignorés?

Oue ton intérêt, mon fils, ne te rende Jamais l'ami des citoyens pervers : mais dissimtile une juste haine, et que ta langue imprudente ne provoque pas leurs fureurs. Contraint de ménager ceux que tu méprises dans ton cœur, ne leur communique aucun secret important : tu n'apprendras que trop à connaître leur atne atroce ; tu ne sauras que trop un jour combien ils sont indignes de toute confiance. Ils n'aiment que la finesse, l'astuce , la fourberie ; heureux s'ils pouyaient d'un seul forfait consommer le malheur de l'humanité. Crains leurs conseils empoisonnés ; mais ne néglige pas d'écouter les avis des gens de bien ; cou

les chercher à travers les dangers et les fatigues , jusqu'aux extrémités de la terre.

Il ne faut pas même communiquer indifféremment son secret à tous ses amis : il en est peu qui soient dignes de garder ce précieux dépôt. Si j'entreprends de grandes choses, je ne me confierai qu'au petit nombre. L'imprudence d'un moment pourrait me causer un long repentir.

Il est des circonstances fâcheuses et critiques où l'ami vertueux et fidèle est le plus précieux des trésors. Vous en trouverez peu de ces amis à toute épreuve qui osent vous connaître encore dans l'adversité; qui, n'ayant qu'une ame avec vous, partagent avec un courage égal et vos succès et vos revers.

Les peines de l'homme vertueux sont les jouissances du méchant ; mais le lion lui-même ne trouve pas toujours de proie, et la dévorante perplexité se place souvent dans le cœur de l'homme injuste et puis* sant.

Tu veux que je sois ton ami ; aide-moi de cœur et non de bouche. Si tes sentiments sont peu sincères, si tu as pour moi l'amitié sur les lèvres et l'indifférence dans le cœur, je préfère ta haine. Ose me poursuivre ouvertement, je tâcherai du moins de repousser tes attaques : un cœur double est plus dangereux pour ami que pour ennemi.

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Cet homme parle d'une manière et pense d'une autre ; il ne cesse de te louer en ta présence, et dans ton absence il marque peu d'estime pour toi : ce peut être un agréable convive, mais c'est un très méchant ami. Quels avantages te promets-tu de sa fausse tendresse? Ce n'est pas lui qui te consolera dans la douleur, qui t'aidera dans l'adversité : il réunirait tous les biens de la fortune» sans penser à t'en faire part.

Tu fais du bien au méchant ; n'en espère aucun retour : c'est semer sur les vagues de l'Océan tourmenté. On ne voit jamais ni les jaunes moissons s'élever sur les vagues de la mer, ni la reconnaissance naître dans le cœur du méchant.

XIF.

11 est des gens qui exigent toujours, et qu'on ne peut jamais contenter. Qu'on manque une seule fois à répondre à leurs désirs, on perd tout le fruit de ses bienfaits passés, etl'amitiéchancelantequ'onleuravait inspirée est pour toujours éteinte dans leur cœur.

XIH.

Mais rhomme honnête et sensible profite avec reconnaissance des bienfaits qu'on lui accorde, et jouit encore longtemps après du plaisir de les avoir reçus.

On ne manque jamais d'amis à table ; on en trouve peu dans les moments difficiles de la vie.

Rien de plus difficile à connaître que l'homnif

faux. Avec un peu d*habileté, on découvre aisément le mélange de For, mais on ne distingue pas de même Tami perfide qui porte la bienveillance sur le front et la fourberie dans le cœur.

Ne fonde pas ta gloire sur les richesses et la puissance : ces avantages ne t'appartiendraient pas , et seraient toujours du ressort de la fortune.

Aveugles que nous sommes! nous n'avons que des opinions vaines , et Tignorance est noire partage. M'est-il donné de prévoir ce qui résultera de mes desseins? Je crains de mal faire, et je faisbien; je veux bien faire , et je fais mal. L'événement trompe tous mes projets , toutes mes vues : je me trouve arrêté sans cesse parles lois de Tinvincible nécessité. 11 n*est que les dieux dont les œuvres soient toujours d'accord avec leur intelligence.

Tu trompes l'ami que tu as séduit par les dehors de rhospitalité ; tu repousses le malheureux qui t'implore : les dieux le savent.

Préfère la pauvreté dans le sein de la justice à IV bondance que procure Tiniquité.

Toutes les vertus sont comprises dans la justice : si tu es juste, tu es homme de bien.

La fortune peut prodiguer ses faveurs au plus mé-

chant des hommes : il est peu de mortels à qui les dieux aient accordé la vertu.

Garde-toi, dans ta colère, de reprocher à Tiadigeiit la pauvreté qui flétrit Tame. Les dieux font pencher comme il leur plaît la balance : souvent ils laissent nu celui qu'ils avaient comblé de biens.

L'orgueilleux se vante, s'élève, et veut en imposer. Sait-il comment le jour finira pour lui? Sait-il dans quel état la nuit va le trouver?

L'homme est abattu par la vieillesse, il l'est par la fièvre, mais bien plus encore par la pauvreté. Celui qu'elle accable ne peut plus parler, ne peut plus agir; ses mains et sa langue même sont enchaînées.

Qui sait mettre des bornes h sa fortune? Celui qui possède le plus de richesses veut au moins les dou-^ bler. Qui jamais pourra satisfaire tant de gens qui tous ont le même désir? C'est l'amour des richesses qui cause la folie des hommes et leur perversité,

On n'achèterait pas de bestiaux sans les bien examiner, ni un cheval sans savoir qu'il descend d'une race généreuse ; et l'on voit un honnête citoyen recevoir pour épouse une méchante femme^ née d'un indigne père. N'en soyez pas surpris; elle lui apporte beaucoup d'or. Voyez-vous une femme refuser un bomoie méprisable s'il a de grands biens? Non ; elle

aime bien mieux entendre dire qu'elle est Tépouse d*un homme opulent que d'uii homme vertueux. On n*estime que les richesses. Le sage prend une femme dans une famille corrompue ; le méchant dans une famille vertueuse : la fortune confond toutes les races, et cet odieux mélange abâtardit l'espèce humaine.

Voyez cet homme injuste et ambitieux : il n*est animé que de Famour du gain. Toujours il est prêt à se parjurer, toujours à fouler aux pieds la justice. Vous êtes ébloui de Téclat qui l'environne, sa fortune vous en impose; attendez sa fin. Le ciel est juste, quoique sa justice se cache quelquefois à Fœil peu clairvoyant des mortels. Gardez-vous de croire que rhomme qu'on envie soit toujours heureux : il paiera la dette de son crime; elle sera poursuivie du moins sur le plus cher de ses fils. Insensés ! tu oses murmurer contre les dieux trop lents à punir le coupable ! Ne vois-tu pas la mort assise sur ses lèvres, et prête à le frapper?

Un exilé n'a plus d'amis, et ce malheur est bien plus cruel que l'exil.

Vous élevez avec soin vos enfants, vous faites votre étude de tout ce qui peut leur être utile, vous détruisez pour eux votre fortune , pour eux vous vous soumettez à mille douleurs. Quelle sera votre récompense? de la haine, des imprécations. Ils détesteront leur père ; ils demanderont aux dieux sa mort ; il

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deviendra pour eux le plus importun des parasites.

Où trouver Thomme ferme et courageux qui ose lutter contre le flot auquel tous les autres se laissent emporter, qui ait également la pudeur dans le cœur et sur les lèvres , et que l'appât du gain ne puisse jamais engager dans la honte?

Ta fortune vient d'être renversée : va , tu n'as plus d'amis ; ton frère même ne te connaîtra plus.

Le silence est, pour le grand parleur, un supplice cruel ; et le babillard ignorant est pour ceux qui l'écoutent un pesant fardeau : on le hait sans pouvoir l'éviter, et c'est une amertume qui empoisonne les délices de tous les festins.

Insensés avec les fous, justes et sages avec les amis de la sagesse et de l'équité, nous prenons le caractère de ceux qui nous environnent.

Dans la société, sois prudent. Que le secrefqtii t'est confié reste enseveli dans ton cœur ; oublie même que tu l'as entendu.

Pauvre, mais vertueux , je vois des méchants qui nagent dans la prospérité : qu'ils gardent leur partage, je ne veux pas changer avec eux. Je suis maître de conserver ma vertu : Us ne le sont pas de fixer la fortune.

XXXVI, L'ame du sage est toujours constante : elle lutte avec ttp courage égal contre le m^lieur et coniTo la prospérité.

XXXVII, Crains de t*exposer, pour une faute légère, à perdre ton ami ; garde-toi d'écouter le calomniateur qui l'accuse. Les dieux seuls sont exempts de faire des fautes; sans l'indulgence, l'amitié ne peut plus exister»

Tu embrasses un exilé, tu fondes ton espoir sur sa reconnaissance : quand il lui sera permis de retourner dans sa patrie , tu ne retrouveras plus en lui le même bomme*

Ne vous bâtez jamais trop ; marchez d'un pas tran* quille dans la voie moyenne : c'est elle qui conduit à la vertu.

Quoil dit l'infortuné, il est donc arrêté par les des* tins impitoyables que je ne serai jamais vengé des scélérats dont la violence m*a tout ravi. Dépouillé par eux et réduit à la honteuse nudité, je serai donc encore obligé, pour me soustraire à leurs coups, de traverser les fleuves profonds et les torrents impétueuxl Le ciel me refusera le spectacle de leurs larmes 1 lamais je ne m'abreuverai de leur sang impur!... Mal» beureuxl tu Ji)lasphèmes. Tu as joui du bien, supporte le mal avec courage. Le ciel t'a fait connaître l'une et

^tre fortune ; apprends à te soumettre. De la pro*

spérité, tu es tôfnbé dans le malheur : ne te défie pas

des dieux ; du malheur, peut-être, ils vont t'élevêr à

la prospérité. Mais épargne-toi surtout des plaintes

vaines : tu trouverais tous les cœurs insensibles à ton

infortune.

XLÏ.

Crains Fennemi qui cherche à te rassurer par de

douces paroles : si tu te remets dans ses mains, il ne

consultera plus que la vengeance, et rien ne pourra le

désarmer.

Quel esprit anime donc mes concitoyens? Je leur

serais odieux en faisant le mal ; en faisant le bien , je

ne puis leur plaire.

Tu étais mon ami, et tu as fait des fautes : ce n*est pas moi qu'il en faut accuser ; tu avais trouvé un bon ami, mais tu avais reçu une mauvaise tête.

XLÎV.

Tu ne laisseras pas à tes enfants d'héritage plus

précieux que celte pudeur qui accompagne toujours

la vertu.

il serait à souhaiter pour bien des hommes qu'ils ne fussent jamais nés, que leurs yeux n'eussent jamais TU la clarté du soleil. Que leurs jours n'ont-ils été tranchés du moins dès leurs premières années I que n^ont-ils été livrés en naissant au repos de la mort !

Si de bons préceptes pouvaient donner un bon es^ prit, nous verrions les enfants se former sur les prin

cipes de leurs pères « et le sage n'aurait pas à rougir de ses indignes fils : mais c*est perdre ses leçons que de vouloir changer le cœur des méchants.

Quel est donc Tinsenséqui veut prendre mon esprit sous sa garde, et qui ne songe pas même à observer le sien?

Il est aisé de mener une vie commune sans faire beaucoup de bien, sans avoir à se reprocher beaucoup de mal. Mais c*est en combattant contre les obstacles qu'on parvient à la gloire. Ne crois pas cependant Tobtenir sans mesurer tes forces, et crains d*entreprendre avec un fol enthousiasme ce que tu es incapable d'exécuter.

Étudie les inclinations et les désirs de ceux que tu pratiques; apprends à t'y conformer. Ton ami veut te quitter, ne le force pas à rester auprès de toi ; il voudrait rester, ne l'engage pas à sortir ; il dort, ne trouble pas son sommeil; ne l'engage pas à dormir, quand il a dessein de veiller. Rien n'est plus insupportable que la contrainte.

Cher et malheureux ami, après avoir franchi la vaste étendue des mers, tu viens, dépouillé de tout, dans les bras d'un ami qui n'a rien. Je te prodiguerai du moins, dans mon infortune, ce que les dieux m'ont laissé de meilleur. Tu m'aimes, et je ne te dirais pas: '^ens t'asseoir avec moi ; et Je te cacherais le peu que

je possède ! Je n'irai point ailleurs chercher de quoi te receroir, maià ce que J'ai est à toi. Si Ton te de* mande comment je yis : réponds que je me soutiens avec peine, mais qu'enfin je me soutiens ; que je suis trop pauvre pour secourir un grand nombre de malheureux, mais que je ne repousse pas Tami qui se réfugie dans mon sein.

Heureux qui peut dire : 0 ma jeunesse désormais écoulée, A lAcheuse vieillesse qui t'approches, jamais vous ne m'avez vu, vous ne me verrez jamais trahir un ami fidèle ; jamais vous ne trouverez rien de vil dans mon cœur ! Il est satisfait ce cœur, et je puis me livrer sans trouble et sans remords à la joie des festins, quand mes oreilles sont frappées du doux son de la flûte, et quand mes doigts pincent les cordes harmonieuses de la lyre.

LU

Vois cette tête penchée, ce col tors, ces regards obliques, et reconnais l'ame ignoble et fausse d'un esclave.

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