LIU
Je m'enorgueillis follement de ma jeunesse. Insensé! bientôt privé de la lumière du soleil, semblable à la pierre insensible, je serai couvert de terre pour toujours, et le bien même que j'aurai fait sera bientôt oublié.
On se fait une fausse idée du bonheur qu'on n'a point éprouvé. Rien de pire que le préjugé , rien de préférable à l'expérience.
ÂM SENTENCES
Bonjour ; que vlens-tii fne dire? Si c'est quelque chose de bien , pourquoi hésites-tu? il est facile de l'annoncer.
D'un homme de bien, il est aisé de faire Un méchant : mais qui pourra, d*un Uiéchant, faire un homme vertueux?
LVlt.
Je hais la femme que je rencontre partout ; je hais Thomme insensé qui néglige soU champ et veut labourer celui de son voisin.
Point de projets sans danger. Qui sait, en commençant, quelle sera la fin de son ouvrage? Tel croit voler à une gloire certaine , qui ne fait que préparer sa perte. Dieu seul peut nous détourner de Terreur, et couronner nos bons desseins par un heureux succès.
Homme, ne murmure pas de ce que t'envoient les dieux ; supporte d'une ame égale Tune et l'autre fortune. Dans le bonheur^ ne t'abandonne pas aut excès de la joie; ne te livre pas aux excès de la douleur dans l'adversité : attends quelle sera la fin de ton sort.
Le passé ne peut se rappeler : mais gardons^nous de l'avenir : il doit occuper seul toute notre attenon.
Oa Teut toujours avoir plus qu'on ne possède : mais la disette a perdu bien moins de gens que la satiété.
11 n'eit difficile ni de louer ni dé blâmer : e*esttiil art familier aux méchants. L'intérêt leur itispire Téloge ; la médisance est leur plaisir. L'homme de bien sait lui seul garder en tout des mesures : ou plutôt le soleil n'éclaira jamais un mortel toujours ami de la modération, toujours circonspect et mesuré.
Nous ne Terrons jamais tous les événements succéder au gré de nos désirs. N*envions pas un bien qui n'est réservé qu'aux dieux.
LXJV.
11 n'est donc aucun mortel qui ne respecte le riche, qui ne méprise le pauvre! Et je ne serai pas navré de douleur, moi qui ne puis me soustraire à l'avilissante pauvreté !
Observez bien les hommes : vous trouverez en eux tous les vices, tous les talents et toutes les vertus.
11 est difficile au sage d'avoir une longue conversation avec rinsensé ; mais il ne lui est pas possible de se taire toujours.
11 est honteux qu'un homme sobre s'arrête avec des gens pris de vin : le sage n'est pas moins déplacé dans la compagnie du vulgaire.
La jeunesse donne à Tame de Ténergie; mais sonyent elle ne relève que pour la plonger plus profondément dans Terreur. Ëh I comment ne pas y tomber quand Tesprit a moins de force que les passions, et se laisse conduire par elles?
' Nous voyons chaque Jour les événements tromper notre prudence, et nous nous obstinons à créer sans cesse de nouveaux projets !
La crainte et l'espérance sont deux divinités également puissantes, et qui nous commandent avec le même empire.
Quelque projet qui se présente à ton esprit, consulte-toi deux et trois fois. Quand on agit avec précipitation, on ne peut éviter le reproche.
LXXU.
Tu étais dans la joie ; une foule d'amis s'offraient à la partager : ton esprit souffre, plongé dans la cruelle anxiété; tu trouveras .peu d'amis qui veuillent partager tes larmes.
LXXUI.
Affreuse pauvreté ! tu t'appesantis sur mes épaules, tu déformes mon corps, tu corromps mon esprit. Malgré ma vive résistance, tu me contrains avec un empire tyrannique d'apprendre bien des choses honteuses, moi qui n'étudiai jamais que le juste etl'hon- 4te. Je ne connais, je ne chéris plus à présent d'autre
DE THÉOGNiS. 489
vertu que la prospérité : voilà donc, ô ciel ! où conduit rinfortune !
Tu t'affliges, malheureux Cyrnus, et tu nous vois tous pleurer avec toi. Mais ne t*y trompe pas, la douleur d'un ami ne nous afflige qu'un jour.
Le sage ne doit jamais perdre le calme de l'ame. Ne te laisse point abattre par l'infortune, ne triomphe pas imprudemment dans la prospérité. Surtout gardetoi de jurer que tes desseins auront l'issue que lu prévois. Il semble que les dieux se plaisent à punir le téméraire qui veut prévoir la fin des événements. Du mal natt le bien ; le bien engendre le mal : cet homme n'avait rien, il s'enrichit tout à coup : cet autre nageait dans l'abondance, il se réveille dans la misère : le sage fait des fautes, la gloire se plaît à couronner l'insensé, et souvent les honneurs viennent se rassembler sur la tète du méchant.
Si j'étais riche, mon cher Simonîde» nos importants, avec tout leur orgueil » ne sauraient m'intimider : mais en vain j'ai cultivé mon esprit ; l'ignorant m'en impose, et la misère me rend muet.
Ceux qui ont des richesses manquent de lumières pour en faire usage ; ceux qui yoient et désirent le bien sont opprimés par la pauvreté : les uns et les autres éprouvent une égale impuissance ; ceux-ci sont arrêtés par la misère, ceux-là par leur imbécillité. Sof '
mettons-nous < Il n'est pas permis aux mortels de combattre contre les dieux, et de leur demabder raison de leurs décrets.
Sois riche, c'est la seule vertu : la tourbe des humains ne sait point en connaître d'autres.
Tu pourrais Atre aussi Juste que Rhadamanthe luimême, aussi habile que Sisyphe, fils d'Éole ; que ce Sisyphe qui, par son adresse, parvint à sortir des enfers (il eut Tartde persuader Proserpine en la flattant, et d*apaiser cette déesse qui prive les hommes du sentiment et leur fait perdre la mémoire. Avant lui, jamais aucun mortel, vivant encore, n'avait considéré les tristes humains enveloppés du sombre nuage de la mort, n'était descendu dans la froide demeure des ombres; et n'avait franchi les portes noires qui les tiennent enfermées malgré leurs efforts impuissants : mais Sisyphe, par son habileté, revint de ces lieux redoutables, et revit la lumière du soleil) : ne sois pas moins éloquent que Nestor, semblable aux dieux, qui aurait su donner à la fable les couleurs de la vérité; surpasse en vitesse le vol rapide des harpies, et la course légère des fils de Borée : tu seras encore obligé de convenir que tous ces avantages sont bien faibles, et que les richesses ont bien plus de pouvoir.
Personne n'emporte aux enfers ses richesses super- ^ues. On ne peut, en donnant une rançon, se rache-
DS TSéOGNlS. 494
ter de la mort, de la maladie, de la triste vieillesse qui DQUS poursuit»
0 Jupiter I que Finjure et l'opprobre qe poursuiyent-ils le scélérat» ue sont-ils sa Juste récompense l Que rimpie qui méprise les dieu?^, que Thomme cruel qui porte la méchanceté dans son cœur et ne sait faire que le mal, reçoive la peine due à ses crimes, et que la malice du père ne soit pas imputée à ses entrants. Maître des dieux, que les fils de Thomme injuste, s'ils aiment l'équité, s'ils craignent ta colère, s'ils se plaisent à faire régner la concorde entre leurs citoyens, ne soient pas poursuivis pour les fautes de leurs pères! Mais, hélas I celui qui commet le crime en évite la peine ; un autre en éprouve la vengeance.
0 roi des immortels! l'homme droit que jamais ne
souilla l'impiété ni le parjure, éprouve un sort qu'il n'a pas mérité; et nous adorons encore ta justice! Qui pourra révérer les dieux, quand le scélérat, couvert d'iniquités, brave la colère des humains et celle des immortels ; quand, du sein des richesses, il insulte à l'homme de bien ; quand le juste est courbé sous le poids de la misère * ? 0 mes amis ! enrichissez-vous s'il est possible , mais sans commettre d'injustices : soyez habilesy mais sans devenir coupables.
* Ce morceau doit être regardé comme on soabait exprimé d'une manière poétique, comme une vive imprécation contre le criminel triomphant 8or la terre, et non comme un blasphème. Théognis, dans plusieurs de ses maximes, a célébré la Justioe des dieux, a recommandé la résignation à leurs décréta.
Jupiter! étends du haut des deux la main sur ma patrie, et daigne la défendre ; que les autres dieux la protègent, mais qu'Apollon dirige ma yoix, éclaire mes pensées. Flûte mélodieuse, douces cordes de la lyre, accompagnez nos chants sacrés. Allons faire des libations en Thonneur des dieux, et profitons des bienfaits de Bacchus. Vive gaieté, anime seule nos discours; et ne craignons ni les Mèdes, ni leurs armes. Est-il rien de plus sage que d'entretenir son ame dans les douceurs d'une joie innocente, d'en bannir les soucis rongeurs, de mépriser les caprices du destin, les maux de la vieillesse, et les horreurs de la mort?
Élève et messager des muses, toi qui puisas dans leur sein les leçons de la sagesse, ne les envie point au vulgaire. Qu'importe que tu sois instruit, si tu ne l'es que pour toi seul?
J'ai voyagé dans la Sicile ; j'ai parcouru TEubée, riche des présents de Bacchus ; j'ai vu la superbe Sparte baignée par l'Eurotas; partout je n'ai trouvé que des hôtes caressants : mais la joie ne pouvait entrer dans mon cœur ; je n'avais plus de sentiment que pour ma patrie.
Amis, ne me parlez plus que de l'aimable sagesse ; qu'elle seule occupe tout mon cœur. Alors je serai sensible aux doux sons de la lyre; alors la danse 1ère, les vers harmonieux porteront le plaisir dans
mon sein; alors, content de moi-même, Je goûterai l'entretien des hommes honnêtes, et Je connaîtrai le bonheur sans offenser Tétranger ni mon con* citoyen.
Il vient de m*arriyer un malheur : Je rencontre mes amis, ils détournent la tète, ils évitent de me voir. La fortune change, suivant sa coutume ; il m*arrive un événement heureux : c*est à qui s^empressera de me saluer ; Je ne trouve partout que des amis.
Suis-Je dans le besoin? mes amis rougissent de ma présence, ils auraient honte de me consoler publiquement. 11 faut, pour les aller trouver, que Je sorte le soir; et Je rentre avant le Jour, lorsque le chant du coq rappelle les hommes au^travail. Puisse tomber sur moi le ciel, ce ciel d^airain, dont nos aïeux, dans leur simplicité, redoutaient la ruine, si Je refuse jamais des secours à ceux qui m'aiment!
LXXXVllI.
J'ai perdu ma fortune par la confiance ; c'est par la défiance que J'en ai sauvé les débris : mais il est bien diflBdle de n'être pas trop défiant, ou confiant à l'excès.
Liqueur douce et funeste, présent de Bacchus, Je te loue et te condamne. Je ne puis ni t'estimer ni te haïr; tu fais le bien, tu fais le mal. Qui pourra te mépriser? et quel sage osera te célébrer? 0 mes amis ! goûtei modérément de ce vin que produisent les vignes de
Taygète, ce$ vignes que planta sur le pencbant de la colline le vieux Ttiéotime, chéri des dieux : le triste souci fuira de vos cœurs, vous y sentirez pénétrer la douce gaieté.
Tu es juste ; que ta vertu fasse ta récompense et ta félicité. Les uns diront du bien de toi, les autres en parleront mal. Le sage doit s'attendre à reloge, il doit s*attendre à la satire ; et le plus heureux des mortel est celui dont on s'occupe le moins.
Puisse Tabondance et la paix régner dans ma patrie 1 Puissé-je sans crainte me livrer avec mes amis aux plaisirs innocents de la table! Puissent mes yeux ne voir jamais Thorreur des combats! Si la guerre n'intéresse pas ta patrie, n'écoute pas la voix tonnante du héraut qui t'appelle aux armes : mais si l'état est attaqué, si l'ennemi s'approche, si tu entends déjà les hennissements des chevaux aux pieds légers, apprends que tu ne peux sans opprobre refuser ton sang h tes concitoyens.
xai.
Tout mortel a fait du bien, tout mortel a fait du mal ; nul ne peut se vanter d'être parfaitement sage.
Qu'un homme évite la dépense, qu'il ne soit occupé que du soin d'amasser, on vante sa prudence. S'il nous était donné de prévoir le terme de nos jours, si nous savions combien de temps il nous reste encore avant de descendre dans la demeure de Pluton, il se*
DE TfiéOGNIS. 49»
rait raisonnable que celui qui aurait le plus de temps à viYre« fit de plus grandes épargties pour de qui lui resterait de JourSé Mais, hélas 1 et c'est ce qui iii*af^ flige, nous sommes loin de cette connaissance* Je me tourmente, et ne sais comment sortir de ma perplexité. Placé dans un carrefour, plusieurs chemins s*offrent devant moi; lequel dois-je choisir? Tourmenterai-je ma vie, constant à me tout refuser ?Vivrai-je dans les délices, heureux du plaisir de ne rien faire? J'ai connu un homme riche ; il s'épargnait jusqu'à la nourriture. Pendant qu'il amassait pour vivre, la mort est venue le surprendre. 11 s'était épuisé de travail; jamais il n'avait fait de bien à personne : des inconnus ont envahi ses trésors. J'en ai vu un autre qui se livrait aux plaisirs de la table. Je mène, disait-il, une vie délicieuse. Pendant qu'il parlait, ses richesses se trouvèrent dissipées. 11 implore aujourd'hui l'assistance de ses amis, et ne trouve que des cœurs impitoyables.
Savez-vous ce qu'il faut faire, mon cher Damoclès? Réglez votre dépense sur vos moyens. Point de dissipation, point d'épargne sordide. Ainsi vous travaillerez, et ce ne seront pas les autres qui recueilleront le fruit de vos peines : ainsi vous ne mendierez pas les secours des hommes durs qui vous réduiraient en servitude. Ménagez pour votre vieillesse ; les richesses sont alors bien nécessaires : ménagez même quelque chose qui reste après vous ; car il ne se versera pas de larmes à votre enterrement, si vous ne laissez pas de quoi les payer.
Peu d^hommes réunissent le mérite et la beauté : ce n*est pas un faible avantage de rassembler ces deux présents des cieux.
Tu as reçu un grand bienfait, et tu n*as montré que de ringratitude : retombe dans le mémo besoin, et retourne chez ton bienfaiteur.
J'ai bu dans cette fontaine ; Teau m'en paraissait douce et limpide : elle s*est troublée ; jMrai puiser dans une autre source.
Ayant de louer un homme, prends le temps de le bien connaître ; étudie ses inclinations, son caractère, ses mœurs. 11 est des gens qui ne sont que fard ; habiles à cacher leur naturel pervers, ils ont une ame et un visage qu'ils savent prendre dans Toccasion.
XGIX.
Jeune et brillant encore de toutes les fleurs du bel âge, proflte bien de tes avantages, et livre ton ame à la vertu : les dieux ne te permettront pas de parcourir deux fois la carrière de la jeunesse. Les humains ne peuvent se soustraire à la mort : la vieillesse vient saisir leur tête de ses mains pesantes, elle leur reproche le temps vainement écoulé.
Heureux et trop heureux qui, sans connaître encore les peines de la vie, descend dans le noir asile des
morts ! Heureux qui n'a pas eu le temps (l*apprendre à redouter les pièges de la haine ; qui n*a pas assez yécu pour étudier Tame douteuse de ses amis, et pour sonder les profonds replis de leurs cœurs I
Les richesses cachent le vice ; et la pauvreté» la vertu.
Insensés I nous pleurons les morts ! versons plutôt des larmes sur la fleur de la jeunesse qui se flétrit.
cm.
0 mon ame, ame insensée, livre-toi donc à la Joie ! Bientôt d'autres mortels vont me succéder, et je serai enseveli sous la terre.
Si mon ennemi est homme de bien, je me garderai d'en dire du mal : je ne louerai jamais le méchant qui m'aime.
G Plutus, le plus beau, le plus désirable des dieux, avec toi je puis faire le mal, je serai toujours honnête homme.
Dans la joie des festins, j'oublie la pauvreté qui abat le cœur, je méprise le méchant dont la langue envenimée me poursuit : mais je gémis encore sur ma jeunesse, cette aimable jeunesse qui n'est plus ; je verse des larmes sur la vieillesse qui me menace.
Riche, tu m'as reproché ma misère : lés dieux, pea^ être, m*enyerrotit aussi des richesses.
cvm.
L'espérance est la seule divinité favorable qui soit restée paritil les humains. Les autres nous ont abandonnés, et sont montées sur FOlympe. La Bonne Foi, la plus ^ande des immortelles, nous a délaissés; la Tempérance s'est retirée avec elle ; les Grâces ont fui loin de la terre. Il n'est plus de serment sacré, plus de mortel qui révère les dieux, plus de piété, plus de droits, plus de justice. Mais l'homme, tant qu'il respire encore, tant qu'il voit la lumière du soleil, jouit des bienfaits de l'Espérance. Qu'il invoque les dieux, qu'il brûle en leur honneur les cuisses brillantes des victimes ; mais que l'Espérance reçoive les premiers et les derniers de ses saoriflces.
ax.
Je n'aime, je ne désire pas les richesses. Puisié-je, vivant de peu, n'éprouver jamais les maux qui accompagnent la misère I
ex.
Il est indifférent après la mort d'être étendu sur des tapis ou sur des ronces, sur la roche ou sur le duvet. Je ne désire pas des biens que je ne pourrai sentir. Eh I que m'importe, après mon trépas, d'être couché dans la tombe des rois?
Les œuvres du juste çont saintes, ses paroles sont
DE THËOGNIS. 499
sacrées : les vents emportent avec eux les paroles du méchant.
cxn.
11 est difficile de tromper celui qui nous veut du mal; il est bien facile d'en imposer à Tame conflante d*un ami.
DE PHOCYLIDE.
Phocylide parut un peu plus tard que Théoguis, et le copia quelquefois : il composa des poëmes héroïques, des élégie$ , des sentences morales ; il ne nous reste que quelques unes de ces dernières.
Il les a écrites en vers comme Théognis; mais il n'a pas, comme lui, revêtu ses pensées des ornements de la poésie ' ; il n'a pas même cherché à les rendre piquantes par un tour ingénieux. C'est un législateur qui prescrit à rhomme ses devoirs; il fait parler l'austère raison, et dédaigne de l'embellir. On a besoin d'art pour persuader ; il est inutile quand on ordonne, et Phocylide ordonne toujours. Il ne donne pas des avis, des leçons, mais de préceptes.
* M n*a da moins enipranté de la poésie que les deux comparaisons de la fourmi et de l'aiieille.
DE PHOCYLIDE
Ne contracte pas de mariage furtif et scandaleux ; ne te livre pas à des amours inlîmes.
Ne trame point de ruses, ne trempe point tes mains dans te sang.
Sache yivre de ce que tu as Justement acquis : méprise les richesses que procure Tiniquité. Content de ce que tu possèdes, abstiens-toi de ce qui ne t'appartient pas.
Dans tout ce que tu dis, sois Tinterprète de la vérité : ne permets pas à ta bouche le mensonge.
V, Que tes premiers respects soient pour les dieux, les seconds pour tes parents : accorde à chacun ce qui lui est dû, sans Jamais te laisser corrompre.
Ne rebute point le pauyre. Que tes jugements soient dictés par la justice. Si tes Jugements sont iniques, tu seras Jugé par Dieu même à ton tour.
Aie le faux témoignage en horreur. Que ta langue soit Torgane de Téquité.
VHI.
Respecte la virginité : conserve toujours la bonne foi.
Tiens scrupuleusement la balance égale ; ne la laisse pencher d^aucun côté.
Crains en tout les extrêmes. En quelque chose que ce soit, la beauté résulte de la justesse des proportions.
Si tu prêtes un faux serment, ton ignorance même ne te servira pas d*excuse. Quel que soit le parjure, la haine de Dieu le poursuit.
XÎI.
N'enlève pas les semences du laboureur : tout ravisseur est Fobjet de Texécration publique.
Xliï.
Ne retiens pas la récompense de Thomme laborieux : garde-toi d'opprimer le pauvre.
Que ton jugement conduise ta langue : ensevelis ton secret dans ton sein.
Non content d'être juste, ne permets pas l'injustice.
Donne à l'instant au malheureux ; ne lui dis pas de revenir le lendemain , et souviens-toi que c^est à pleines mains qu'il faut donner à Tindigcnt.
Sers de guide à l'aveugle, ouvre ta maison à l'exilé.
DE PHOCYLIDE. 505
Toute navigation est incertaine ; prends pitié du malheureux qui a fait naufrage.
Présente la main à celui qui tombe : sauve Tinfortuné qui ne peut trouver d*appui. La douleur est commune à tous les hommes, la vie est une roue, et la félicité n*a rien de stable.
Si tu possèdes des richesses, partage-les avec le malheureux, et que Tindigence reçoive sa part de ce que Dieu t'a prodigué.
Puissent tous les hommes n*avoir qu'un sentiment, une fortune, une vie !
Geins Fépée pour te défendre , et non pour frapper : et plût à Dieu que tu n'eusses jamais besoin de t'armer même pour une juste cause ! car tu ne peux donner la mort à rennerai, que tes mains ne soient souillées.
Ne traverse pas le champ de ton voisin, et respecte son héritage. En tout, la modération est belle; en tout, la transgression est condamnable.
XXÏV.
Respecte dans la campagne le fruit qui n'est pas entQte mûr.
Accorde aux étrangers les mêmes égards qu'à tes
concitoyens. Nous sommes tous également soumis à Tinfortunet et la terre elle-même n'offre point à rhomme un sûr appui.
L*ayarice est la mère de tous les crimes. C'est Tor qui conduit et qui égare les hommes. Funeste métal! qyetu es un guide infidèle! Toi seul causes notre perte ; par toi seul tout est renversé. Plût aux dieux que tu ne fusses pas devenu pour nous un mal nécessaire 1 c*est à toi que nous devons les combats, les rapines, les massacres : par toi, les pères ne trouvent que de la haine dans le cœur de leurs enfants ; par toi, les frères deviennent les ennemis de leurs frères.
N'aie point un sentiment dans ton cœur, un autre sur tes lèvres. Ne ressemble pas au caméléon \ qui change de couleur comme de place.
xxvin.
L'homme volontairement injuste est atroce. Je n'ose en dire autant de celui qui obéit à la nécessité : mais sonde bien le cœur du mortel que tu vois agir.
Ne t'enorgueillis ni de tes richesses, ni de ta force,
ni de ta sagesse. Dieu seul est sage, seul il est riche
et puissant.
Compatis aux malheureux : ne sois pas ébloui de
Ml y a dans Foriginal : Ne ressemble point an polype, etc., paroeqne les anciens croyaient que le polype de mer, lorsqu'il se voyait menacé de quelque danger, prenait la couleur de la rocbe à laquelle il s'était attaché.
DE PHOCYLIDE. 507
réclat des grandeurs. L'excès du bien même est funeste aux mortels : plongés dans les délices, ils recherchent de nouvelles yolupiés. La trop grande richesse conduit à Torgueil et produit l'insolence; la chaleur du sang dégénère en manie : lacolère est un mouvement passager ; mais, exaltée, elle devient fureur.
Que les maux qui sont passés ne troublent point ton ame : il est impossible que ce qui est fait ne le soit pas.
Sache commander à ta main et mettre un frein à ta colère. Trop souvent celui qui frappe devient meurtrier malgré lui.
L'émulation des hommes honnêtes est louable : celle des méchants est funeste.
L'audace est pernicieuse dans les méchants; elle est d'un grand secours à ceux i(ui veulent faire le bien.
L'amour de la vertu est honnête : l'amour charnel ne conduit qu'à la honte.
L'homme d'un caractère aimable et doux fait le bonheur de ses concitoyens.
N'envie pas le bonheur de tes égaux : ils ont des défauts ; n'aie que de l'indulgence. C'est la félicité d^
309 SENTENClilS
dieux de ne pas connaître Tenvie. La lune n*est pas jalouse do la clarté plus brillante du soleil ; la terre, contente de sa place, n*ambi lionne pas la hauteur des cieux ; les fleures ne disputent pas de grandeur avec les mers : tout est uni dans la nature par une concorde éternelle. Si la discorde se mettait parmi les dieux, le ciel serait renversé.
Mange, bois, parle avec mesure. Conserve en tout la modération ; en tout, évite Texcès.
Fuis toute action honteuse, et conserve la tempérance. Ne suis point de dangereux exemples, et ne repousse riiyustice que par Féquité.
La persuasion produit les plus grands biens ; les querelles et les plaintes n'engendrent que des plaintes nouvelles.
Ne crois pas légèrement : considère d*abord quel est kl but de celui qui te parle.
XLÏl.
11 est bsMk de l'emporter en beaucoup de choses même sql ôÊns. qui font le bien.
XLÏIL 11 vaut iniaux offrir à Tinstant à son hôte une table frugale, qtm de le faire attendre pour lui donner, peut-être à contre-cœur, un repas splendide.
XLÏV.
Ne sois pas pour le pauvre un créancier rigoureux
DK PHOCYLIDE. 509
N*6Dlève point à la fois tous les oiseaux du nid : respecte au moins la mère pour avoir encore des petits.
Ne. permets point à l'ignorant de remplir les fonctions de juge.
11 n'appartient qu'au sage d'enseigner la sagesse, et qu'à l'artiste de prononcer sur l'art.
L'ignorant est incapable d'entendre les choses élevées ; on n'est propre à rien quand on n'a pas cultivé son esprit.
N'attire pas dans ta société de flatteurs parasites : ils n'aiment que la bonne chère, achètent un bon repas par leurs lâches caresses, se piquent aisément, et ne sont Jamais satisfaits.
Ne mets pas ta confiance dans le peuple, il est toujours inconstant : le peuple, le feu et l'eau, ne peuvent être domptés.
Lï.
Conserve la modération même dans les sacrifices que tu offres aux dieux.
LU
Accorde un peu de terre aux morts privés de sépulture, et ne trouble point la paix des tombeaux. Ne montre point au soleil ce qui doit être caché, et n'attire pas sur ta iête la vengeance divine.
LUI
Sera-t-il permis à rhomme de dissoudre ce qui fut lié par le créateur? Nous croyons qu'un jour les reliques des morts sortiront de la tombe, reparaîtront à la lumière, et seront mises au rang des dieux. Dans les cadavres pourrissants, les âmes restent incorruptibles ; car Tesprit est Tlmage de Dieu, qui ne fait que le prêter aux mortels. Cest de la terre que nous recevons nos corps; ils doivent se résoudre en terre, et ne seront plus qu'une vile poussière : l'esprit sera rendu à l'air pur dont il est formé * .
N'épargne pas tes vaines richesses ; souviens-toi que tu es mortel. Jouirons-nous de nos richesses dans les enfers? Y porterons-nous nos trésors?
Tous les morts sont égaux, et Dieu commande aux âmes. Tous seront reçus dans les demeures éternelles, tous auront une commune patrie, et les mêmes lieux attendent et les pauvres et les rois.
Mortels, nous avons peu de temps à vivre ; quelques instants nous sont accordés. Mais l'ame n'éprouvera pas la vieillesse, et jouira d'une éternelle vie.
Ne te laisse pas accabler parle malheur, ni trans-
* Tout ce qae les anciens avaient pu fa!re pour se former une idée de "ipiritualité de l'ame, était de la comparer au feu, mens ignea, ou au le, pneutna, spiritus, anima.
DE PHOCYLIDE/ 51 ^
porter par les événements heureux. 11 faut se défier souvent dans la vie de ce qui parait le plus assuré,
LVm.
Apprends à te conformer aux circonstances, et ne souffle pas contre le vent. Un instant amèiie la douleur, un instant amène la consolation.
La raison est une arme plus pénétrante que le fer.
Dieu a distribué des armes à tout ce qui existe. L*oiseau a reçu la vitesse, et le lion la force ; le taureau se défend par ses cornes, et Fabeille par son aiguillon : la raison est la défense de Tbomme.
La sagesse est inspirée par Dieu même ; rien n*est supérieur à la raison qu'elle conduit. L'homme qui n'a que de la force ne peut se mesurer avec le sage C'est la sagesse qui règle les travaux du laboureur, c'est elle qui régit les cités , elle qui dompte les mers.
Lxn.
Ne te pique pas d'une ambitieuse et bruyante éloquence : ne cherche pas à briller par tes discours, mais à les rendre utiles.
C'est se rendre coupable que de cacher un scélérat et de procurer au crime l'impunité. Dévouer le méchant à la haine, voilà notre devoir : vivre avec des criminels, c'est s'exposer à niourir avec eux.
Ne reçois point en dépôt le butin du brigand. Celui qui vole et celui qui recèle sont coupables du même crime.
Use sobrement de ce que tu possèdes, et, par de folles profusions, ne te condamne pas toi-même à Tindigence.
LXVf.
Ne rassemble pas en plus grand nombre que tu n'en peux nourrir dé ces animaux qui aident Thomme à tirer de la terre sa subsistance.
LXVIf.
Distribue à cbacun la portion qui lui est due ; rien n^est préférable à Téquité.
Remets dans son chemin le voyageur qui s'égare ;
arrache à la fureur des flots le malheureux qu'ils vont
engloutir.
Relève même le cheval de ton ennemi mortel qui
est tombé sur la route. Il est bien doux d'acquérir un
ami sincère dans la personne de son ennemi.
Ne compose pas de poisons, ne consulte pas de livres de magie.
Coupe le mal dans sa racine ; guéris la plaie avant qu'elle soit envenimée. .
DE PHOCYLIDE. 515
Ne mange point ranimai égorgé par d^autres ani« maux ; abandonne aux chiens ces restes impurs. C'est aux bétes féroces à se dévorer mutuellement.
Respecte la pureté des tendres vierges, ne leur prends pas même là main avec violence.
Lorsque la guerre s'allume, fuis les querelles et les dissensions.
Ne te nourris pas des restes d'une table étrangère. Dois à toi-même ta subsistance, et ne l'achète pas au prix de l'ignominie.
Ne verse pas tes bienfaits sur les méohants ; c*est semer sur les vagues de la mer.
Travaille; tu dois payer ta vie par tes travaux. Le paresseux fait un vol à la société.
N'as-tu pas appris de métier? va donc bêcher la terre. Donne-toi de la peine, tu ne manqueras pas de travaux. Veux-tu te livrer à la navigation? les mers te sont ouvertes. Veux-tu trouver des occupations champêtres ? les campagnes sont assez vastes.
Sans le travail , rien n'est facile à l'homme, ni même aux immortels : ,Ie travail ajoute encore à là verlu.
Lorsque les fhiits des campagnes dépouiUées par le tranchant de la faucille viennent de récompenser les travaux du laboureur, les fourmis quittent' leurs demeures souterraines, et reparaissent, chassées de leurs retraites par le besoin; elles recueillent les grains d'orge ou de fronient abandonnés dans les guérets, et la fourmi qui traîne sa charge avec peine est suivie d'une autre fourmi chargée d'un semblable fardeau. Ce peuple, faible à la fois et laborieux, ne se laisse pas vaincre par la fatigue, et ramasse pour l'hiver les bienfaits de l'été.
Fille de l'air, la diligente abeille ne se livre pas à des travaux moins assidus. Elle choisit pour son atelier la fent9 d'une roche ou le creux d'un chêne antique. C'est là qu'elle dépose le suc précieux qu'elle a recueilli de mille fleurs : elle en forme des palais innombrables de cire ; elle en distille le miel le plus délicieux.
Ne garde pas le célibat si tu ne veux pas finir tes jours dans l'abandon. Rends à la nature ce que tu lui dois : tu as été engendré ; tu dois engendrer à ton tour.
Lxxxm.
Ne prostitue pas l'honneur de ta femme ; n*iaiprime pas une taché flétrissante à tes enfants. Dans le lit n adultère naissent des enfanta qui ne se ressempas.
DE PHOGYLIDB. 545
Respecte les secondes noces de ton père ; que le lit de sa nouvelle épouse soit sacré pour toi. Réyère-la comme ta mère, dont elle a pris la place.
Ne t'abandonne point à des amours effrénés. Non, Tamour n'est point un dieu ; il est de toutes les passions la plus dangereuse et la plus funeste. Mais chéris la compagne de ton sort. Quelle douceur, quelle félicité, quand une sage épouse est aimée de son époux jusqu'à la dernière yieillesse , quand il lui rend toute la tendresse qu'elle lui prodigue, quand les querelles n'ont jamais divisé ce couple heureux !
Abstiens-toi de toute union charnelle qui ne soit pas précédée d'un contrat, et qui ne soit fondée que sur la violence ou la séduction.
LXXXVIf.
Ne crains pas moins d'épouser une méchante femme; et que Tappftt d*une funeste dot ne te rende pas Fesclave d'une épouse indigne de toi. Imprudents que nous sommes ! on nous voit courir toutes les maisons d'une ville pour nous procurer des coursiers de race généreuse, des tauretiux vigoureux, et des chiens ardents à la chasse : mais nous ne prenons aucune peine pour trouver une femme vertueuse. Les femmes, non moins éblouies par l'éclat de l'or, ne refu-< lent pas de riches et méprisables époux.
LXXXVlll.
N'^oute pas des Boces nouvelles à tes premières
noces, ni de nouvelles douleurs a tes premières calamités.
Ne montre point à tes enfants un yisage sévère ; que ta douceur gagne leur amour. S*ils font quelque faute, fais-les corriger par leur tendre mère, fais-les reprendre par les plus anciens de ta famille et par de respectables vieillards.
Ne souffre pas que tes fils soient frisés comme de Jeunes filles , et qu*ils laissent mollement flotter sur leurs épaules les boucles de leurs cheveux. C'est aux femmes que sied bien le soin de leur chevelure ; cette vanité est indigne de Thomme.
Tes enfants ont-ils reçu le dangereux avantage de la beauté? veille sur tes fils, défends-les des attaques de la fureur licencieuse. Que des clefs te répondent de la couche de tes filles ; ne permets pas qu'avant le dmriage leurs attraits soient aperçus hors du seuil de ta porte. C'est une garde diflicile que celle de la jeunesse unie à la beauté.
Aime ta famille, et fais-y régner la concorde. Respecte les cheveux blancs, cède la place à la vieillesse, et ne lui dispute jamais les honneurs qui sont dus à cet âge vénérable. Rends au sage vieillard tous les hommages que ton père recevrait de toi.
Ne prive pas les ministres des autels de la portion les victimes qui doit leur appartenir.
DE PBOCYUDË. 517
xav.
Accorde à tes domestiques une nourriture saine et suffisante. Tu yeux qu'ils te chérissent, ne leur refuse pas ce qu'ils ont droit d'attendre de toi. N'abuse pas du pouvoir que la fortune t'a donné sur eux, et n'fiijoute pas de nouvelles peines à leurs maux, un nouvel avilissement à leur humiliation. N'accuse pas légèrement auprès de son mattre un domestique étranger.
Ton valet est-il prudent ? ne rougis pas de prendre ses conseils.
Ton ame est-elle saine? ton corps sera toujours pur.
Telles sont les lois de la justice : conformes-y ta conduite, le bonheur t'accompagnera jusqu'à la dernière vieillesse.
On a de tout temps abusé des mots. La force, et le courage qu'elle inspire, constituèrent chez les Romains ce qu'ils appelèrent vertu. Un chanteur habile obtient dans ritalie moderne le titre de vertueux. On serait tenté de croire que les Grecs furent plus sensés; ils appelaient sage le mortel éclairé qui se mettait au-dessus du vulgaire par des connaissances alors peu communes dans l'art de gouverner ses semblables : mais on ne sait plus que penser quand on les voit décorer de ce beau titre un tyran cruel.
Le vrai sage, peu connu, peu curieux de se faire connaître, jouit de sa vertu, et n'affecte pas de montrer les larmes qu'il répand sur les vices et les malheurs de l'humanité : il a fait le bien en silence ; il a mérité des amis, et ne s'est pas fait un parti ; il vit et meurt dans l'obscurité.
S'il a de grands talents , s'il veut les rendre utiles , il emporte souvent au tombeau la douleur d'avoir perdu le fruit de son zèle : ses ingrats contemporains n'ont payé ses travaux que de leur haine ; il aura des autels dans le cœur de leurs descendants.
On ne s'accorde pas sur le nombre des sages de la Grèce. Quelques uns n'en ont admis que quatre, d'autres en ont porté le nombre jusqu'à dix-sept : on a même quelquefois compris entre eux Ânacharsis, qui n'était pas Grec, et ce fameux dormeur qui éprouva dans une caverne un sommeil de cinquante-sept ans. Youlait-on faire entendre qu'il faut aller chercher la sagesse dans le pays ' fables?
Nous suivrons l'opinion commune , qui n'admet que sept sages.