‹ Moralistes des seizième et dix-septième sièclesChapitre 9 sur 20 · CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES

En passant, Messieurs, du seizième siècle au dixseptième, on est, dès l'abord, frappé des différences qui les caractérisent. L'époque à laquelle nous arrivons voit naître des changements simultanés dans la politique, la philosophie, la littérature.

L'effervescence du seizième siècle a cessé; rien ne rappelle la fiévreuse énergie des luttes précédentes. Une force secrète semble même comprimer à la fois toutes les branches de l'activité humaine. Les questions politiques n'intéressent plus; nul maintenant ne cherche à les résoudre. Tout s'apaise sous le sceptre de Richelieu.

Dans la philosophie la révolution n'est pas moins sensible. L'esprit humain poursuit le même but, mais il y tend par une voie différente. Il veut sans doute encore s'affranchir de l'autorité; toutefois l'indépendance qu'il réclame se présente sous un autre aspect. L'école de Montaigne avait entrepris la réforme de la philosophie avec pétulance, sans système, bien plus occupée à détruire qu'à bâtir, peu scientifiquement

CONSIDÉRATIOXS PRELIMINAIRES. 181

en un mot. Cette philosophie ne pouvait durer; tout au pkis pouvait-elle satisfaire le ^^llgaire qu'elle dispensait de croire, et les gens à demi-savoir qui s'en contentaient et s'estimaient philosophes en goûtant Montaigne et Charron. Mais généralement on était loin de comprendre le but de la philosophie. Comme on l'a dit, ce qui plaisait surtout dans Montaigne c'était son air cavalier; en le lisant, on se savait bon gré d'en savoir autant que lui. Il est, du reste, évident que, vers le commencement du dix-septième siècle, les Essais, pénétrant les masses, y avaient produit ces fruits amers d'incrédulité , d'impiété même, que des témoignages irrécusables nous signalent. Le nombre des non-croyants et des athées s'était accru au point que Descartes croira devoir diriger ses efforts contre ce torrent qui envahissait les esprits.

Si le vulgaire était satisfait, les penseurs sérieux et solides demandaient autre chose. Sans doute, ils ressentaient le même besoin d'affranchissement que leurs devanciers; mais ils comprenaient que la marche mal dirigée de ceux-ci avait renforcé, au fond, plutôt que réduit à ses justes bornes le principe d'autorité.

L'école philosophique du seizième siècle pourrait être comparée à l'avant-garde de la première croisade, composée, comme on sait, d'un essaim d'aventuriers et de demi-sauvages qui portèrent sur leur chemin le pillage et la ruine, et qui périrent en route avant d'avoir pu arriver. De même, la philosophie du temps de Montaigne détruisit beaucoup ei établit peu; ses sectateurs furent les enfants perdus

de l'esprit d'examen. Non contents de faire du doute leur point de départ, ils en firent encore leur but, ce qui est contraire à la nature humaine. La nature humaine veut croire ; quiconque cherche à la détourner de cette impulsion la rejette en définitive du côté de l'autorité, et cela dans un sens bien plus étendu qu'on ne se l'imagine.

A une époque telle que la nôtre, où les droits de l'autorité sont réduits à si peu de chose, il y a quelque avantage à rappeler quelle était, sous ce rapport, la situation du seizième siècle. Alors l'autorité, c'està-dire le droit ou la faculté dont jouit un être raisonnable d'être cru sur parole , était le fondement principal de toutes les croyances. En physique, en médecine, en philosophie, on invoquait sans cesse l'opinion de ceux qui avaient vécu auparavant. L'ascendant des anciens était irrésistible. Dans cette position, si différente de la nôtre, de bons esprits, s' élevant d'une part au-dessus de la multitude asservie, et d'autre part au-dessus de l'opposition effrénée, sentirent que la seule voie d'avancement était, non de détruire l'autorité, mais de faire transaction avec elle, et d'en obtenir une place pour la conviction individuelle.

Nous ne sommes tenus d'accepter que ce dont nous sommes intérieurement convaincus, je l'accorde et j'y reconnais la base de nos opérations intellectuelles. Mais si c'est là un principe vrai, voici un fait de la nature humaine qui ne l'est pas moins. L'homme n'est pas constitué de manière à ce que chacun puisse,

Page 1