MORALISTES ASCÉTIQUES
nous allons fermer, et demander l'accès que nous ne pouvons plus leur accorder.
Auprès d'eux s'otTre à nous la classe nombreuse et importante des ascétiques, c'est-à-dire des écrivains qui donnent la vérité religieuse pour base à la vérité morale.
Nommer ici Bossuet , Bourdaloue , Massillon , Fénelon, Nicole, Duguet, Saurin, c'est vous dire assez qu'il nous resterait à parcourir la moitié au moins de notre carrière, si nous ne les regardions comme plus ou moins étrangers à l'objet de notre étude. Nous nous sommes proposé essentiellement de faire connaître les moralistes d'une autre classe, ceux qui ont étudié l'homme avec une sagesse d'homme, ou qui ont cherché dans son propre sein la force dont il a besoin contre lui-même. Si Pascal a pris dans cette revue une large place, c'est parce qu'il est parti d'une étude philosophique de l'âme humaine pour établir la nécessité d'un autre guide que la raison et la philosophie. Chacun des auteurs que nous avons étudiés ayant pris pour point de départ la raison, c'est-à-dire sa raison, forme une individualité distincte',; chacun a sa doctrine, sa morale; chacun est lui-même. Il n'en est pas ainsi des moralistes ascétiques; quoique je ne conteste à nul d'entre eux son individualité, je ne vois point dans chacun d'eux une doctrine. La même donnée fondamentale étant fournie à tous, Iles mêmes conséquences principales leur sont imposées. Ils ne peuvent, sous le rapport de la doc-
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trine, différer que par des nuances : ils sont tous disciples d'une même école , éclairés d'une même lumière , mus dans une même direction ; la raison de Dieu est leur raison. C'est à d'autres égards que leur individualité se prononce; mais s'il est question de doctrine, ils font masse, et tous ces hommes ne sont qu'un homme; c'est tous ensemble, et non pas un à un, qu'il faut les comparer aux moralistes précédents. Les rapprocher des autres moralistes, c'est rapprocher la morale une et immuable de l'Évangile de la morale multiforme et variable de la raison humaine.
Toutefois, et par cela même que leur morale leur est donnée par leur religion, ils peuvent offrir entre eux des différences , suivant les différences de leurs \Tjes religieuses. La morale et le dogme sont intimement unis, ou plutôt sont, dans le christianisme, une seule et même chose à leur principe : ce que le dogme souffre , la morale le souffre aussi ; ce qui fortifie et épure le dogme, épure et fortifie la morale. Il sera donc naturel d'attendre des différences entre le morahste catholique et le moraliste protestant ; et parmi les catholiques mêmes, entre les jansénistes et le reste des docteurs de l'Église romaine.
En lisant les Provinciales, écrites vers le milieu du dix-septième siècle, nous sommes déjà bien loin de la morale naturelle de Montaigne et de Charron ; les bases anciennes ont été restituées ; la religion catholique, subissant à son insu l'influence de la grande révolution religieuse du seizième siècle, et participant dès lors à l'un des caractères essentiels de la Réforme,
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aspire à former avec la morale un tout indivisible : agir doit être la conséquence de croire ; croire doit être le principe d'agir ; il n'y a pas de dissentiments sur cette question; du moins on ne les avoue pas.
Les jésuites, comme Pascal, reconnaissent le christianisme pour point de départ de la conduite et des mœurs ; mais les premiers cherchent à accommoder la règle divine aux passions humaines, tandis que Pascal, dans ses écrits comme dans sa vie, s'efforce de ramener les passions humaines sous le joug de la règle divine- Il y a cette différence encore, que la théologie de Pascal , plus sévère , correspond à une morale plus pure, et que la morale relâchée des jésuites semble procéder d'une théologie moins exacte et moins scripturaire.
Il existe enfin, indistinctement chez les protestants et les catholiques, une différence entre les orthodoxes, qui se tiennent plus collés à la lettre, et les mystiques, qui accordent plus à l'esprit. Bourdaloue et Nicole, Fénelon et Duguet, Bossuet et Saurin offriraient sous ce rapport des points de comparaison intéressants. Mais ce qui est plus intéressant peut-être que l'étude de ces variétés, c'est de voir avec quelle puissance la piété chrétienne fait de tous les esprits un même esprit. Tous les docteurs pieux ont eu la même religion et la même morale.
Cela ne nous empêcherait pas, si le temps nous le permettait, d'examiner à part et d'étudier à loisir chacun des grands écrivains religieux que nous venons de nommer. Mais pour le faire aussi convena-
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blement que nos forces peuvent nous le permettre, il ne faudrait guère moins de temps que nous en avons déjà consommé, et nous ne saurions nous résoudre à étouffer d'aussi beaux sujets dans les étroites limites du temps qui nous reste. Passer rapidement sur les écrits de ces hommes éminents serait sans respect pour eux et sans utilité pour vous. Heureux qui peut tout abréger parce qu'il voit tout! Pour nous, nous n'espérons pas faire connaître sans de longs développements et sans des citations nombreuses , tous ces génies si beaux et si divers : ce grand Bossuet, en qui semble renfermée toute la majesté du dogme chrétien, entre les mains de qui deux idées, la mort et l'éternité, remuent comme de puissants leviers toutes les âmes d'un auditoire, et qui prosterne avec lui-même dans la poussière toutes les grandeurs humaines ; ce Bourdaloue , si austère , si zélé, si saintement passionné, si riche d'idées, si fort de preuves, si étonnant de dialectique ; ce Massillon, à qui toutes les consciences ont dit leur secret, qu'on a appelé le confesseur universel de la nature humaine, qui nous aide à lire dans notre propre cœur, qui connaît la société, le monde et la cour, qui compatit avec sévérité, condamne avec sympathie, et répand sur ses conseils et sur ses réprimandes mêmes, l'onction la plus suave; ce Saurin, l'honneur de la chaire protestante, rapide, pressant, quelquefois abrupte, toujours précis et net, n'évitant les difficultés d'aucun sujet, ne craignant jamais pour la vérité, ou plutôt ne craignant jamais la vérité elle-même , vrai envers
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et contre tous, parlant d'autorité, et annonçant la morale comme une vérité rigoureuse et positive ; ce Fénelon, que son nom seul caractérise et retrace, parce que ce nom depuis longtemps est celui de l'éloquence la plus persuasive et la plus douce , Fénelon qui semble renfemier en lui toute la grâce de la religion, comme Bossuet en a pris toute la majesté, et pourtant guide peu sûr, lecture dangereuse pour beaucoup d'âmes, qui trouveraient chez lui le superflu avant le nécessaire, voudraient courir avant de savoir marcher, et se nourrir de toutes les douceurs de la religion avant d'en avoir savouré la salutaire amertume ; enfin , dans l'école de Port-Royal , ce Nicole, qui en fut l'un des principaux ornements, lui à qui manque l'imagination du style, qui sans verve, sans agrément, mais savant dans le cœur humain et dans la religion, a déposé dans ses Essais de morale un trésor d'instructions et de directions utiles; ce Duguet, laborieux et meilleur écrivain, dont les écrits et la correspondance respirent la piété la plus saine, la maturité de l'expérience, une sévérité sans rudesse, l'onction et la gravité, et qui n'offre pas moins d'intérêt à des lecteurs protestants qu'à des lecteurs catholiques; Quesnel encore, si indignement persécuté pour ses Réflexions morales sur le Nouveau Testament, ouvrage admirable, et peut-être sans égal dans son genre, où la profondeur de l'émotion chrétienne se confond avec la profondeur de la pensée théologique, et qu'on ne saurait lire sans se sentir entraîné dans une sphère plus haute de sentiments
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et de désirs. J'aime mieux, Messieurs, m'en tenir à cette pauvre et stérile nomenclature, que d'entreprendre une re\"ue précipitée, qui, pour être un peu plus étendue , n'en serait pas moins superficielle, et remplirait moins les lacunes qu'elle ne les ferait sentir.
Nous avons signalé la tendance caractéristique du dix -septième siècle, cette concentration puissante, qui, tout en vivifiant les diverses branches de la culture sociale, ramenait chacune d'elles sous l'empire d'une autorité reconnue. Mais gardons-nous de croire que l'esprit dominant de cette grande période en fut l'esprit unique. Sous son apparente immobilité, le siècle de Louis XIV recelait un mouvement caché. Au premier coup d'œil , il est vrai , on serait tenté de croire à une sphère tournant sur elle-même; religion, littérature, morale, tout semblait stationnaire; mais, sous cette enveloppe solide et majestueuse, un travail se poursuivait, une réaction se préparait, timide d'abord, puis de plus en plus hardie, contre la sévère orthodoxie qui prétendait régir toutes les manifestations de l'activité intellectuelle. En prenant les siècles dans leur ensemble, on est forcé de reconnaître à l'esprit humain une marche plus régulière qu'on ne l'avait estimé d'abord. Sous le règne du grand roi , certaines choses , sans doute, continuaient à subsister dans une maturité glorieuse ; mais il était loin d'en être ainsi de toutes. L'eau qui se trouve entravée dans le cours naturel de
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son écoulement , a beau sembler paisible ; elle s'amasse d'heure en heure contre la digue qu'elle finira par franchir, ou plutôt par renverser. Dans des conditions analogues, l'esprit humain songe moins à s'exercer qu'à se venger. Une chute violente et précipitée est en général sa revanche après une longue compression.
Quelques symptômes d'indépendance trahissaient, sur plusieurs points, cette inévitable, mais sourde réaction. En littérature, Perrault s'insurgeait contre l'autorité de Boileau , et la fameuse querelle des anciens et des modernes subsiste comme un témoignage du mouvement des esprits à cette époque. Le culte voué à l'antiquité fut mal attaqué et mal défendu ; mais si l'antagoniste du législateur du Parnasse eût été plus capable de soutenir la lutte, sa pensée eût répondu à celle de bien d'autres.
En politique, même caractère. Fénelon, sous ce rapport, se présente à nous comme un véritable réformateur. Il est le libéral du dix-septième siècle; ses écrits offrent un ensemble de doctrines politiques, un système de gouvernement, des modèles d'institutions, qui dépassaient tout à fait le cadre des idées de son temps. Louis XIV ne s'y trompa point; la disgrâce et l'exil dans l'archevêché de Cambrai du prélat que le monarque appelait un bel esprit chimérique, en témoignent assez. Un sens d'une admirable justesse révélait au roi le danger de tout ce qui, de près ou de loin, pouvait tendre à ébranler l'ordre de choses que l'œuvre de son long règne fut d'étendre