‹ Moralistes des seizième et dix-septième sièclesChapitre 3 sur 20 · INTRODUCTION. DE LA MORALE DANS LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. DE LA MORALE DANS LA LITTÉRATURE

Messieurs ,

Pour faire comprendre le sérieux et l'étendue du sujet que nous avons à traiter, il suffit de ra[)peler ce que signifie le mot de morale. La morale, c'est la science des mœurs, c'est l'art de vivre, ou plutôt l'art de soumettre sa vie à l'autorité de la conscience, de l'assujettir à des principes assez élevés et assez puissants pour dominer l'existence. Tout ce qui sert à ce but rentre dans notre sujet, sous une face ou sous une autre.

Ainsi, sous le terme général de moralistes, nous n'entendons pas seulement ceux qui ont traité de la morale d'une manière scientifique. Ceux qui donnent à l'àme humaine imc juste idée d'elle-même, lui

2 INTHODLCXION.

valent autant que ceux qui l'endoctrinent. La peine que prennent ceux-ci est vaine le plus souvent. En morale, la règle est peu de chose ; le motif est tout. Du moins, la règle n'est utile qu'à ceux qui sont disposés à l'observer, et cette disposition ne peut être que le résultat d'une affection ou d'un intérêt. Mais pour agir sur le cœur, il faut le connaître ; il faut envisager les circonstances spéciales dans lesquelles se déploie le principe moral, partant la vie humaine, le jeu des passions, la société dans ses rapports principaux, l'influence que la vie sociale exerce sur la morale individuelle; il faut voir si les êtres les plus distingués par leur moralité ne sont pas plus disposés que tous les autres à avouer que la morale humaine manque d'un centre; il faut voir si un mécontentement sourd, si le sentiment opiniâtre d'un vide à combler, d'une contradiction à faire disparaître, ne rongent pas intérieurement tous les hommes, si les meilleurs ne traînent pas au tombeau le regret d'une destination trompée, la crainte d'avoir perdu leur vie et compromis leur avenir; il faut étudier les manifestations de l'âme dans la solitude et dans la société; en un mot, il faut s'assurer si l'humanité est dans l'état normal qu'on s'est plu à supposer.

C'est là ce que nous appelons la morale descriptive, par laquelle tout moraliste devrait commencer. La morale scientifique s'occupe, soit des préceptes, soit des motifs. Remarquons, en passant, combien, sous ce dernier rapport, le plus important cependant, la morale humaine s'est trouvée défectueuse. Que de moralistes étendent au loin le champ de l'observation,

INTRÛDCXTION. 3

développent les préceptes avec ampleur, et demeurent stériles dès qu'il s'agit de fournir à la vie humaine des mobiles déterminants ! Quand il s'agit de moraliser en grand, c'est-à-dire d'enchaîner à la loi morale tout l'ensemble de la vie, de ne faire de toute la vie qu'un acte uniforme et continu d'obéissance au principe du bien, au devoir, il ne se présente à eux ni affection ni intérêt avec lesquels ils puissent envelopper toute la vie. La nécessité d'être vertueux en général manque dans le système de la morale naturelle; cette morale peut, je l'avoue, rédiger un système plus ou moins coQiplet par voie de juxtaposition ; mais ce système, pour être complet, n'est pas un, n'est pas organique; la morale ordinaire connaît des devoirs et non le devoir, des vertus et non la vertu.

Le vrai morahste serait donc celui qui créerait des motifs à la vertu en général. Or, ({uels que soient ces motifs, il faudra qu'ils rentrent dans les deux sphères générales de l'intérêt et de l'affection. Mais l'intérêt ne saurait être définitivement notre mobile ; car il absorberait le devoir et ne laisserait rien subsister de toute la morale. On ne peut donc l'admettre qu'au point de départ, comme véhicule provisoire, destiné à conduire jusqu'à FaÛéction, et puis à s'absorber en elle. L'affection doit rester seule avecle devoir, qu'elle n'absorbe pas, qu'elle laisse subsister distinct, indépendant, mais qu'elle vivifie, qu'elle transfigure, et à qui, dans l'inerte chrysalide où il s'agite sans avancer, elle attache de brillantes ailes. Voilà quel serait le grand-œuvre du moraliste : créer l'affection, et par

4 IMUODUCTION.

l'afFectioii une nouvelle âme. Voilà où il ne parviendra jamais par la vertu des règles. Ce qui est nécessaire, c'est un fait approprié à la nature de nos éléments moraux actuels, et capable d'en tirer une aflfection nouvelle, qui soit elle-même en état d'enfanter l'obéissance dans le sens le plus général. Tout ce que peut faire le moraliste est de chercher ce fait, ou de le constater s'il lui est annoncé.

Nous aurons à nous occuper de tous ceux qui, le voulant ou ne le voulant pas , ont exprimé des idées morales. Tous sont moralistes à leur manière. Il y a d'abord les moralistes jjo/if/çues; car, bien que la politique soit, dans un sens, distincte de la morale, elle correspond toujours à l'idée morale dont elle dérive. Les idées et les systèmes politiques ne se sont formés, les gouvernements de nature diverse n'ont prévalu qu'ensuite des idées morales d'une certaine époque.

]Mais les grands peintres, je dirai presque les grands révélateurs de la nature humaine, ce sont les moralistes poêles; car les poètes sont naïfs. Ils sont aussi, dans un sens, les premiers des philosophes. Tout grand poète est philosophe d'instinct et d'inspiration; tout grand philosophe est poète. Point de haute philosophie sans imagination; l'observation et l'induction, qu'on a nommées les deux béquilles de la science, n'avancent pas si elles ne s'inspirent de la puissance vitale de l'imagination. Le génie même d'un Newton et d'un La Place touche à celui d'un poète par beaucoup plus de points que le vulgaire ne le suppose.

Mais je ne puis donner le beau nom de poètes à

tous ceux qui récréent les loisirs d'une société civilisée. Les vrais poètes sont ceux qui ont reçu de Dieu, avec le don de l'expression, la puissance de pénétrer plus avant que d'autres dans les choses du cœur et de la vie. Non-seulement ils sont vivement saisis des aspects de la surface, mais ils percent jusqu'à l'idée dont les faits sont la réalisation. En décrivant ou une scène mobile ou une perspective de la nature inanimée, ils rencontrent l'idée qu'elle exprime, ils s'unissent au sentiment qu'elle éveille. Ils disent, non sous une forme abstraite, mais sous une forme individuelle où la réalité palpite, ce que pense l'humanité dans toute l'intimité de sa pensée. Leurs paroles, expression des sentiments qu'ils ont accueillis en eux par une sorte de divination , sont autant d'aveux , de cris de l'humanité, d'éclairs jetés clans ses ténèbres. Tout cœur humain a de ces cris, de ces aveux, de ces éclairs, mais plus rares, plus voilés; le poëte les a tous recueillis, c'est-à-dire qu'en s'identifiant à chaque situation et à chaque caractère , il a senti pour ce caractère , il a épousé cette situation. Son personnap:e, c'est lui-même, ou plutôt c'est l'humanité se personnifiant en lui dans ce qu'elle a de plus général, et par là même de plus profond. Ce n'est donc pas proprement imitation, c'est réalité. La même confiance que demande la réalité vous est demandée ; vous sentez par instinct que le poëte a dit vrai; l'idée ne vous vient pas de le démentir. Je n'exige du poëte que d'être vrai et de ne pas intéresser au vice : c'est là toute sa moralité positive.

6 INTRODL'CTION.

A-t-il en effet parlé vrai ? Eh bien ! dans ce cas, nous disons qu'il a parlé en chrétien. Toute vérité, en morale, est une partie du christianisme, qui est toute la vérité. Tout ce qui est vrai, le christianisme l'adopte ou plutôt le réclame. C'est par là que des poètes, qui d'ailleurs n'ont, ni dans leurs écrits, ni même dans leur vie, suffisamment respecté les lois de la morale, ont été chrétiens à leur insu dans leurs peintures de l'humanité ; tant il est vrai qu'en bien, comme en mal , les hommes ne savent ce qu'ils font. C'est par là que maint ennemi de la foi chrétienne l'a servie d'une main en l'attaquant de l'autre. C'est par là que la bibliothèque du chrétien s'accroît de tant d'ouvrages que leur tendance involontaire lui rend, quand leur tendance volontaire les lui ôtait. Par là le Faust de Goethe est un ouvrage chrétien , et le Misanthrope de Molière est un sermon sur Jacques, III, 17 '1) .

Tout écrit littéraire est, à mes yeux, un écrit de morale, en ce sens qu'il témoigne d'un état particulier de la société. Ainsi, sans prétendre faire une histoire de la morale, mais sans non plus négliger les moralistes proprement dits , je me propose d'examiner principalement les idées morales, spéculatives ou pratiques, exprimées et propagées par la littérature, pendant le cours des trois derniers siècles (2).

La littérature, IMessieurs, est un ensemble de faits

(0 « Mais pour la sagesse qui vient d'en haut, elle est premièrement pure, « puis paisilile, modérée, traitable, pleine de miséricorde et de bon? fruits, point « diUiPullucuse ni dissimulée. » (Jacques 111, 17.)

(2) Pour le dernier de ces trois siècles, voir V Histoire de la littérature française au dix-hnitiùme siècle, par A. Vint.t. (Éditeurs.^

très complexes. L'art d'écrire ne peut être notre seul objet; si les formes de la pensée ont droit à notre attention, c'est la pensée elle-même qui surtout la réclame. Ici la littérature Ta se présenter à nous sous un autre aspect que celui d'un art ; elle est partie intégrante de la vie humaine, en tant que sociale et civilisée.

La formule de M. de Bonald : « La littérature est « l'expression de la société, » accueillie d'abord avec enthousiasme, a plus tard été contestée. Mais on l'a combattue en vain; la sentence qu'elle porte est souveraine et irrécusable. Je ne sais guère de loi plus absolue , de vérité qui porte mieux le cachet de l'àpriori. Comment la littérature d'un peuple pourraitelle ne pas exprimer l'état des mœurs et des esprits à chaque période de la vie nationale ? Les dérogations que semble subir cette règle inflexible ne sont qu'apparentes; mais, pour se convaincre de ce fait, il faut envisager la littérature dans son ensemble. Tel ou tel écrivain peut n'avoir pas exprimé son époque ; il peut s'être trouvé en avant ou à côté du courant; il y a eu, il y aura toujours des génies excentriques ou prématurés. Mais, dans sa généralité, la littérature ne saurait être ni excentrique ni prématurée; elle est assujettie à son temps, même en réagissant sur lui. Elle rend ce qu'elle a emprunté; mais il est dans son essence de rendre moins (ju'elle n'a reçu.

On le sent, il est sans doute important de perfectionner et d'étendre les formes de l'art d'écrire, mais il est surtout essentiel d'étendre l'esprit humain , de

demander des informations aux esprits les mieux informés. Il appartient sans contredit à l'iiistoire de nous faire connaître dans un sens les idées morales d'une nation, en nous présentant le tableau des faits, conséquences de ces mêmes idées ; nous ne mettrons pas de côté cette source de lumière. Mais convenonsen, le témoignage de l'histoire n'a pas la naïveté de celui de la littérature. Les idées sont réfléchies par les faits, cela est vrai ; mais les faits de l'histoire sont rapportés volontairement et de propos délibéré; ils sont susceptibles d'erreurs et d'interprétations très diverses; ils sont sous l'influence des volontés individuelles ; ils rentrent beaucoup plus dans le domaine du contingent et de l'accidentel. Le témoignage des littérateurs est précieux en ce qu'il est avant tout involontaire. Quelquefois, loin de chercher à rendre l'état de la société qui les entoure, ils prétendent exprimer les idées les plus opposées à celles de leur temps. Ils sont parfois d'autant plus fantastiques que la société est plus positive. Mais ici encore ils sont des témoins authentiques de leur époque ; ils la font ressortir par voie de contraste. Ils dessinent sur le fond de leur siècle , et le fond ressort d'autant mieux que le dessin en diffère davantage. Nul indice ne doit échapper à l'histoire de la littérature; les plus insignifiants en apparence sont fréquemment les plus concluants.

Les moralistes qui se bornent à décrire ont encore un autre avantage sur les moralistes proprement dits. On s'est figuré trop souvent la morale d'une nation

INTRODfCTIOX. 9

SOUS ia dépendance de quelques hommes ; on se l'est, à certains moments, représentée comme élaborée dans la solitude du cabinet, puis descendant de là jusqu'au peuple, qui se trouvait ainsi enseigné ou corrompu par un ou deux écrivains. Sans nier que les écrits spéciaux de morale n'exercent de l'influence sur les mœurs d'une nation, nous estimons cependant que le philosophe ou le moraliste est bien plus au service du peuple que le peuple ne l'est au sien. Ses principes se sont formés, en général, dans l'atmosphère morale circulant autour de lui, et nous ne pouvons nous empêcher de voir dans les œuvres de morale, aussi bien que dans les œuvres littéraires, l'expression plutôt que la règle des idées morales. Elles sont loin, d'ailleurs, d'en être l'expression la plus fidèle. La science estune solitude qui nous soustrait à l'influence de la société. Le littérateur, au contraire, n'est ce qu'il doit être qu'à la condition de se tremper dans le mouvement social. Sa vocation l'oblige à se mêler au monde jusque dans la solitude de son cabinet, et là môme, la liante retraite ménagée au savant lui demeure interdite. Sous ce rapport, les moralistes religieux nous seront peutêtre les moins utiles. Si la science nous isole, la religion nous isole plus encore ; ses racines sont plongées dans le ciel; elle vit du monde sjjirituel et de l'idée éternelle. Les moralistes chrétiens se ressemblent tous d'ailleurs sur un point; pour chacun d'eux c'est de la religion que la morale découle.

Je ne remonte, Messieurs, que jusqu'au seizième

siècle. Il faut savoir se borner: la littérature des époques précédentes fut d'ailleurs moins abondante et moins variée, et nous croyons ce spécimen assez ample pour nous fournir une idée de la capacité naturelle de l'homme par rapport aux idées morales. Trois siècles de culture et de pensée, chez une nation civilisée , dans le sein de laquelle tant d'événements se sont précipités, où l'esprit et la passion se sont si richement développés, doivent suffire pour parcourir et connaître les principales idées morales de l'humanité. Voici bien des siècles que l'homme cherche un principe qui puisse servir de base et de règle à sa vie. C'est un besoin qui le tourmente ; il sent qu'il lui faut une boussole, un fil directeur. Il le poursuit tantôt dans une idée, tantôt dans une autre. Un jour, ce sera la bienveillance, la sympathie; un autre, l'intérêt bien entendu, c'est-à-dire l'égoïsme; un autre encore, la grande idée du devoir. Un jour enfin, c'est au-dessus de soi-même, c'est en Dieu que l'homme cherche le point de vue dominant de sa vie et le principe fixe de son cœur. Tous les systèmes humains peuvent se réduire à quatre ou cinq idées principales qui se succèdent les unes aux autres et, à des époques plus ou moins distantes, occupent la scène du monde. Elles retiennent sans cesse les mêmes, mais sous des aspects et des noms différents. Chacune reçoit du temps qui l'introduit une physionomie particulière : ainsi , par exemple , l'ancien système d'Épicure et Tépicurisme du dix-huitième siècle. Ce sont ces divers essais qui nous occuperont ; nous verrons ce que l'homme a cherché

mraoDiT.TioN. 11

et ce qu'il a trouvé. Un fait nous frappera : l'homme, à lui seul , n'a jamais rencontré qu'une partie de la vérité. Ce sont des fragments cherchant à se rejoindre, et ne pouvant en venir à bout. L'homme ne s'est jamais tout à fait trompé ; dans ses plus grossières erreurs reste toujours un lambeau de vérité. En morale, aucune erreur absolue ; mais vérité incomplète, vérité exagérée, vérité mal appliquée. Tous les systèmes, à commencer par celui de l'intérêt, présentent toujours quelque côté vrai. Ce sont les débris d'un corps vivant qui semblent s'appeler, se rechercher, mais qui, dans le fait, restent isolés et sans vie. Comme un tronc mutilé, des rameaux arrachés, des feuilles dispersées, autant de parties substantielles d'un arbre, demeurent épars sans qu'il soit au pouvoir humain de leur rendre l'ensemble et l'être, de même il est au-dessus des facultés humaines de composer un tout de ces éléments divers; le lien de la vérité morale vient d'ailleurs. Sur ce point, nous ne nous refuserons pas aiLx digressions. Nous discuterons, à mesure que l'occasion les amènera, les grandes questions de la morale.

Un autre motif m'a déterminé à prendre le seizième siècle pour point de départ. C'est une époque critique, c'est le commencement d'une ère nouvelle; il appartient sous plusieurs rapports au moyen âge, et cependant il forme le portique de l'âge moderne. Sans prétendre en faire l'histoire, je chercherai à signaler quelques-uns de ses caractères. C'est alors, du reste, qu'on voit se prononcer les traits de cette philosophie qu'on peut dire française, et à côté de laquelle toute

autre semble plus ou moins exotique, la philosophie du sens commun: en spéculation celle des apparences, en pratique celle du juste milieu , combinée avec le scepticisme quant aux choses invisibles ; philosophie qui, déjà perceptible dans le Roman de la Roue, se retrouve tout entière, et dans son plein développement, dans les écrits de Voltaire F.

On s'est plu à envisager le seizième siècle comme une époque exceptionnelle; une illusion poétique lui a donné une grandeur presque unique ; on en a voulu faire une anomalie dans la suite des âges. On lui a prêté une individualité en quelque sorte indépendante, comme si les siècles n'étaient pas soumis aux mêmes lois que les hommes, continuation et conséquence les uns des autres. Il faudrait une révolution de toute notre nature pour pouvoir légitimement assigner à un siècle un caractère unique et indélébile. Le seizième siècle est moins individuel qu'on ne le suppose généralement ; il n'est pas fils de ses œuvres, mais il est le siècle du paroxisme , celui qui vit éclater l'orage amassé par ses prédécesseurs, mûrir les fruits dès longtemps semés, tomber la digue battue par tant de vagues accumulées. La chaîne est ininterrompue; les mêmes forces qui sans succès avaient travaillé la société, la pensée humaine jusque-là trop faible dans

(i) Le Roman de la Rose est un exemple frappant de toute une famille de poèmes composés avec de l'esprit et des rimes. Cette composition où tout est prosaïque et vulgaire, où Von ne peut guère louer que quelques traits d'une satire piquante et une certaine précision de style, a peut-être décidé, A quelques égards, la tendance de notre poésie. 11 ne faut pas trop s'en étonner; des esprits subalternes ont plus d'une fois opéré d'importantes révolutions dans le domaine des jiarts, et la première iiabilcté est de venir à propos.

INTRÛDICTION. 13

sa lutte contre l'autorité, trouvèrent enfin leur essor.

Mais par ce mot d'autorité, nous entendons seulement l'autorité religieuse et spirituelle; car la pensée n'a pas soutenu alors de lutte contre l'autorité gouverneraentale. L'autorité civile commandait; la pensée ne la contredisait pas ; le pouvoir des gouvernements s'appuyait au fond sur les idées des masses; comme toujours, la force réelle était dans ces idées elles-mêmes. Le principe du seizième siècle n'était pas celui de l'émancipation universelle, quoique l'opinion contraire ait souvent prévalu. L'éloge ou le blâme s'y sont attachés, selon les motifs et les intérêts très divers qui ont travaillé à faire envisager la Réforme comme la préface du grand mouvement social de la fin du siècle dernier. Toute une école d'écrivains a fait de Luther et de Calvin les précurseurs de Robespierre et de la Convention. Ces auteurs ne le croyaient pas , mais ils l'ont fait croire. En principe et dans la logique du cabinet, les libertés ont beau se toucher, il n'en est pas ainsi dans les faits. Les idées qui forment le fond même de notre civilisation actuelle n'étaient pas encore accréditées.

Il est vrai, depuis les croisades, aucun fait n'avait produit sensation pareille, aucun fait n'avait si profondément remué les masses. La Réformation du seizième siècle agit même sur elles avec bien plus de profondeur. Les croisades furent une sorte d'entraînement aveugle; la Réforme, au contraire, saisit le plus souvent les individus un à un, dans l'intimité de leur conscience et dans la lumière de leur raison. Elle agit

14 INXUODLCTIOX.

fortement sur les masses, en pénétrant jusqu'au centre de leur énergie intime, et, sous ce point de vue, je ne nie pas qu'à l'époque de la Réformation le peuple ne soit devenu pour la première fois quelque cliose. Mais la latte de la pensée était ailleurs que dans la sphère politique ; elle n'était pas même à beaucoup près tout entière dans l'élément intellectuel. On a appelé la Réforme « le triomphe de la liberté d'examen ; » on a prétendu ne considérer la révolution religieuse que comme une dépendance , un accident entremêlé au fait principal; M. de Chateaubriand lui-même a dit que « ce fut, à proprement parler, la vérité philoso- « phiquequi, revêtue d'une forme chrétienne, attaqua « la vérité religieuse (1). » Comme s'il y avait deux vérités faites pour se combattre l'une l'autre ! Ajoutons à ce propos que si l'on doit louer quelques historiens d'avoir compris que l'histoire est autre chose qu'une série d'accidents pauvrement liés entre eux par le fil des causes prochaines et des volontés individuelles, nous sommes en droit d'exiger d'eux qu'ils s'appliquent sérieusement à discerner les principes générateurs des faits de l'histoire et à ne pas nous offrir à la place leurs idées faA'Orites.

Le mouvement du seizième siècle, moral avant tout, s'empreint d'une dignité rare, aux yeux de l'observateur qui sait lui reconnaître ce grand caractère. C'était la pensée morale c[ui s'efforçait de reconquérir ses droits. La pensée ne pouvait plus adhérer à la religion séparée de sa substance, la morale. Les croyances et

(0 CBATEAUBRiAiSD, Études historiques, I83i. Tome IV, page 261.

les formes imposées par l'autorité avaient pris à elles seules le nom de religion. C'était la religion moins la morale, l'arbre moins la sève; il y avait distinction profonde, séparation réelle entre le rite et la morale ; le peuple, habitué à croire en ses conducteurs spirituels, avait conservé un certain respect pour l'échafaudage de pratiques arbitraires, parfois même ridicules, qu'on lui offrait sous le nom de christianisme, et chacun espérait y trouver un refuge à la mort. Mais la relation de la religion avec tout l'homme avait disparu. Il existait même une autre séparation, celle de la morale d'avec la politique ; la politique de ces tempslà en témoigne de reste.

Ainsi les trois éléments qui règlent la vie humaine et qui lui impriment sa forme ne marchaient plus d'accord. Le genre humain ne peut supporter une scission pareille ; bon gré, mal gré, il faut qu'il cherche la synthèse dans ce que Dieu a uni. De siècle en siècle l'histoire avu se renouveler les tentatives de reconstruction, et çà et là, un bûcher, un échafaud ont signalé les heures critiques de cette conjuration latente et perpétuelle. Au début du seizième siècle, le divorce de la religion et de la morale est plus profond que jamais ; l'ancien conflit de la pensée et du rite officiel est parvenu à son point extrême. Alors, spectacle digne d'une mémoire éternelle, cette vérité chrétienne, qui est la vérité morale elle-même, s'échappe enfin de l'enceinte où elle était comme incarcérée , et répand au loin le ferment de la plus noble des insurrections. La Réforme n'est que la multiplication et le succès des ef-

16 INTRODl.CflON.

forts précédents; ses adeptes ne furent que les continuateurs des illustres martyrs des âges passés. De Luther à Jean Huss, de Jean Huss à Wiclef, de Wiclef à Pierre Yaldo, plus haut encore, on peut suivre les traces de cette protestation en faveur de la pensée et surtout de la conscience.

Elle fut de tous les âges , parce qu'elle est l'idée chrétienne môme, née avec Jésus-Christ et propagée partout où la Bible avait pu pénétrer. La réaction de la morale contre le rite est le vrai fait de la Réformation, sa gloire, le titre qui lui appartient. Il est vrai, la Réforme s'est présentée sous un aspect dogmatique ; mais ce fut parce que son fait capital est lui-même un dogme. Tout, dans la religion chrétienne, est morale; la divinité du Christ, la rédemption, tous les mystères sont, au fond, de la morale. Leur but est le salut et la régénération de l'homme. Or, qu'est-ce que la régénération si ce n'est de la morale? Seul entre les religions, l'Évangile ne pénètre dans la région de l'intelligence pure que dans la mesure où le réclament les besoins du cœur et ceux de la pratique. Aucun dogme oisif, aucun dogme qui soit là pour lui-même ; l'exposition de la vérité divine s'arrête juste au point où ces besoins ont trouvé satisfaction. Ainsi l'idée du salut par grâce qui domine toute l'œuvre de Luther, idée enfantée en lui dans le travail d'âme qui précéda l'action extérieure, n'est point une idée humaine, mais le principe même de la Bible , le mobile spirituel et divin qui, bien loin d'entamer la morale, en est le fondement et la vie. Oui, l'Évangile, d'un bout à l'autre,

est de la morale, et qui plus est, une seule idée morale se développant par sa propre énergie, se ramifiant et coulant de son propre poids dans toutes les pentes que lui préparent le cœur et les vicissitudes de l'existence. La corruption humaine a pu seule réduire ces ressorts vitaux qu'on appelle des mystères , à n'être que des spéculations ou des formules. En réhabilitant la morale dans la religion, les réformateurs remirent le christianisme à l'usage de la vie. Tel est le véritable aspect sous lequel on doit envisager la Réforme.

Il faut même en convenir, la liberté de conscience ne fut point le mobile qui poussa les réformateurs. L'histoire des persécutions, des supplices mêmes qu'ils autorisèrent, témoigne tristement de leur inconséquence à cet égard. C'était d'une autre liberté, tout intérieure et spirituelle, qu'ils étaient préoccupés. C'est plutôt chez des penseurs restés catholiques qu'on rencontre des protestations en faveur de la liberté de conscience.

En remettant la morale dans la religion, les réformateurs furent donc les auteurs d'une grande synthèse ; mais cette synthèse fut précipitée, et même à quelques égards prématurée. Elle se trouva ainsi défectueuse sous un rapport, et ce défaut a dû s'expier plus tard. Aujourd'hui nous en subissons les conséquences. Quand, après une fracture, l'os a été remis de travers ou à moitié, il faut casser de nouveau le membre pour le rendre à son état naturel. La Réforme alla trop loin, ou peut-être pas assez.

18 INTRODLCTION.

Mais, à côté de la réaction contre l'autorité sacerdotale, une autre réaction s'opérait, celle des penseurs restés catholiques de nom et pour la forme. A une époque où croire et vivre étaient deux choses distinctes et indépendantes, où le dogme n'était plus qu'un chitfre sans clef, la morale qu'une loi sans véritable sanction, il y avait à choisir entre deux partis : ou rétablir l'unité détruite, ou consommer la scission. Les réformateurs se fixèrent au premier parti. Ils furent sages; ils recoururent immédiatement à l'autorité de la Bible ; mais ils eurent le tort d'y vouloir tout trouver. Ils avaient quelques erreurs de système, ainsi une vue peu exacte des rapports de l'Ancien- Testament avec le Nouveau. Ces défauts étaient contre-balancés par le grand principe de l'assimilation individuelle de la vérité. Si tout, dans leurs idées, n'était pas rationnel, ils suppléaient à la raison par la foi. Le cœur est plus conséquent que l'esprit. Ils étaient en paix; ils possédaient un abri; les libres penseurs n'en avaient point.

C'est de ces derniers, et non des réformateurs, que nous avons à nous occuper ici. Repoussant l'autorité, cherchant en dehors de la religion une base et une règle pour la vie, ces esprits, plus embarrassés que servis par leur liberté, se trouvaient sur un terrain à la fois stérile et encombré. Oiseaux chassés du nid avant d'avoir des plumes, jetés du sein d'un dogmatisme servile, mais sûr, dans les hasards d'un scepticisme vague, ils laissaient peser sur eux une disproportion inévitable et constante entre le but et les

IiNTRODlCïlON. 19

moyens, entre les ressources et les exigences de leur situation. Manquant de vigueur pour la synthèse, ils se réfugiaient dans l'analyse, et là, ils se trouvaient serrés entre les lumières de leur esprit, qui condamnait une religion incapable de le satisfaire, et un vieux respect, ou môme un besoin de cœur pour quelquesuns. Les réclamations de la raison ont beau se faire entendre, l'âme ne se dessaisit pas facilement des restes d'une religion où elle a puisé ses premières tendances. Ils commencèrent donc par faire une réserve solennelle en faveur de ce culte qu'ils voulaient pouvoir retrouver, à l'heure du besoin, comme joug, comme sûreté, comme dernier asile. Semblables à des gens, qui, voulant courir à travers champs, commencent par bien fermer la maison et, pour y pouvoir rentrer en cas d'orage ou de danger, emportent la clef dans leur poche, ils se mirent à philosopher et à moraliser aussi librement que si la religion qu'ils professaient n'eût rien statué sur les objets de leurs recherches; toujours bons catholiques, ils ne laissaient pas d'être, dans leurs écrits, déistes, matérialistes, quelque peu athées, le tout sans conséquence. Il y avait dans le même individu deux êtres qui se faisaient de la place l'un à l'autre, et avaient grand soin de ne se pas coudoyer : l'homme d'habitude et de calcul, qui était catholique, et l'homme de pensée, qui était tout autre chose. Tout en observant certaines formes de la religion, ils ne lui demandaient pas ce dont, telle quelle était, ils la savaient incapable, c'est-a-dire de s'appliquer à la vie et de faire un seul tout avec elle;

20 IMUODUCÏION.

ils prétendaient avoir une religion d'une part, de l'autre une morale fondée sur des principes rationnels. Fatale et destructive idée, qui, sous air de respect, a miné par dedans, a évidé la religion, lui a soustrait toute sa substance et l'a réduite à une écorce sans vie.

Le seizième siècle, Messieurs, fut un siècle de forte activité intellectuelle, et cette condition poussait d'autant plus les esprits à chercher, pour la direction de la vie, cette règle que M. Saint-Marc Girardin appelle « une sagesse et une vertu séculières. » Mais l'état des choses accumulait les difficultés. Le trouble de la société avait passé dans les esprits. Au sein d'un peuple à demi sauvage, sous un gouvernement avili, au milieu des convulsions politiques, des agitations, des perplexités, des grossiers sophismes jetés sur les questions les plus élémentaires de la philosophie morale, ce n'eut pas été trop de l'autorité la mieux établie pour tenir bon contre le torrent qui menaçait de submerger les croyances. Et c'était alors que l'homme entreprenait de se donner à lui-même sa règle !

Eût-on vécu dans des temps plus paisibles, on se serait encore heurté contre d'insurmontables difficultés. A défaut de la religion on ne voulait, on ne pouvait faire reposer la règle de la vie que sur la philosophie. En effet, de la philosophie seule doit procéder une morale qui ne veut pas procéder du dogme. Mais en réalité, la philosophie, à cette heure, n'existait pas. Elle allait précisément surgir des efforts de la libre pensée; mais elle n'avait encore ni base

INTRODUCTIOX. 21

arrêtée, ni véritable substance. Dans les écoles, on ne connaissait guère plus que des formules ; l'autorité jouait en philosophie le même rùle qu'en religion ; on aurait plus volontiers douté de saint Paul que d'Aristote. Ici, comme ailleurs, tout était à démolir et à reconstruire.

La science elle-même était à faire. Quand il s'agit de créer une morale, la science n'y peut rester étrangère; toutes ses branches s'y trouvent intéressées. Ce qu'il y avait alors, c'était de l'érudition, non de la science. On savait beaucoup de choses, mais on les savait mal; c'était un ramas indigeste. Il fallait passer par les livres pour arriver aux choses. La restauration des études classiques, essentielle d'ailleurs à la culture de l'esprithumain, ne pouvait apprendre beaucoup à ceux qui avaient surtout besoin de se mêler à la vie. L'enthousiasme exclusif pour l'antiquité ouvrait la porte à di\ erses erreurs. On prétendait faire cadrer l'antique morale des stoïciens avec l'ordre de choses moderne, Lycurgue avec les institutions féodales, le moyen âge avec la république romaine. Certains esprits anticipaient sur les rêveries du socialisme et de la démagogie moderne. Ces idées, du reste, remuaient peu, précisément à cause de leur exagération. Il n'y a que les erreurs modérées qui soient redoutables.

Il est vrai, de grands événements avaient donné secousse au siècle et élargi l'horizon de la pensée : l'imprimerie , les excursions lointaines , l'Amérique , le cap de Bonne-Espérance. Mais tout cela ne fournissait guère encore que des notions inexactes et des idées

mélangées de grossières erreurs. On en était réduit à la physique de Pline. Une large crédulité se combinait avec la tendance sceptique. La méthode même pour arriver à la science n'était pas découverte.

En dehors du mouvement de la Réforme et de son esprit , la recherche personnelle de la vérité, presque tout était incohérence ou excentricité. On se perdait dans la liberté de l'esprit comme dans un pays sans routes tracées. Aussi cette liberté produisit-elle peu de résultats. L'œuvre de ce siècle fut essentiellement négative en philosophie et en morale; elle se borna à détruire ce qui jusqu'alors avait été admis. Au fond, ce n'était que justice. Le scepticisme, à cette époque, fut une réaction, sinon nécessaire, du moins naturelle.

On rencontre des systèmes de philosophie, des doctrines de cabinet, qui semblent n'avoir de raison d'être que dans la disposition du cerveau qui leur donne naissance. Il n'en est pas de même du scepticisme. Partout où il a paru d'une manière un peu générale, il a été facile de tracer sa filiation; il s'enfante, ou dans la corruption de l'état pohtique, ou dans la dégradation de l'esprit philosophique. Ici, les deux causes opérèrent à la fois. Outre le désordre moral et social, les excès d'un dogmatisme opiniâtre et tyrannique avaient précipité toute une génération dans la situation oii Montaigne décrit le philosophe Carnéade : « Cette fantasie de Carneades, si vigoreuse, nasquit à « mon advis anciennement de l'impudence de ceulx qui « font profession de sçavoir, et de leur ouKrecuidance

« desmesuree (1). » L'insolence du dogmatisme ouvrit la Yoie à l'insolence du pyrrhonisme. Et de plus, ce qu'il y avait d'humain, de juste, de généreiuc dans les âmes, put trop aisément envelopper la fermeté des convictions positives dans la haine excitée par un despotisme d'esprit qui faisait couler tant de sang,

Puis, étrange confluent! les défenseurs de la foi s'avisèrent de faire du pyrrhonisme un auxiliaire de la Révélation. L'insuffisance de la raison dans le grand objet du salut de l'homme est une vérité sans doute, et une vérité que suppose toute révélation; mais au lieu de s'en tenir là et de constater les limites de la raison, ils voulurent l'annuler, et par -là ils donnèrent la main aux pyrrhoniens jusqu'au point où la route se bifurque. Personne n'était encore venu pour apprendre à bien douter. Parmi la généralité cependant, le scepticisme se produisit moins comme doctrine philosophique que comme tendance, affection de l'esprit. Jusqu'à Descartes et au delà, le scepticisme fut la philosophie de presque tous les penseurs qui n'étaient pas chrétiens, ou qui ne l'étaient qu'au sens du catholicisme. Les réformés seuls repoussaient d'un même effort ces deux tendances souvent si étroitement unies. Le catholicisme repose sur le pyrrhonisme, puisqu'il u'est que le désespoir de la raison. Cette disposition, commune à toute une lignée de sceptiques, se prolonge jusqu'à Pascal, chez qui le scepticisme, parvenu à son point extrême, se dissout dans la foi.

Mais au seizième siècle, le scepticisme revêt deux

(0 Montaigne, EssaLi. Livre UI, rhopilrc XI.

'2Ï INTUODUCTION.

formes différentes. Tantôt, comme chez Montaigne, c'est nne indolence, une volupté de l'esprit, une sorte d'épicurisme intellectuel. C'est Montaigne qui nomme le doute « un doulx oreiller pour une teste bien faicte. » Chez d'autres c'est plutôt une insolence de la pensée, qui se déguise en courage, en généreuse indépendance, et qui est, par un côté, contiguë au stoïcisme. Charron serait parfois le représentant de cette série de sceptiques; il exprime quelque part, dans son Petit Traité de Sagesse , le doute impétueux et incessant dont parfois il se fit l'apôtre. Le sage, selon lui, « ne « se doit lier ou obliger à aucune chose , mais se te- « nir libre, universel et ouvert à tout, tousjours prest « à recevoir la vérité , si elle se présente , adhérant « cependant au meilleur et plus vraysemblable qui « lui apparoit tel. Il gardera tousjours place à une « plus forte raison, ne jurant à rien. Jamais le sage « ne se laissera ravir la liberté d'esprit. Est-ce pas « chose estrange que l'homme ne la veut gouster, « voire s'otïense d'en ouyr parler? N'y a-t-il pas lieu « de s'escrier icy avec Tybere, et plus justement que « luy : 0 homines ad servitutem naii! Quel monstre est « cecy de vouloir toutes choses libres, son corps, ses « membres, ses biens, et non l'esprit, qui toutes fois est « nay à la liberté, et non le reste (1) ! »

A la première de ces formes du scepticisme nous répondrons qu'elle se condamne elle-même en avouant son principe. L'épicurisme , quel qu'il soit, est le contraire de la morale. Ajoutons de plus, en réponse à

(l) GuARROX, Petit Traité de Sagesse. Rouen, 1623, pages 5i et "25.

3Iontaigne, qu'il n'est pas donné à chacun de trouver l'oreiller si doux, que c'est là une affaire purement individuelle, et que, pour d'autres, le doute est un fagot d'épines qui les empêche de dormir.

L'idée que Charron exprime dans les paroles que nous avons citées, est plus spécieuse. Il importe, en effet, d'examiner les opinions, de comparer les siennes avec celles d' autrui, parfois de modifier les unes par les autres. Mais Charron va ici plus loin; il ne permet pas à l'homme de s'arrêter; il ne lui concède que des opinions provisoires. Il méconnaît ainsi la nature humaine : l'homme n'est pas fait pour comparer seulement; il éprouve le besoin de conclure, de donner du repos à son esprit et à son âme. Grande est la différence entre la disposition à ne se laisser convaincre que légitimement et l'habitude de ne se croire jamais convaincu. Si tout n'est qu'apparence et incertitude, si le juste et l'injuste, le beau et le laid, la vertu et le vice sont destinés à flotter sans terme sous le prisme de nos impressions, permis au sceptique de donner à cette situation le nom de liberté ; je n'y saurais trouver, quant à moi, que l'aride et dur labeur de l'esclave.

iSon, Messieurs, le scepticisme ne sera jamais à mes yeux ni un honneur ni un bonheur; je n'y puis voir qu'une maladie. Nous sommes faits pour croire, puisque nous sommes faits pour aimer et vouloir, en un mot, pour agir. Il faut donc que notre nature ait subi une détérioration profonde pour s'être laissée envahir par cette paralysie. Pourquoi donc, me direz-vous, est-il si facile d'y tomber, si malaisé d'en guérir?

Messieurs, la fréquence et la gravité du mal que je signale, sont précisément des preuves de l'état de déchéance où l'homme est tombé. A lui seul il ne saurait s'en défaire ; il faut que Dieu le rende à la santé en redonnant la vie à son cœur, et par là le jour à son esprit. Le cœur va au but bien plus sûrement que l'esprit. Le ressort de la croyance est un élément vital de notre nature ; preuve en soit la beauté morale qui accompagne en général les convictions fortes. Ce sont les seules qui demeurent calmes. Une connexion assez étroite existe en l'homme entre la puissance de la volonté et la capacité delà foi; l'esprit et le cœur s'énervent également dans la vacillation des principes.

Un symptôme caractéristique de ce que le scepticisme a de maladif, c'est l'inconséquence des sceptiques. Ils voudraient souvent s'arrêter, mais ils sont loin de compte. Qu'ils y prennent garde; quand le scepticisme dogmatise, il se mord la queue. Pour être logique, il est condamné à aller jusqu'au bout, c'està-dire jusqu'au pyrrhonisme, qui doute de tout et de son doute même. Car douter, c'est encore raisonner en partant d'un point convenu. Dire : je doute, c'est affirmer quelque chose, et le droit du doute absolu est même refusé au sceptique conséquent. Je doute si je doute, est au fond la seule expression qui lui soit permise.

Il est vrai, sur les choses invisibles et spirituelles, l'individu peut vivre en compagnie du scepticisme ; il est porté et soutenu par les croyances de ce qui l'entoure. Mais l'humanité ne peut être sceptique, et une

IXTRODLXTION. 27

nation , cette famille humaine, ne peut le demeurer longtemps. Une nation, dont la généralité se trouve atteinte du mal sceptique, sent se retirer d'elle la sève de vie, et si quelque crise salutaire ne la sort de cet état, elle n'a plus qu'à se dissoudre. L'expérience est là pour le confirmer.

Tout général que soit le scepticisme comme caractère du seizième siècle, il n'a cependant pas envahi tous les esprits. La tradition morale tient bon dans quelciues âmes , notamment dans la magistrature. Beaucoup mieux que le clergé, celle-ci a conservé nonseulement les mœurs, mais les maximes propres à réprimer les mœurs. Le calvinisme excepté, c'est au palais plus qu'ailleurs qu'on trouve encore des convictions saines. Les de Thon, les l'Hôpital professent, en morale et en religion, des doctrines positives et fermes; le Parlement garde en dépôt l'antique tradition chrétienne. Au seizième siècle, la piété catholique est parlementaire.

Quant à la littérature proprement dite, elle pantagruélise. Le pantagruélisme est défini par Rabelais, « une certaine gayetéd'esperit conûcte en mespris des « choses fortuites (li, » c'est-à-dire des choses convenues, consacrées môme. Cette gaieté, sceptique après tout, qui s'embarrasse assez peu d'offenser les opinions reçues et le culte généralement reconnu , qui dans l'état où se trouvaient alors les esprits peut paraître assez naturelle, est bien un des caractères du seizième siècle; elle y reparaît dans tous les écrits purement

fi) Rabelais. Nouveau prohf/ue du I.hre If.

28 IMRODUCTIOX.

littéraires. ^lais il n'en faut pas conclure qu'elle soit absolument propre à cette époque. Une gaieté insouciante et moqueuse est assez la marque d'une génération fatiguée des luttes intestines et cherchant la diversion dans l'étourdissement. Ces temps-là ne sont guère ceux des convictions. Cependant , quoique rhomme soit susceptible de rire d'un rire assez franc aux heures où lamorale s'en va, plus tard et à distance, ce rire n'égaie pas. Au seizième siècle, l'élément gaulois, prêt à disparaître, s'en donnait avant d'en finir; le joyeux cynisme de ce temps-là précédait rhypocrisie de la période suivante. La règle, l'ordre, l'étiquette allaient avoir leur tour. Le seizième siècle n'en sait rien ; mais dans sa joie effrontée il semble pressentir qu'il joue de son reste.

Page 1