ETIENNE DE LA BOETIE
« touts unis que touts uns : il ne fault pas faire doubte « que nous ne soyons touts naturellement libres, « puisque nous sommes touts compaignons; et ne « peult tumber en l'entendement de personne que « nature ayt mis aulcuns en servitude, nous ayants « touts mis en compaignie.
« Reste doncques de dire que la liberté est nature relie, et, par mesme moyen (à mon advis) que nous « ne sommes pas seulement nays en possession de « nostre franchise, mais aussi avecques affection de la « deffendre. Or, si d'adventure nous faisons quelque « doubte en cela, et sommes tant abbastardis que ne « puissions recognoistre nos biens ny semblablece ment nos naïfves affections, il fauldra que je vous « face l'honneur qui vous appartient, et que je monte, « par manière de dire, les bestes brutes en chaire, « pour vous enseigner vostre nature et condition. « Les bestes (ce m'aid' Dieu!), si les hommes ne « font trop les sourds, leur crient : Vive liberté. « Plusieurs y en a d'entr'elles, qui meurent sistost « qu'elles sont prinses : comme le poisson qui perd la « vie aussitost que l'eau. »
Nombre d'autres passages montrent au vif l'ardeur avec laquelle La Boëtie avait embrassé sa théorie :
« Mais à propos, si d'adventure il naissoit aujour- « d'huy quelques gents, touts neufs, non accoustu- « mez à la subjection, ny affriandez à la liberté, et « qu'ils] ne sceussent que c'est ny de l'une ny de « l'aultre, ny à grand'peine des noms; si on leur prei< sentoit, ou d'estre subjects, ou vivre en liberté, à
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« quoy s'accorderoient-ils ? Il ne fault pas faire clifti- « culte qu'ils n'aimassent trop mieulx obeïr seulement « à la raison, que servir à un homme; sinon possible « que ce feussent ceulx d'Israël qui, sans contraincte, « ny sans aulcun besoing, se feirent un tyran : du « quel peuple je ne lis jamais l'histoire, que je n'en « aye trop grand despit, quasi jusques à devenir « inhumain pour me resjouïr de tant de maulx qui « leur en adveinrent .
Et plus loin : « Tousjours le populas a eu cela : II <■<■ est, au plaisir qu'il ne peult honnestement recevoir, « tout ouvert et dissolu ; et, au tort et à la douleur « qu'il ne peult honnestement souffrir, insensible. Je « ne veois pas maintenant personne qui, oyant parler « de Néron, ne tremble mesme au surnom de ce ^ i- « lain monstre, de cette orde et sale beste : on peult « bien dire qu'aprez sa mort, aussi vilaine que sa vie, « le noble peuple romain en receut tel desplaisir, se « souvenant de ses jeux et festins, qu'il feut sur le « poinct d'en porter le dueil. Ce qu'on ne trouvera pas « estrange, si l'on considère ce que ce peuple là (' mesme avait faict à la mort de Iules César qui donna (f congé aux loix et à la liberté : auquel personnage « ils n'y ont, ce me semble, trouvé rien qui valust, « que son humanité ; laquelle, quoyqu'on la preschast « tant , feut plus dommageable que la plus grande « cruauté du plus sauvage tyran qui feut oncques, « pource que , à la vérité, ce feut cette venimeuse « doulceur qui envers le peuple romain sucra la ser- « vitude. »