ETIENNE DE LA. BOETIK
Dans la Servitude volontaire pas de traces du scepticisme de Montaigne, malgré l'amitié réciproque des deux auteurs. La vie future y est toujours mentionnée, même en passant, comme un état de rétribution. Ainsi, après avoir traduit en vers le passage où Virgile montre précipité au plus bas des enfers ce Salmonée qui avait voulu contrefaire Jupiter, La Boëtie ajoute : « Si celuy qui ne faisoit que le sot est « à cette heure si bien traicté là bas, je crois que ceulx « qui ont abusé de la religion pour estre meschants, « s'y trouveront encores à meilleures enseignes. »
Et à la fin et pour conclusion : « Apprenons donc- « ques quelquesfois , apprenons à bien faire : levons « les yeulx vers le ciel, ou bien pour nostre honneur, a ou pour l'amour de la mesme vertu, à Dieu tout « puissant, asseuré tesmoing de nos faicts, et juste « juge de nos faultes. De ma part, je pense bien, et ne c^ suis pas trompé, puisqu'il n'est rien si contraire à « Dieu tout libéral et débonnaire que la tyrannie, « qu'il reserve bien là bas à part pour les tyrans et « leurs complices quelque peine particulière. »
Nous dirons quelques mots, Messieurs, de la République de Jean Bodin, ouvrage assez peu connu aujourd'hui, mais qui obtint dans le temps un succès prodigieux. Il fut traduit dans la plupart des langues alors usitées, et admis comme texte d'enseignement dans plusieurs universités, entre autres dans celle d'Oxford.
Jean Bodin naquit à Angers en 1530. Il se voua à la carrière du barreau, et bientôt ses talents firent sensation, même à la cour. Il parvint à un haut degré de faveur auprès de grands personnages. Ce qu'il y a de plus honorable pour lui, ce n'est pas d'avoir obtenu cette faveur, c'est de l'avoir volontairement perdue. Il encourut la disgrâce de ses protecteurs en défendant aux États-Généraux les grands intérêts do la nation, et notamment la liberté de conscience. A en juger, soit par sa conduite, soit par ses ouvrages, on peut croire qu'il nourrissait un sentiment religieux sincère et profond. Bayle rapporte, d'après Ménage, « que Bodin avait été de la religion. »
Outre son livre de la République, Bodin en a publié un autre, intitulé : Démonologie. C'est une théorie sur les démons et les sorciers, sujet qu'on voit avec déplaisir abordé par un esprit de cette trempe, et qui fait disparate avec la nature et les facultés de l'auteur. Mais c'est là un trait caractéristique du seizième siècle. Il en est de même de la croyance à l'astrologie judiciaire, alors généralement répandue, et sur laquelle on rencontre dans la République, un passage assez curieux :
« Tous les astrologues demeurent d'accord que les « sages ne sont point sulDJects aux astres, mais que « ceux-là qui laschent la bride aux appétits desrei- « glez ne peuvent eschapper les effects des corps « célestes (1). »
Le mérite du livre de Bodin n'est ni dans la méthode, ni dans le style, passablement embarrassé; il consiste d'abord dans le vaste savoir dont il fait preuve, et par-dessus tout dans l'admirable modération qui s'y manifeste. Dans la seconde moitié du seizième siècle, ce caractère de sagesse et d'impartialité n'est pas un mince éloge. En général, la modération ne fait pas trop fortune dans ce monde. La Rochefoucauld en a fait l'apanage du faible. Mais la modération est de deux sortes : elle est négative, elle est positive. A une époque de torpeur, la force, la passion, une teinte même d'exaltation, sont un signe de puissance et d'individualité. Mais dans une période d'excès, de partis, de violence, comme celle où vi-
(0 Livre IV, chapitre IH.
vait Bodin, la modération est une vertu, qui ne peut être conservée que par une âme forte.
La marche de l'auteur est remarquable; il va de la famille à l'État par gradation, et finit son premier livre en définissant la souveraineté. Le seul point qui fasse contraste avec l'esprit de modération que nous venons de signaler, c'est l'opinion de Bodin sur la puissance paternelle. Il insiste pour que ce pouvoir soit restitué aux parents dans toute son étendue, tel que l'ordonnait l'ancienne loi de Rome, y compris le droit de vie et de mort : « Tout ce que j'ay dit ser- « vira pour monstrer qu'il est besoin en la Republique « bien ordonnée rendre aux pères la puissance de « la vie et de la mort, que la loy de Dieu et de nature « leur donne (1). » Charron , comme nous l'avons vu , ne va pas si loin que Bodin ; il reste même en arrière de Montaigne.
Ici, comme en beaucoup de cas, Bodin s'efforce de faire revivre la législation de l'Ancien Testament. Un fait digne de remarque, c'est la place assignée à l'Ancien Testament vis-à-vis du Nouveau, dans le seizième et le dix-septième siècle. Je crois qu'à ce sujet on est tombé dans l'erreur, et qu'aujourd'hui même il nous en reste quelque chose, sous une forme, il est vrai, fort mitigée. Bodin envisageait l'œuvre de Moïse comme une religion, plutôt que comme une législation. Assurément la loi de Moïse est l'œuvre de Dieu ; mais prise en soi, nous n'y trouvons pas tous les caractères qui font l'essence d'une religion. Il nous semble que,
(i) Livre I, chapitre IV.
par Moïse, Dieu a voulu surtout fonder un peuple, mais un peuple façonné de manière à recevoir en dépôt le germe de la vérité et de la vie, le germe du peuple chrétien. C'était l'enveloppe du fruit qui se formait et grossissait sous l'écorce ; à mesure que le fruit se développait, la coque mûrissait ; elle a éclaté enfin, et ses fragments épars gisent à nos pieds.
L'usage, au fond intempestif, que Bodin voulait faire de la législation mosaïque, le fit accuser de judaïsme par plusieurs de ses contemporains. On ne s'en tint pas là, on l'appela aussi huguenot et même idolâtre. Le fait est que, dans sa jeunesse, il paraît avoir été protestant; plus tard, cependant, il semble être retourné au catholicisme. Ce fut le cas de plusieurs hommes remarquables du seizième siècle. Convenons qu'à cet égard une différence notable existe entre ces temps et les nôtres. A son aurore, le protestantisme ne manifesta pas son principe de la manière dont il le déploie à présent. Aux yeux de beaucoup de gens il se produisait plutôt comme une nuance, une réforme à côté de la religion anciennement établie. Son esprit propre, ce qu'il a d'incompatible avec Rome, ne s'était pas encore nettement dégagé. Ceci explique comment un certain nombre d'hommes distingués et sincères, après avoir d'abord goûté ces formes nouvelles, plus satisfaisantes pour leur raison et pour leur cœur, plus tard, frappés peut-être des divisions qui se produisaient dans le sein du protestantisme, ou effrayés des conséquences de la séparation, finirent par se rejeter dans le sein de l'Église où ils étaient nés. Jean
Bodin paraît avoir été de ce nombre; mais, quoi qu'il en soit, il demeura chrétien, et ses sentiments chrétiens se font jour dans son ouvrage. C'est à lui qu'on doit cette belle définition de la République : « Les anciens appelloyent Republique , une société « d'hommes assemblés pour bien et heureusement
« vivre Par ainsi nous ne mettrons pas en ligne
« de compte, pour définir la Republique, ce mot heu- « reusemetit : ains nous prendrons la mire plus haut, « pour toucher, ou du moins approcher au droit gou- « vernement. Or si la vraye félicité d'une Republique « et d'un homme seul est tout un, et que le souve- « rain bien de la Republique en gênerai, aussi bien « que d'un chacun en particulier, gist es vertus in- « tellectuelles et contemplatives, il faut accorder que « ce peuple-là jouist du souverain bien, quand il a ce « but devant les yeux, de s'exercer en la contempla- « tion des choses naturelles, humaines et divines, en « rapportant la louange du tout au grand Prince de « nature (1). »
Bodin s'élève vigoureusement contre l'esclavage dans le chapitre V du livre I", intitulé : S'il faul souffrir les esclaves en la république bien ordonnée. Il estime l'esclavage incompatible avec la raison et la religion. On rencontre dans ce chapitre cette maxime, qu'il est utile de comparer à celle de Charron qui y correspond : « Il ne faut pas mesurer la loy de nature aux « actions des hommes, quoyqu'elles soyent invete- « rees. » Et il ajoute : « Ni conclurre pour cela que la
(0 Livre I, chapitre I.
156 JEA.\ BODIN.
« servitude des esclaves soit de droit naturel, et en- « cores moins y a de charité de garder les captifs « pour en tirer gain etproffit comme debestes(i). » Le chapitre entier présente de l'intérêt.
Plus loin, dans le livre V, Bodin se prononce contre les confiscations : « Le droit des confiscations est l'un « des plus grands moyens qui fut oncques inventé, « pour faire d'un bon prince un tyran (2). »
Enfin Bodin a été un avocat zélé de la liberté religieuse. Dugald Stewart en a fait la remarque et l'a cité avec éloge dans son Histoire des sciences métaphysiques, politiques et morales.
Voici un passage de la République qui contraste fort avec la doctrine de Charron. Le philosophe prêche la contrainte; le chrétien réclame la liberté de la pensée : « La seigneurie de Basic ayant changé de « religion, ne voulut pas soudain chasser les religieux « des abbaïes et monastères, ains seulement ordonna « qu'en mourant ils mourroyent pour eux et pour « leurs successeurs : de sorte qu'il se trouva un « chartreux qui fut longuement tout seul en son « convent et ne fut oncques forcé de changer ni de « lieu, ni d'habit, ni de rehgion, et quasi tous les « autres volontairement s'en allèrent. Geste mesme « ordonnance fut publiée à Coire, à la diète des Gri- <f sons tenue au mois de novembre 1od8. En quoy '( faisant, les uns et les autres estoyent contents (3). »
(0 Livre I, chapitre V.
(a) Livre V, chapitre IlL — Tout le chapitre a de l'intérêt.
(3) Livre IV, chapitre lU,
JEA^ BODIN. 157
Mais un passage plus remarquable sur le même sujet est le suivant : « Si le prince qui aura certaine « asseurance de la vraye religion veut y attirer ses « subjects divisez en sectes et factions, il ne faut pas, « à mon advis, qu'il use de force ; car plus la voce lonté des hommes est forcée, plus elle est revesclie ; « mais bien ensuyvant et adhérant à la vraye reli- « gion sans feinte ni dissimulation, il pourra tourner « les cœurs et volontez des subjects à la sienne, sans « violence ni peine quelconque ; en quoy faisant, non « seulement il esvitera les esmotions, troubles et « guerres civiles, ains aussi il acheminera les subjects
« desvoyez au port de salut Autrement il advien-
« dra que ceux qui sont frustrez de l'exercice de leur « religion et desgoutez des autres, deviendront du « tout atheïstes, comme nous voyons, et après avoir « perdu la crainte divine, fouleront aux pieds et « lois et magistrats (1). »
Ici, Messieurs, je me trouve conduit à revenir en arrière. Les observations qu'on m'a présentées sur la manière dont j'ai envisagé l'Ancien Testament, m'en font un devoir (2). »
Il est des sujets auxquels s'applique avant tout la parole adressée à IMoise : « Déchausse les souliers de « tes pieds, car ce heu-ci est saint (3). » Le point de
(1) Livre IV, chapitre VU.
(2) Ceci a été dil à Bàle, cours de 1832 à 1833. Dans l'intervalle d'une séance à l'autre, plusieurs des auditeurs de M. Yinel lui lémoigncrenl leur étonnement do la manière dont il avait parlé de l'œuvre de Moïse ; c'est pourquoi, dans la séance suivante, il s'attacha à développer et  préciser sa pensée. {Éditeurs.)
(3) Eïode, 111, 5.
158 JEAN BODm.
vue que je n'ai fait qu'indiquer en passant avait déjà rappelé ce mot à mon esprit; vos bienveillantes observations m'en ont mieux encore signalé l'importance. Peut-être, en parlant du degré d'autorité de l'Ancien Testament en fait de morale et d'institutions sociales, ai-je sacrifié la précision à la concision. Je ne veux ni rétracter, ni défendre ce que j'ai avancé lorsque j'ai dit que l'œuvre de Moïse me paraissait législation, non religion ; mais j'espère que l'importance du sujet et l'incertitude où j'ai pu jeter quelques esprits, m'autorisent à revenir là-dessus et à expliquer ma véritable pensée.
J'observe premièrement que je n'ai point prétendu énoncer une idée neuve. Sur un sujet pareil et traité depuis tant de siècles, une idée neuve pourrait presque s'intituler une idée fausse.
En second lieu, je dois dire que mon assertion ne tombait que sur l'œuvre de Moïse , et nullement sur l'Ancien Testament pris dans son ensemble.
Enfin, j'ai proclamé la divinité de l'œuvre de Moïse, dans quelque catégorie qu'il plaise d'ailleurs de la ranger. Qu'elle soit législation , ou qu'elle soit religion , je la tiens pour divine dans toute la valeur et la force du terme.
Ces points établis, j'entre en matière et je dis que si Dieu a donné une religion aux hommes, il n'en a donné qu'une, et que cette religion existait avant Moïse.
En fait de religion, Moïse ne fournit rien de nouveau, rien qui soit propre à la dispensation dont
il est l'organe. Moïse lui-même, en tant qu'historien, nous apprend que la vraie religion subsistait avant lui; il nous la montre sur le seuil d'Éden, descendant en héritage à une lignée de personnages dont il nous a transmis le souvenir ; il nous la fait voir en Noé, « ce prédicateur de la justice (1), » en Abraham, qui salua de loin le jour de Christ, en Melchisédech, « roi de justice et de pai^, sacrificateur du « Dieu souverain, » type de Jésus -Christ (2). Nous la voyons enfin chez Moïse lui-même; car, si je n'admets pas que son œuvre spéciale fut une religion, je suis loin d'admettre que la religion fut étrangère, non pas à son cœur, cela va sans dire, mais à ce que Dieu le destina à opérer.
Quelle était la religion de ces hommes des premiers temps? Il n'est pas facile d*en détermmer les détails avec précision ; mais il est certain que tandis que la multitude de ceux que l'Écriture appelle « les « enfants des hommes » était livrée à un esprit dépourvu de sens, et se faisait des dieux selon les caprices d'une imagination corrompue , l'élément de la rehgion vraie s'était conservé par tradition divine chez un certain nombre, un plus grand nombre peutêtre qu'on ne le pense généralement. Là se retrouvait, par la foi, un culte en esprit et en vérité, entretenu de temps à autre par des révélations surnaturelles. « Mais quelle était en particulier la religion « d'Abraham? dit un écrivain allemand. Religion,
(0 U Pierre H, 5.
(2) Genèse XIV, i8, et Hébreui V, 6-10; VI, 20; VII, i et 9.
« c'est union avec Dieu, vie en Dieu; obéissance, « amour, fidélité. Je suis le Dieu fort et puissant; « marche devant ma face et en inléyrité (1). Abraham « n'avait-il pas cette religion-là (2)? » Ces traces de l'union première de la créature avec le Créateur ne se montrent, il est vrai, que chez un petit nombre d'individus, vivant d'espérance, sanctifiant leur cœur dans le commerce spirituel du monde invisible, et ces étincelles rares allaient elles-mêmes diminuant ets'afFaiblissant. La loi primitive, non écrite, ne remplissait plus son objet, de convaincre l'homme de péché; l'idée d'un Dieu unique et spirituel disparaissait de plus en plus; l'idolâtrie envahissait la terre.
Mais une grande œuvre promise restait à consommer; elle devait reconquérir le monde à la vérité. Dieu ne laissa pas à ce résidu épars le soin de former le type de ses rapports avec lui. Dans le dessein qu'il a réalisé d'étendre et de préciser la vérité religieuse, nous découvrons trois traits qui caractérisent son œuvre.
Premièrement, Dieu veut se former un peuple, et ce peuple doit descendre d'Abraham. Pour l'appeler, le rassembler, l'organiser, Dieu suscite un homme puissant, c'est-à-dire un homme qu'il revêt de sa puissance. Il l'appelle de sa propre voix, comme il avait appelé Abraham. Moïse est chargé de retirer d'Egypte la famille d'AJ^raham, de la conduire à travers mille obstacles, mille vicissitudes, dans une terre de laquelle Dieu dispose en faveur de ce peuple. Le
(1) Genèse XYII, t. (2) Zahn; Das Reich Gottcs.
JEAN BODm. 161
sol est déjà partagé d'avance. Avant d'y arriver , le peuple est successivement placé dans une foule de circonstances propres à avancer son éducation ; Dieu lui est révélé de toutes sortes de manières. Mais Moïse est averti qu'il n'entrera pas dans le pays de la promesse, et, comme accablé du poids de la mission divine, il implore de l'Éternel la grâce du repos. Après lui, le peuple arrive dans la terre promise; il s'en empare en exterminant les peuplades qui l'habitent, et dès lors sol et nation appartiennent à l'Éternel. La formation du peuple est accomplie.
En second lieu, le principe de l'unité divine ayant disparu des esprits, il fallait en recréer la notion. La loi primitive, en d'autres termes la loi de la conscience, était insuffisante. Nous l'avons vu, la conscience, séparée de Dieu, ne suffit plus à ses fonctions; on choisit entre ses prescriptions; on incline vers ce qui est conforme à sa nature individuelle; on finit par s'obéir à soi-même. Il est aisé de se créer une morale d'après ses goûts et sa fantaisie; mais l'idée même de morale va peu à peu s' effaçant : il faut donc qu'elle soit remise sur la vraie base. Dieu alors proclame de nouveau son unité ; mais il la proclame par des faits. Il se rend présent, il se produit lui-même dans le désert; des miracles fréquents, permanents, rappellent sans cesse qu'il est là, qu'il est le seul Dieu ; l'Israélite a sous les yeux, il porte partout avec lui ce tabernacle dans lequel l'Éternel est comme contenu et renfermé. Tout se réunit pour rendre sensibles la présence el l'uuité divines.
Ensuite , Dieu promulgue une loi. Par des faits encore il en proclame l'inviolabilité ; une sanction promp(e , terrible , immédiate apprend au peuple choisi que Dieu prétend être obéi. Ce n'est pas une simple morale; Dieu ne veut pas seulement une obéissance fondée sur la beauté de la loi, sur Tamour qu'elle peut inspirer; il veut que la loi tire son autorité de lui-même; il veut être obéi comme souverain. Et c'est pour cela qu'il donne à son peuple une foule d'ordonnances qu'à notre point de vue nous appellerions volontiers arbitraires, c'est-à-dire qui ne semblent avoir de racines ni dans le cœur ni dans la conscience de l'homme. Plus visiblement elles s'écartent des données ordinaires de la nature, plus il devient évident que Dieu veut être obéi comme Dieu. Ceci est important à remarquer. Cette loi , souvent minutieuse, s'étendant à tous les détails de la vie, force l'homme à reconnaître qu'il est sous le joug du péché. En lui disant : « Fais ces choses et tu vivras, » elle ajoute aussitôt : « Si tu ne les fais pas, tu mour- « ras. » Ainsi s'exécute un des grands desseins de Dieu. Positive, écrite, inviolable, la loi prend un corps; elle n'est plus cette loi intérieure, alTaiblie, devenue vague, à laquelle l'homme n'échappait que trop facilement. De plus, la sanction, la récompense et la peine sont tellement immédiates, que la notion de l'autorité et de la sainteté divines en ressortent avec une évidence qui dépasse la sphère des idées et devient elle-même un fait.
Le troisième dessein de Dieu est de préparer le
terrain du christianisme. Ici viennent converger une masse de détails : culte, histoire, types, figures, prophéties, miracles, tout concourt, tout se combine, tout sert d'élément ou d'appareil à la grande œuvre dont Jésus- Christ est l'accomplissement; tout prépare les lettres de créance du divin Réparateur.
Maintenant, dans tout ceci, trouvons-nous une religion dans le sens complet du terme? Je ne saurais l'y voir. Je ne doute pas que Moïse n'eût une religion et la vraie. Mais ceci est un point de vue ditlerent. Ce qu'il y a de spécialement religieux est un héritage de ce que nous avons vu plus haut appartenir aux patriarches. Et quant à ce qui caractérise la loi, je ne saurais non plus y trouver une religion. Il y a des traits religieux, admirables sans doute ; ainsi la belle parole : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout « ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et « de toutes tes forces (I). » Mais, à côté du précepte, une religion devrait offrir le moyen de l'accomplissement. Et quant à la promesse renfermée plus loin : « Dieu circoncira le prépuce de vos cœurs (2), » elle regarde l'économie de la grâce. Or, nous prenons l'œuvre de Moïse en elle-même, et nous disons que ce qui la caractérise, c'est d'être une loi et non une religion. Cette loi même n'a point les caractères d'une religion.
On'est-ce donc qu'une religion? nous demandezvous, Messieurs. Une religion n'est ni une loi, ni proprement une doctrine ; c'est un fait qui unit le cœur
(i) Deutéronome VI, 5 cl X, 12. Ci) Deuléronome XXX, (i.
16i JEAN EODm.
et la volonté de l'homme à l'auteur de son être; et si l'on persiste à vouloir donner à ce fait le nom de /ot, c'est la loi de la liberté , la loi parfaite , comme j^aint Jacques l'appelle (1). La religion unit à Dieu riiomme, et non le Juif; or l'homme est un : elle est donc une, par conséquent universelle, par conséquent perpétuelle. Elle unit à Dieu le cœur ; elle est donc spirituelle; elle est le culte en esprit et en vérité. La loi se borne à dire : « Fais ceci et tu vivras. » Mais 1" homme que fait-il, sinon les actes dont le principe existe dans son cœur? Pour vivre d'une vie nouvelle, il faut qu'un principe nouveau ait été déposé dans le cœur. Nous le demandons, Messieurs, est-il de l'essence d'une loi de mettre quelque chose dans le cœur, si ce n'est la crainte? Non; une loi nous oblige, elle nous asservit, elle ne nous unit pas. Nous venons de le dire, il n'y a de religion que dans l'harmonie du cœur de l'homme avec la volonté divine ; les exigences de la loi, au contraire, réduites à elles-mêmes, nous accablent et nous épouvantent. Et ce qui épouvante, ne change ni ne rapproche le cœur. Il nous est dit : c Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout « ton cœur. » Sans nul doute notre devoir est d'aimer notre Créateur par-dessus tout ; notre raison môme est capable d'en convenir; mais sera-ce le simple fait du commandement, ou même le sentiment de l'obligation qui fera naître en nous cet amour? S'il ne s'agissait que d'actes extérieurs, peut-être serait-il possible de les accomplir, en partie du moins. Mais
(!) Jacques I, 2â
la loi qui demande notre cœur, répétons-le, ne saurait être obéie, si elle ne fournit en même temps un mobile vital, qui puisse créer l'amour chez des êtres ensevelis dans l'égoïsme et la rébellion. La loi de Moïse n'est donc pas une religion.
Cette loi, d'ailleurs, est locale et en grande partie temporaire. Il s'y trouve sans doute un assez grand nombre de préceptes applicables à tous les hommes; mais il ne faut pas oublier qu'elle élève à un rang égal les ordonnances qui concernent le culte extérieur : ablutions , cérémonies, etc. Les commandements, qu'ils soient de l'une ou de l'autre nature, sont toujours accompagnés de ce solennel avertissement : « Ainsi a dit l'Éternel. »
C'est une loi qui demande essentiellement l'œuvre des mains, et qui y attache les bénédictions ; une loi qui fait marcher par la Yae et non par la foi. Et pourtant, en dépit de ce caractère, que de désobéissances signalent l'histoire du peuple auquel elle fut imposée ; quel inconcevable penchant à l'idolâtrie, s'obstinant en présence de tant de manifestations sensibles et effrayantes de la présence divine! Le peuple revenait à l'obéissance, il est vrai, mais il y revenait par contrainte ; car si la récompense était proche, la peine aussi était à la porte, et elle fondait immédiatement sur la personne du coupable. Est-ce là une loi de liberté? Non, c'est plutôt un code pénal, avec cette circonstance exceptionnelle que c'est Dieu même qui décerne les châtiments. Etrange loi morale, qui dirige uniquement les yeux vers les biens et les maux tem-
porels, qui ne rattache pas le présent à l'éternité, et qui manque ainsi d'un caractère essentiel à la vraie religion.
Il faut donc conclure que Dieu a voulu se former un peuple terrestre, et que pour cela il s'est fait législateur terrestre dans toute retendue du terme. Il prononce que la terre lui appartient, qu'il en est le suzerain, le seigneur. L'Israélite ne possède en quelque sorte le sol qu'à titre de fermier, de vassal à redevances féodales. En un mot, tous les caractères d'une législation temporaire se retrouvent dans cette législation divine. Sans doute, au sein de ce peuple gouverné par des lois tout extérieures, se rencontraient des hommes spirituels ; de ce sol surgissaient des adorateurs en esprit et en vérité, comme d'une terre insipide , quand le soleil l'a fécondée, peut naître un fruit nourrissant et savoureux. Ici, je le déclare, je ne puis assez admirer tant de beaux morceaux de l'Ancien Testament, tout ce qu'il y a de spirituel et de chrétien, jaillissant du sein de ces formes étroites, et s' épanchant çà et là dans la p*'ophétie. On rencontre, au milieu de ce peuple charnel, de véritables enfants d'Abraham, dont le dernier rejeton s'offre à nous dans la personne du saint vieillard Siméon, exprimant toutes les pensées d'un disciple de Jésus-Christ, et contemplant d'avance le salut, non plus concentré dans un peuple unique, mais répandu sur toutes les nations.
Tout ce que je viens de dire, j'ai besoin. Messieurs, de l'appuyer de l'autorité du Nouveau Testament.
JP-AK BODIN, 167
J'y trouve des paroles plus fortes que toutes celles dont je me suis servi, paroles tellement fortes que si le Nouveau Testament ne les avait pas dites, personne n'oserait les prononcer. Ses auteurs attribuent à la loi une haute importance, un rôle grand et indispensable ; ils l'honorent; ils répètent que « le comman- « dément est saint, juste et bon (1). » Mais ils déclarent que c( la loi est survenue pour faire abonder le « péché (2), » ou comme nous dirions, le rendre plus manifeste ; qu'elle est survenue , c'est-à-dire venue après autre chose; qu'elle est comme un épisode, la religion existant déjà avant elle. « Les promesses ont « été faites à Abraham et à sa postérité,... qui est <c Christ... L'alliance que Dieu a auparavant confir- K mée en Christ n'a pu être annulée, ni la promesse « abolie par la loi qui n'est \enue que quatre cent « trente ans après (3). » Ils disent que « la loi est un « conducteur pour mener à Christ (4); » qu'elle pousse, qu'elle chasse, du milieu de ces ordonnances qui maudissent, dans le sein de Christ qui sauve. Le ministère de la loi est donc à leurs yeux d'un haut prix; mais il n'en demeure pas moins redoutable et accablant, et bien loin d'en faire une religion, ils en font presque le contraire. « La loi a été donnée par « Moïse, mais la grâce et la vérité sont venues par « Jésus-Christ (5 y. » « Il nous a engendrés de sa pure « volonté, par la parole de la vérité (^6;. » « Si vous a êtes conduits par l'Esprit, vous n'êtes point sous la
(!) Romains VII, 12. (a) Romains V, 20. (3) Galates 111, 16, 17.
(«) Galates 111, 24. (5; Jean 1, n. (6j Jacques 1, tS.
Îfi8 JEAN BODIN.
« loi, » dit saint Paul (1). Il oppose ailleurs « la « lettre qui tue à l'Esprit qui vivifie (2). s Pierre, d'autre part, dans le concile de Jérusalem, qualifie la loi de joug que ni les Israélites de son temps, ni leurs pères n'avaient pu porter (3). La loi enfin « n'a rien amené à la perfection (4), » rien mené à terme.
Où est donc le terme ? Il est au point où était parvenu Abraham, à la foi. Aussi est-ce à Abraham, en passant par-dessus Moïse, ou plutôt par-dessus la loi, que les Apôtres vont rattacher le fil du christianisme. Abraham est le père des croyants : « il reçut le signe « de la circoncision comme un sceau de la justice qu'il « avait obtenue par la foi avant que d'être circon- « cis (5). » Cette circoncision était déjà type de l'effusion salutaire du sang de Christ. L'Église peut dire à son chef comme Séphora à Moïse : « Certes, tu « m'es un époux de sang (6). » « La loi n'a été qu'a- « joutée, à cause des transgressions, jusqu'à la venue « de la postérité à qui la promesse avait été faite (7). »
Sans doute les notions d'Abraham et des patriarches n'étaient pas complètes comme le sont les nôtres ; mais, ainsi que les chrétiens d'aujourd'hui, ces hommes de Dieu vivaient par la foi. On se figure peutêtre que leur religion n'était que la religion dite naturelle; on a prétendu parfois faire d'eux de simples déistes. Mais qu'on y prenne garde; ils adoraient
(0 Gables V, 18. (2) Il Corinthiens HI, 6. (3) Actes XV, le.
(4) Hébreux VIF, 19. (5) Romains IV, ii-j3. (6) Exode IV, U6.
(7) Galales UI, 19.
Dieu, ils marchaient en sa présence, ils soumettaient leur volonté à la volonté divine. Oserions-nous affirmer tout cela des déistes? D'après la signification du terme, maintenant admise, un déiste est un homm« qui professe de croire à l'existence de Dieu, mais qui ne s'inquiète pas trop de le servir et de lui plaire ; un homme, en un mot, qui reconnaît l'être à un Dieu, mais sans l'adorer. En dehors de la religion positive, l'homme ne peut s'élever à l'adoration en esprit et en vérité. Si Abraham et les patriarches ne connaissaient pas Jésus- Christ de la manière dont nous le connaissons, ils le connaissaient en espérance; Jésus-Christ était l'esprit même de la promesse faite à Adam, et confirmée de plus en plus dans une des lignées de ses descendants.
Résumons-nous. La loi entrait de plusieurs manières dans le plan de Dieu relativement à la vraie religion : elle posait le fondement; le faîte devait venir plus tard. Elle sert à la religion; elle n'est pas une religion. Quel parti pouvons-nous tirer de la loi de Moïse ? Lui prendrons-nous ses ordonnances cérémonielles? Elles n'étaient que l'image de la réalité dont le corps est en Christ; le sacrifice de Christ les a donc abolies. Ses règlements politiques? Ils étaient faits pour la Palestine, et appropriés à des circonstances qui n'existent plus. Sa morale? Ce qui fut vrai pour le temps de Moïse demeure vrai dans tous les temps ; mais nous avons plus et mieux dans l'Évangile. Ce qui s'y trouve de religieux? Mais la religion est toute en Jésus-Christ , et si nous en trouvons le commen-
cernent dans Moïse , nous en possédons Taccomplissement et la perfection dans l'Évangile. Nous n'avons donc de règle à demander à Moïse sur rien. Mais ceci admis, ses livres reprennent une valeur immense comme monument , comme document. Ils sont l'alphabet du genre humain, le sol où Dieu a enfoncé les racines du christianisme, la scène oij se développent les premiers actes du plan divin, oii s'annoncent et se préparent les derniers, où Jcsus-Christ, enfin, trouve ses titres et les autorités qui l'introduisent. Une grande vénération, une profonde reconnaissance, une respectueuse attention doivent entourer l'Ancien Testament. Nous devons le dire. Messieurs, il est à regretter que ses livres, et en particulier les prophètes, soient trop peu lus par beaucoup de chrétiens de nos jours.
Avant de terminer ce qui se rapporte au seizième siècle, nous avons quelques mots à dire sur l'un de ses hommes les plus distingués, le chancelier de l'Hôpital.
D'après notre point de vue, un écrivain politique a droit à être placé parmi les moralistes. Nous venons de ranger dans cette classe La Boëlie et Jean Bodin : comment n'y pas introduire ce grand caractère? Le nom de l'Hôpital fût-il même ici une exception, il faudrait la faire pour lui. Son âme, sa conduite, ses opinions forment un contraste frappant avec l'ensemble du seizième siècle , et surtout avec les personnages desquels il vécut entouré.
Dans cette période, l'histoire de France afflige l'esprit et le cœur ; il est triste et honteux de voir une grande nation livrée à une troupe d'histrions et de baladins , un peuple généreux et fort qui semble n'exister que pour le plaisir de trois ou quatre maumais sujets, possédant tous les vices et point de grandeur. Malheureusement l'histoire ne s'attache qu'aux
figures éminenfes et laisse dans l'ombre, au fond du tableau, le gros de la population. La seconde moitié du seizième siècle nous montre, autour d'une reine infâme, les intrigues, les agitations d'une foule d'hommes rampants, voluptueux, assassins, mêlant les fêtes au poison, les massacres aux grossiers plaisirs. La domination scandaleuse de Catherine de Médicis ressemble à un long carnaval entrecoupé de péripéties sanglantes. Et pourtant, à côté de ces misérables factions, sous ce joug honteux, cruel et frivole, on devine un peuple patient, laborieux, intelligent, qui sème et qui plante à mesure qu'on arrache, et qui cultive, sans se lasser, l'industrie, les arts et les sciences. On y trouve des savants qui associent la religion à la science, et pour qui la science est une sorte de religion. Chez les magistrats, on rencontre plus de gravité et non moins de savoir; Dumoulin, Olivier, l'Hôpital nous offrent de beaux modèles de ce stoïcisme chrétien, si rare toujours, et frappé à un coin qui semblait perdu.
Ce contraste, éclatant chez tous ceux-là, l'est particulièrement chez l'Hôpital. En lisant sa vie, on ne s'explique guère comment cet homme, né dans la bourgeoisie, put être appelé à exercer les premières dignités de l'État, et encore moins comment, au milieu de ces éléments hostiles à tout bien, il put exercer un tel ascendant sur des gens dont il contrariait toutes les passions.
On sait que le chemin de la fortune fut pour lui semé d'obstacles. H en rencontra un premier dans la
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position de son père, attaché au connétable de Bourbon ; il avait peu de goût, en outre, pour la profession qu'il avait adoptée. Plus tard, quand il fut nommé ambassadeur auprès du concile de Trente, quelles ne durent pas être les impressions de cette noble et forte nature en présence de ce qui s'y passa! La liberté de conscience fut sa cause favorite; défendue par lui en toute occasion, elle devint l'intérêt dominant de sa vie. A quelque bord qu'on appartienne, la liberté de conscience, il faut en convenir, est une grande idée morale, une idée qui se rattache aux conceptions les plus élevées de la philosophie, et celui qui sait la faire prévaloir doit être compté parmi les moralistes éminents.
Ce n'est pas en théoricien, toutefois, que l'Hôpital a traité cette grande question. Il réclame la tolérance parce qu'il l'aime ; il s'efforce de maintenir la paix de religion; il le fait avec une rondeur, une liberté, qui auraient lieu d'étonner si l'on ne se souvenait qu'à cette époque une certaine faveur se portait sur les huguenots. C'était l'heure où la reine Catherine, effrayée des Guises, semblait pencher vers le parti évangélique. Mais ce n'est pas la politique qui inspire la profession de foi du chancelier; il expose ce qu'il estime conforme à l'humanité et au véritable esprit de la religion. Aux États d'Orléans, en loGO, où nous le rencontrons d'abord, il prend, en homme pratique, l'expédience et l'utilité pour point de départ, et n'arrive qu'ensuite à la question d'équité. Il y fait entendre des vérités tristes, mais importantes :
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« Nous ne pouvons nier, dit l'Hôpital, que la « religion, bonne ou mauvaise, ne donne telle pas- « sion aux hommes que plus grande ne peut estre.
« C'est follie d'espérer paix, repos et amytié entre « les personnes qui sont de diverses religions. Et n'y « a opinion qui tant perfonde dedans le cœur des « hommes, que l'opinion de religion, ny tant les sert pare les uns des aultres (1). »
Selon lui, le remède aux divisions religieuses devait se trouver dans la convocation d'un concile général. C'était la pensée dominante de son temps; et pour lors, aimer la liberté religieuse, en avoir seulement conçu ridée, c'était beaucoup plus que d'être en état, de nos jours, d'en présenter la théorie la plus complète.
Aux Etats de Saint-Germain-en-Laye, qui eurent lieu l'année suivante , nous voyons le chancelier , ramené à son sujet, insister encore en faveur de la tolérance. Plus tard, dans l'assemblée des prélats qui précéda le colloque de Poissy, il y revient de nouveau :
« Toutes les fois que l'on délibère d'appaiser les « diiferendz subveneus pour le faict de la religion, « entre aultres choses qui doibvent estre observées, i< ycelle est la principale, qu'on use de toute doulceur « et bénignité, afin que ceulx qui seront en erreur « puissent recevoir instruction, à laquelle il n'y a « rien si contraire que la force et violence, suyvant « le dict de saint Augustin, qui dict que c'est une
(i) Œuvres complètes de Michel de l'Hospital. Tome I, page 3fie.
u diligence plus griefve que profitable de contraindre t( les hommes sans les enseigner.
« La conscience est de telle nature qu'elle ne peult
« estre forcée, mais doibt estre enseignée Et
« mesme la foy, (si elle est) contraincte, elle n'est « plus la foy (1). »
S'appuyant sur ce que les évangéUstes prêchent une doctrine peu différente de celle des catholiques, l'Hôpital ajoute ;
« Et ce qui nous doibt ezmouvoir davantaige, c'est « l'offre de ceulx qu'on appelle evangelistes, lesquelz « ont tousjours offert d'eulx assujettir à la parole de « Dieu, laquelle ils disent recognoistre pour la seule « règle de vérité.
« Les dictz evangelistes ne pourroient estre con- « vaincus d'heresie manifeste, selon les anciennes « coustumes , attendeu qu'ils receoivent l'Escriture
« saincte, et tout leur différend est en cela,
« qu'ils veulent aujourd'huy que l'Eglise soit refor- « mee en la façon de la primitive.
« Et est merveilleux qu'on a veu par cy-devant, « en la mort de plusieurs d'entre eulx exécutés pour « la religion, une conscience admirable et une voye (( plus que humaine, par laquelle ils surpassoient les « frayeurs et appréhensions de la mort ; mais chan- « tant au milieu des flammes, invoquant à haute « voix le nom de nostre Seigneur Jésus Christ : et en « quelque partie qu'on l'interprète, si est-ce qu'il ap- « pert clairement par cela que telles genz sont reso-
(i) Œuvres complètes de Michel de l'Hoii'ital, Tome I, page 469.
176 MICHEL DE l'hôpital.
« leus et persuadés qu'ils tiennent une bonne doc- « trine, et ne sont comme plusieurs séditieux qui eut « mauvaise conscience, et contre le témoignage d'y- « celle taschent neantmoins à empoisonner le peuple « de leurs erreurs; et pourtant ne fault procéder « contre les uns comme on faict contre les aultres.
« Quant à leurs assemblées, il ne les fault point « séparer de leur religion ; car ils croient que la pa- « rôle de Dieu les oblige estroictement de s'assem- « bler pour oyr la prédication de l'Evangile et parce ticiper aux sacrements, et tiennent cela pour un arec ticle de foy.
« Il ne se trouvera pas que les assemblées soyent « séditieuses, mais au contraire. Et estappareu qu'en « ycelles on prie Dieu pour le roy, pour les judges « de son royaume et pour tous les hommes, et est une a chose fort contraire au prince de rendre son peu- « pie sans forme de religion et exercice d'ycelle. Car « de là proviendroient les atheismes, rebellions et « aultres inconvénients qui n'adviendront quand les « hommes sont réglés par quelque discipline (i). »
Ainsi donc, sur trois grands écrivains qui se sont occupés de la liberté religieuse au seizième siècle (2), c'est par les deux d'entre eux qui étaient chrétiens que les droits de la conscience ont été réclamés. Il ne faut pas l'oublier.
On comprend sans peine que l'Hôpital ait failli être victime de sa franchise ; on s'étonne même qu'il
(i) Œuvres complètes de Michel de l'IIospiial, Tome I, pages 471-477. (2) Charron, Dodin, l'Hôpital.
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ne l'ait pas été. Un magistrat qui justifiait la Réforme, qui du moins soutenait le droit de ses partisans, pouvait bien être accusé de défendre sa propre cause. On sait que le peuple voyait l'Hôpital de mauvais œil, et qu'on se répétait ce mot, passé dès lors en proverbe : « Défiez-vous de la messe de M. le Chancece lier. » Mais rien ne l'ébranlait ; il bravait toutes les préventions. C'était le courage chrétien dans son admirable simplicité.
Sur d'autres sujets aussi, l'Hôpital, accoutumé, devant les cours de justice, à dire la vérité sans réserve et sans ménagement, continuait à le faire avec une franchise austère et quelquefois rude. Voici comment il s'exprimait devant le parlement :
(c Vous estes juges du pré ou du champ, non de la « vie, non des mœurs, non de la religion.
« Si ne vous sentez assez forts et justes pour com- « mander vos passions et aimer vos ennemis selon « que Dieu commande, abstenez-vous de l'office de a juges.
cf Vous estes, tout l'an, trois chambres ordinaires, « tousjours assiz, et néantmoins les procez ne dimi- « nuent point ; c'est-à-dire que chascung veult vivre <f de son mestier, et iceluy faire durer et valoir: i( vous ferez bien d'y donner ordre.
« Vous vous plaingnez des révélations faictes au
« roy Qui feroit les choses bonnes, et de bonne
« sorte, ne craindroit point qu'elles feussent veues et « congneues : veoire comme faictes en ung théâtre, et « feroit peu de compte des révélateurs.
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« L'œil de justice veoit tout, le roy veoit tout, et « le temps descouvre tout : ne faictes rien que ce que « vous vouldrez estre sceu (1), »
Les discours de l'Hôpital sont plutôt des harangues, des discours d'ouverture ; rien de polémique ne s'y fait remarquer; il discute, mais il n'y a pas de véritable combat. L'occasion a manqué au chancelier pour le développement des puissances oratoires qu'il portait en lui. Elles sont à peine indiquées : point de grâce, peu de vivacité ni de véhémence, pas de netteté dans le style, pas de disposition savante des idées, point de proportion. Il est toujours de sangfroid ; mais son ton a la gravité simple, la candeur, la noble franchise. Ses discours se recommandent encore par la grande sagesse pratique, la prudence d'un véritable homme d'État. On y peut goûter aussi une certaine bonhomie familière de langage, une parole sentencieuse, quelquefois pittoresque, un parler bref qui rappellerait celui de IMontaigne. Mais au total, si l'on se place au point de vue oratoire, on ne peut élever de telles productions bien haut ; ce qu'on trouve chez l'Hôpital, c'est bien moins le grand orateur que le grand homme. Sous ce dernier aspect, rien ne lui a manqué que le bonheur. Et même, eût-il réussi, sa renommée n'en serait ni plus grande ni plus populaire.
On ne sait que trop comment les efforts de l'Hôpital en faveur de la justice et de la tolérance échouèrent devant le fanatisme et la perfidie de la cour. Retiré
(0 Œuvres complètes de Michel de l'Hospiial. Tome II, page» 69-74.
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à la campagne lors du massacre de la Saint-Barthélemi, il avait été compris, dit-on, dans les listes de proscription, la cour ne se souciant guère de laisser subsister un pareil témoin de ses actes. Quoi qu'il en soit, lorsque les meurtriers approchèrent, il les attendit avec calme, et commanda qu'on leur ouvrît toutes les portes. Frappés de respect à sa vue, ils reculèrent et se retirèrent. Mais le coup était porté; l'Hôpital ne s'en releva pas et mourut au bout de quelques mois. On est donc en droit de dire que la Saint-Barthélemi l'a tué. Il eut le temps d'exprimer dans une pièce de vers latins les émotions profondee qu'elle lui avait fait éprouver (1).
On a de l'Hôpital un recueil entier de poésies latines, écrites d'un style mâle et ferme.
(0 Ad Ânnam Eslensem. (Œuvres complètes de Michel de l'Hospital.lome 111, page 491.)