Defen-sorhm, ch. xxix; Fioreutiuo, p
PIERRE POMPONACE. U1
de foi au nom de la révélation* ; mais personue encore ne s’était avancé jusqu’à soutenir que la foi est un acie de volonté absolument indépendant des lois de l’intelligence et que rien n’empêche de se mettre en opposition avec elle. Cette proposition était plus blessante pour les théologiens que toutes les difficultés qu’on avait pu réunir contre Timmortalité de l’âme et le dogme de la vie future.
Si la philosophie peut et doit même se rendre indépendante de la religion, il ne lui est pas permis de se placer dans la même s'ituation relativement à la morale. L’idée qu’elle se fait de la destinée de l’homme est étroitement liée à celle qu’elle a conçue de sa nature.
Le but qu’elle propose à son existence, la tâche qu’elle lui prescrit de remplir, est nécessairement en rapport avec ses facultés et avec la durée dans laquelle elles sont circonscrites. Or, si elles ne doivent point s’étendre au-delà de cette vie, si elles sont destinées à périr avec ces frêles organes qui leur servent d’instruments, pourquoi, au lieu de les consacrer à l’accomplissement du devoir, à la pratique de la vertu, ne les ferions-nous pas servir unique'ment à notre bien-être, à notre plaisir, à . l’assouvissement de nos passions, sans nous inquiéter de ce qui est bien et de ce qui est mal, de ce qui est permis ou défendu par les lois de la conscience? Comment supposer que l’homme aime la vertu et qu’il se détourne du vice s’il n’a rien à espérer ni à craindre, s’il n’y a pour lui ni récompense ni châtiments après la 'mort? ,
1. C’est ce qu’affirme exp^e.s^iéIncut Nifo dans son Traité de Tiniclligence, publié vingt-quatre ans avant le Traité de V immortalité. Voyez Fiorentiuo, p. 18G,
l’IEIUlfc; l'OMl'ONACE.
A celte question Pomponace répond par la maxime stoïcienne que la vertu, suprême condition de la félicité humaine, porte avec elle sa récompense et que le châtiment de l’horame vicieux est le vice lui-même*. Dès qu’on veut, ajoute-t-il, attacher à la vertu une rémunération étrangère, différente de celle qui est naturelleraent comprise en elle, bu ne manque pas d’en altérer la pureté et de lui infliger une sorte de dégradation ; car il est évident que de deux hommes dont l’un fait le bien dans l’espoir d’être récompensé et l’autre avec un parfait. désintéressement, le dernier est plus vertueux que le premier. Ainsi donc, l’immortalité de l’àme n’ajoute rien au sentiment du devoir. Que l’âme soit destinée à survivre au corps ou à mourir avec, lui, nous n’en sommes pas moins obligés de mépriser la mort et de rester fidèles aux lois éterneiles de la conscience-. Ce n’est pourtant pas une raison de condamner les législateurs et les hommes politiques qui ont consacré le dogmede la vie future;, car leur buta été, non la vérité, mais l’intérêt commun, la défense de la société ; ils se sont proposé de gouverner les hommes, non de les ins-^truire; de régler leurs’mœurs,.non leurs idées; et sachant combien la plupart d’entre eux, victimes de leur ignorance ou de leurs passions, sont 'enclins au mal, ils ont essayé de. les retenir sur cette pente fatale par l’attrait des récompenses et la crainte des châtiments
1. « Pra-niium esseiiliale virtulis eut Tir(iis^ f|iui! houiiiieia
« felicem lacît Ptrna vitiusi esf ipsum vilitiiu Qtiaiulo ljuuum ao-
« cidenliiliter pramiiatui-j boiium esseiitiale videlur (Hmiiiui ne(jue renia- * « net in sua perfectione. » [De wtmorlal., cap. xiv.)
2. « Sive nninius morlalis sit, »ive iininortalis, uiliiloniinus ^ontem-
« iienda est mors ueqiie aliquu pacto ifccliuandum est 4 virlute. « (lO’til c. XIV.} , •
. PIERRE POMPONACE.
•* d’une autre vie. Ilsleur oritparlé un langage accommodé à leur faiblesse, comme celui que les médecins tiennent à leurs malades, et les nourrices aux petits enfants'*.
Les mauvais instincts, les penchants vicieux ou criminels, contre lesquels les législateurs ont voulu armer la société, n’empêchent pas qu’il y ait dans notre âme une faculté naturelle et universelle qui nous apprend à faire le bien pour lui-même et nous détourne du mal.
I par la seule aversion qu’il inspire. Cette faculté c’est l’intelligence, ou, comme 'l’a appelée Kant, la raison " pratique {intellectus practicus)^ bien différente de l’intelligence spéculative. Tandis que celle-ci, répartie entre les hommes dans des proportions très-diverses , leur donne une aptitude inégale à la connaissance de la vérité et à la culture des sciences, l’intelligence pratique les éclaire tous de la même lumière, les rend tous également capables de connaître et de remplir leurs devoirs.
Si nous en croyons Pomponace, qui se montre ici plus fidèle à la langue qu’à la pensée d’Aristcte, il n’existe pas moins de trois sortes d’intelligences : l’intelligence spéculati\^, par laquelle nous discernons le vrai du faux; l’intelligence pratique, par laquelle nous discernons le bien du mal, et l’intelligence opérative, qui, variant d’un individu à l’autre, nous rend propres aux travaux industriels et mécaniques, et donne naissance à tous les arts utiles. La première ne nous a été accordée que dans certaines limites, puisqu’elle n’existe tout entière que dans l’intelligence divine. La troisième nous est
\ . « Respioieiis leffislatnr pronitateni viarum ad malum, in'.cndens com- « muni bono, sanxit animam esse immortalem, non curans de Teritale,
« sed tantum de probitate, ut iuducal homines ad virtatem, neque acte cusaudus est politicus. » ( De immortalüate, cap. xt".y
PIEURE POMPONACE.
commune, en quelque sorte, avec la brute; cardiaque espèce animale a son industrie particulière, les arts instinctifs qui la font vivre. La seconde est la seule qui appartienne en propre à l’humanité, et qui lui appartenant tout entière, sans restriction ni exception, lui montre quelle est sa véritable fin et lui fournit le moyen de l’accomplir
Nous pensons avec M. Fiorentino* que celte partie de la doctrine de Pomponace est de beaucoup la plus originale. On ne trouve rien de semblable, ni dans la scolastique, ni chez les philosophes arabes, ni chee les philosophes platoniciens de la Renaissance, plus occupés de l’amour mystique et de la beauté idéale que de la loi sévère du devoir. C’est comme un pressentiment de la Critique de la raison pratique^ qui fie fera attendre encore pendant près de trois siècles. Cependant ni les disciples ni les adversaires de Pomponace n’y ont fait attention. Ce qui les a frappés les uns et les autres, ce qui les occupe uniquement, ce sont les arguments allégués contre l’immortalité de l’âme ; c’est contre ces arguments que Contarini et Nifo dirigent tous leurs efforts.
Les objections des premiers peuvent toutes se résumer dans ces mots, qui d’ailleurs lui appartiennent : « L’intelligence de l’homme conçoit l’infini et sa volonté « le désire^ » Or, comment concilier cette double prérogative avec la supposition que notre âme est mortelle? Une intelligence qui conçoit, non-seulement l’universel,
1. « Ç)uare uuivers.ilis liiiis froncrL; liumaiii cl spoiimliim quiil de
« culativo et faclivo participaro, perf'ecte autem de practiro. » (D^' Immorlnlitate, cap, xiv.)