‹ Moralistes et philosophesChapitre 39 sur 81 · ET LE C\RTÉS1A>MS.\!E · texte numérisé non relu

ET LE C\RTÉS1A>MS.\!E

un Dieu abstrait comme la substance de Spinosa. C’est en remarquant les limites et l’imperfection de notre propre pensée que l’auteur des Méditations métaphysiques conçoit l’idée d’un être infini et parfait, dont il se voit bien vite amené à affirmer l’existence. Donc cet être n’est pas autre chose que l’infinitude et la perfection de ce que nous sommes, de notre propre essence, de notre propre pensée ; ce qui revient à dire que le Dieu de Descartes est un Dieu libre et personnel. C’est ce qui met les preuves cartésiennes de l’existence de Dieu bien au-dessus de celles de l’École, et ce qui distingue l’une d’entre elles de celle de saint Anselme de Cantorbéry, avec laquelle on l’a confondue.

Dieu est libre dans le système de Descartes, cela est incontestable. Nous avons cité tout à l’heure un passage qui l’affirme expressément. Mais la liberté divine, telle que Descartes la comprend, s’étend-elle jusque-là qu’elle a créé par un acte souverain les lois mômes de l’intelligence, ou ce que nous appelons les vérités éternelles, les vérités absolues, et que, par conséquent, les vérités de cet ordre sont entièrement dans sa dépendance? Il y a plusieurs passages qui semblent le faire croire, entre autres celui-ci, tiré d’une lettre au père Mersenne : « Les vérités métaphysiques, lesquelles vous « nommez éternelles, ont été établies de Dieu et en dé- « pendent entièrement, aussi bien que tout le reste des a créatures ; c’est en effet parler de Dieu comme d’un « Jupiter ou d’un Saturne et l’assujettir au Styx et aux « destinées que de dire que ces vérités sont indépen- , (( dantes de lui. Ne craignez point, je vous prie, d’as- (> surer et de publier partout que c’est Dieu qui a éta- « bli ces lois en la nature, ainsi qu’un roi établit les

DESCXRTES

(( lois en son royaume*. » Mais Descartes nous donne lui-môme l’explication de ces paroles, qu’on ne peut citer séparément sans en altérer le sens. Quand il affirme que Dieu a créé les vérités premières, c’est pour donner à entendre qu’aucune vérité ne précède la connaissance que Dieu en a, et que la connaissance de Dieu se confond avec son action, que pour lui ce n’est qu’un de vouloir et de connaître. Toutes les vérités, d’ailleurs, procèdent d’une seule, qui est l’existence de Dieu ; et si Dieu ne peut changer, comment la vérité changerait-elle?

La liberté divine n’est donc pas une liberté d’indifférence. Elle est soumise à des lois qu’elle-même s’est données, sans doute dans ce sens qu’elle ne les a point reçues d’une puissance supérieure et qu’elles n’ont point précédé sa propre existence, mais qui sont éternelles comme elle. La liberté d’indifférence n’étant, selon Descartes, que le plus bas degré de la liberté chez l’homme, est absolument incompatible avec la nature divine. Il a raison, et rien de plus sensé que ces paroles : « L’indifférence que je sens lorsque je ue suis (( point emporté vers un côté plutôt que vers un autre U par le poids d’aucune raison, est le plus bas degré de « la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la con- (( naissance qu’une perfection dans la volonté ; car, si «je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et (( ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de déli- « bérer quel jugement et quel choix je devrais faire, et « ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être in- « différent *. »

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