Id., 5« part., propos. 36, corollaire et scholie
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l’esprit de système ; c’est Descartes uni à Platon par saint Augustin. Platon et saint Augustin avaient toujours été en honneur au sein de l’Oratoire, et au culte de ces deux philosophes le fondateur de l’ordre, le cardinal de Bérulle, et après lui le père André Martin, plus connu sous le nom d’Ambrosius Victor, ont ajouté celui de Descartes. Le père André Martin est bien plus encore que Geulinx, et plus directement, un précurseur de Malebranche. Ainsi que l’auteur de la Recherche de la vérité et presque dans les mêmes termes, il soutient que nous voyons toutes les vérités éternelles dans l’essence divine, et que Dieu, de son côté, ne voit les êtres périssables que dans les idées toujours présentes à sa pensée et immuables comme lui. Ajoutez à ces deux propositions la définition cartésienne de la substance, et les conséquences défavorables qu’on en a tirées pour l’activité et l’existence propre des créatures, vous aurez dans ses traits les plus essentiels la doctrine de Malebranche.
Pour Malebranche, la substance et l’intelligence de l’homme ne sont que la substance et l’intelligence de Dieu; car l’homme est un être purement passif. Son corps se réduit à l’étendue, et son âme à deux facultés, l’entendement et la volonté, dont l’une n’est que la capacité de recevoir des idées, et l’autre celle de recevoir des inclinations. Ni les idées ni les inclinations ne sont en notre pouvoir; nous les subissons, nous ne les produisons pas. Nous n’agissons ni sur notre esprit, ni sur notre corps, et notre corps, réduit comme nous le disions tout à l’heure, à la seule étendue, n’agit point sur nous. Il y a seulement certaines idées et certaines inclinations qui naissent en nous à l’occasion des chan-
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gements de l’étendue ou des mouvements du corps, et certains mouvements du corps qui se produisent également à l’occasion de nos idées et de nos sentiments. Ce que nous appelons les qualités des corps, qualités auxquelles nous attribuons la vertu d’exercer sur nous une certaine influence, comme la lumière et la chaleur du soleil, ce ne sont que les sentiments de notre esprit, et ces sentiments, à leur tour, ce sont des pensées qui nous viennent par le ministère des sens ou de l’imagination. En sorte que la sensiblité rentre dans l’entendement, et que dans l’entendement il y a lieu de distinguer deux sortes de pensées : les pensées obscures et troublées que nous croyons recevoir des objets extérieurs par le canal de nos sens, et les idées qui appartiennent h l’entendement pur. Les unes et les autres nous viennent de Dieu, Dieu est la seule cause de nos idées et de nos sentiments.
Il est impossible de ne pas reconnaître ici quelquesunes des propositions les plus importantes de Spinoza : Dieu, seule substance, parce qu’il est la seule cause, le principe unique et immédiat de tout ce qui arrive, soit dans l’âme, soit dans la nature; l’âme réduite à la pensée, et les corps, la matière en général, à l’étendue ; la pensée et l’étendue, seuls attributs de tous les êtres, par conséquent seuls attributs connus de Dieu; des sentiments et des pensées qui ne diffèrent pas plus les uns des autres que les pensées et les affections, qui ne sont que des idées obscures et des idées claires, des idées adéquates et des idées inadéquates. Et cependant Malebranche appelle Spinoza un athée, un fou, un misérable, et le spinozisme une épouvantable et ridicule chimère ; mais il croit échapper au spinozisme par la
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théorie de la vision en Dieu, qui n’en est qu’une expression plus brillante et, par là même, plus dangereuse.
M. Bouillier établit par des preuves irrécusables que la théorie de la vision en Dieu a occupé Malebranche pendant toute sa vie, et il ne pouvait guère en être autrement, parce qu’elle est le point culminant de sa philosophie. Réduite à l’état d’ébauche et revêtue d’une forme assez obscure dans la Recherche de la vérité, elle n’atteint son complet développement que dans les Eclaircissements et les écrits qui leur ont succédé. Nous devons nous borner à rappeler ici ses traits les plus arrêtés et les plus essentiels.
Nous connaissons les choses de deux manières : par l’entendement pur et par la sensibilité, ou, pour employer les expressions mêmes de Malebranche, par lumière et par sentiment. Le sentiment, toujours obscur et confus, ne nous informe que de l’existence des êtres; l’entendement pur, la lumière, les idées proprement dites nous éclairent sur leur essence, sur les rapports qui les unissent les uns avec les autres et tous ensemble avec Dieu. Le sentiment, avec ses obscurités et ses imperfections, nous appartient, il est en nous. C’est en nous qu’est le sentiment des choses matérielles, et c’est lui que nous appelons la lumière, la chaleur, la couleur, etc.; mais les idées de ces mêmes choses, la lumière qui nous révèle ce qu’elles ont de général, d’invariable, d’éteTnel, cette lumière ou ces idées sont en Dieu. Or, ce que les choses matérielles ont de général, d’invariable, d’éternel, c’est l’étendue, non pas celle qui tombe sous le toucher et qui est un objet de sentiment, mais l’étendue intelligible; donc l’étendue intelligible est en Dieu.
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Qu’est-ce que l’étendue intelligible? Si elle n’était qu’une idée, et que cette idée, comme nous venons de le dire de l’étendue elle-même, fût tout ce qu’il y a de réel, de persistant et d’invariable dans les corps, il en résulterait que les corps n’existent pas ; nous aurions l’idéalisme avant Berkeley et avant Kant. Malebranche repousse cette supposition et soutient contre Arnauld que l’étendue intelligible existe en Dieu, non-seulement d’une manière idéale, mais d’une manière effective ; qu’elle doit être comprise au nombre des perfections divines et qu’elle constitue la réalité éminente de la matière. Ici encore Malebranche, à son insu, donne la main à Spinoza ; car si l’étendue n’est pas seulement une idée de Dieu, mais une de ses perfections, c’est-àdire un de ses attributs, elle tient dans son essence le même rang que la pensée, puisque l’essence divine est indivisible, et Dieu est à la fois matière et esprit, ou, selon l’expression de Fénelon, ce qu’il y a de plus éminent dans l’esprit et dans la matière.
L’étendue intelligible existant en Dieu, c’est nécessairement en Dieu que nous la voyons ; c’est Dieu qui la montre à- notre esprit, en se montrant lui-même dans une de ses perfections inGnies. Mais en apercevant l’étendue intelligible, nous apercevons en même temps les ûgures intelligibles, c’est-à-dire toutes les formes possibles des corps, puisqu’une Cgure n’est qu’une certaine délimitation ou une portion circonscrite de l’étendue. Les Cgures intelligibles se changent en figures sensibles ou deviennent des corps lorsqu’à chacune d’elles Dieu attache les * sentiments particuliers que nous appelons les qualités physiques de la matière. La couleur est le plus important de ces
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sentiments ; c’est elle principalement qui donne un caractère particulier et une apparence d’extériorité physique à ces formes pures qui ne se révèlent qu’à l’entendement. C’est elle qui associe la vision de l’œil à la vision de l’esprit. L’étendue intelligible est donc la toile uniforme sur laquelle Dieu nous fait apparaître, par la diversité des couleurs, la diversité infinie des corps ; et comme l’étendue est en lui, les corps aussi sont en lui, et c’est en lui que nous les voyons, c’est par lui que nous les voyons. La dernière conséquence, mais la conséquence rigoureuse de ces prémisses, c’est que les corps, le monde extérieur, la nature, n’existent pas; non pas qu’ils soient de pures idées; ce sont des réalités, mais des réalités divines, qui se confondent avec la propre essence de Dieu, non des réalités extérieures, matérielles' ou physiques; c’est la réalité suprême, la substance divine qui s’est plu à tracer en elle-même des délimitations idéales que, par un acte de sa toute-puissance, entièrement renfermé dans la conscience humaine, elle nous fait prendre pour des délimitations effectives ou pour des portions d’existence réellement distinctes les unes des autres. Aussi Malebranche n’est-il pas d’accord avec lui-même lorsqu’il dit que Dieu est le lieu des esprits comme l’espace est le lieu des corps. Les corps et les esprits, et l’espaee lui-même, puisqu’il n’est qu’un des aspects de l’étendue, sont en Dieu, et Dieu n’est pas seulement le lieu ■qu’ils occupent, il les a formés, il les forme éternellement de sa propre substance.
Après avoir dépouillé l’homme de toute spontapéité, de toute activité personnelle, si Malebranche, ainsi que le voulait impérieusement la logique, avait appliqué à
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l’àme la théorie par laquelle il explique la nature des corps et la connaissance que nous en avons ; s’il avait dit que l’âme, ayant pour essence la pensée, est une détermination particulière ou un point de vue circonscrit de la pensée divine, comme le corps est une détermination de l’étendue intelligible, il n’y aurait eu aucune différence entre lui et Spinoza. Comment donc a-t-il évité cette fâcheuse rencontre? En répudiant le principe le plus important de la philosophie de Descartes, le fameux cogito, ergo sum, d’où il résulte que ce que nous connaissons d’abord et ce que nous connaissons le mieux, c’est l’existence et la nature de notre moi, c’est-à-dire de notre âme. Malebranche soutient, au contraire, que nous ne connaissons pas notre âme, que nous ne faisons que la sentir, ou si nous la connaissons d’une certaine façon, nous en avons une idée moins claire que de l’étendue, et, par conséquent, du corps ; que nous savons ce qu’est l’étendue, mais que nous ignorons ce qu’est l’âme. « Je suis sûr, dit-il, que j’ai l’intelligence de l’étendue, et qu’en contemplant l’idée des corps, j’y découvre clairement qu’ils peuvent être ronds, carrés, etc.; je puis méditer éternellement sur les rapports de l’étendue et découvrir sans cesse de nouvelles vérités en contemplant l’idée que j’en ai. Mais je sens fort bien que je ne puis faire de môme à l’égard de l’âme. Je ne puis, quelque effort que je fasse, connaître que je sois capable de douleür ni d’aucun autre sentiment, en contemplant son idée prétendue » C’est donc en quelque sorte à la faveur
l. Réponse au Livre des vraies et des fausses idées d’Amauld, passage cité par M. Bouillier, t. II, p. 84-
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des ténèbres que Malebranche se dérobe aux conséquences extrêmes de sa métaphysique. Saps l’obscurité qui enveloppe notre âme, rien n’aurait pu l’empêcher de l’absorber avec le corps dans la substance universelle.
En attendant qu’un jour plus pur vienne à luire sur notre esprit, ce que nous savons, selon Malebranche, de plus certain sur nous-mêmes, c’est que nous sommes unis à Dieu par notre raison ; car la raison est une, et sauf les nuages qui l’obscurcissent en nous, elle est la même pour la créature que pour le créateur ; elle est le Verbe de Dieu qui illumine tout homme arrivant en ce monde ; elle est le soleil intelligible qui éclaire toutes les intelligences, comme le soleil sensible éclaire tous les yeux. « Tous les esprits la contemplent sans s’empêcher les uns les autres. Elle se donne à tous et tout entière à chacun d’eux, car tous les esprits peuvent, pour ainsi dire, embrasser une idé® dans un même temps et en différents lieux, tous la posséder également, tous la pénétrer et en être pénétrés *. » C’est à cause de cette union de Dieu et de l’homme par la raison, qu’une idée de Dieu paraît inutile et impossible à Malebranche ; inutile, puisque notre union avec lui nous permet de le connaître directement; impossible, parce que rien de fini ne peut représenter l’infini. Nous connaissons Dieu par lui-même, et tout le reste par lui.
Cette croyance à l’unité et à l’universalité de la raison est platonicienne, sans doute; de Platon elle a passé à saint Augustin et à d’autres Pères de l’Église ;