Entretiens sur la métaphysique, 14« entretlea
ET LE CARTÉSIANISME. Ü25
tion l’idée même de la grâce, et non-seulement l’existence, mais la possibilité des miracles. C’est ce que lui reprochent à la fois trois théologiens d’opinions différentes, Arnauld, Jurieu et Fénelon. L’abbé Faydit, l’auteur de ce vers si connu, qu’on a faussement prêté à Voltaire :
Lui qui voit tout en Dieu, n’y voit pas qu’il est fou,
l’abbé Faydit va jusqu’à l’accuser de n’avoir point sur les événements surnaturels d’autres idées que celles de Spinoza, et il ajoute que c’est dans les écrits de ce philosophe qu’il les a puisées. Rien de plus faux assurément. Quand Malebranche se rapproche de Spinoza, ce n’est point par un effet de sa volonté, c’est par la pente irrésistible de son système, et lorsque, en dépit de ce système et des lois de la logique, il s’efforce de conserver les miracles en les faisant rentrer dans le plan éternel, par conséquent dans l’ordre général des choses,' il nous rappelle, non l’auteur du Traité théologico-politique^ mais celui du Guide des égarés.
Les ressemblances qui existent entre Spinoza et Malebranche ne sont pas une découverte de notre temps, elles ont été signalées à la fin du xvii® siècle et au commencement du xvm® par les PP. Hardouin et Dutertre, et par le successeur de Fontenelle dans les fonctions de secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, Dortous de Mairan.
On en trouverait également de très-remarquables entre Spinoza et Fénelon. N’est-ce pas Fénelon qui, ^ parlant de la raison éternelle, s’est exprimé dans ces termes, qu’on dirait empruntés à la langue de Platon
DESCARTES
OU de la Kabbale plutôt qu’à celle de Descartes : « Elle est comme un grand océan de lumière, nos esprits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent et qui y retournent pour s’y perdre *. » C’est lui encore qui a dit : « Je suis un rien qui connaît l’infini, » et qui a appliqué à Dieu cette définition, que certainement Spinoza n’aurait pas désavouée : « Il a tout l’être du corps sans être borné au corps, tout l’être de l’esprit sans être borné à l’esprit »
L’unité et tout à la fois la diversité de la tradition cartésienne sont mises en lumière par M. Bouillier avec autant de franchise que de savoir, et avec ce sens critique sans lequel il n’y a pas de véritable connaissance des faits. Nous voudrions le suivre jusqu’à la fin de son œuvre et montrer avec lui quelles furent les destinées du cartésianisme jusqu’au milieu du siècle où nous vivons, quelle fut l’influence qu’il exerça sur ses adversaires comme sur ses partisans, par exemple sur Leibniz, Bayle, Vico, et quelles formes variées il revêtit successivement chez ses derniers interprètes. Mais, obligé de nous borner, nous finirons comme nous avons commencé, en recommandant aux amis de la .philosophie et des lettres cette nouvelle édition de l’histoire de la philosophie cartésienne comme un des livres les plus instructifs, les plus utiles, les plus complets et à la fois les plus attachants qui aient été publiés depuis longtemps dans notre pays. Nous sommes sûrs de ne pas être contredit par M. Bouillier, si nous trouvons juste d’ajouter que c’est une des plus heureuses inspi-