‹ Moralistes et philosophesChapitre 50 sur 81 · I. Préface du Traité théologico'politique · texte numérisé non relu

I. Préface du Traité théologico'politique

SPINOZA

doit d;craser les autres et les contraindre au repos. Le panthéisme, au contraire, ne connaît que le général, l’unité universelle où se confondent et disparaissent tous les êtres. Appliquant son principe à l’ordre social, il est fatalement conduit à mettre le tout à la place de la partie, à absorber l’individu dans la communauté. Mais qu’est-ce que la liberté gagne à ce changement? Comment la démocratie, quand elle est comprise à la façon de Spinoza, lui serait-elle plus favorable que la monarchie absolue? Il y a deux espèces de démocratie : celle qui met le droit à la place du privilège et celle qui met la volonté du grand nombre, quelle qu’elle puisse être, à la place du droit. La première, c’est le but vers lequel tendent toutes les sociétés humaines, c’est la liberté pour tous, puisque droit et liberté sont deux termes synonymes, et qu’avec l’idée du droit la liberté de l’un se trouve nécessairement limitée par celle des autres. La seconde, c’est le despotisme de la multitude, ou tout au moins le despotisme de l’État ; et cette seconde espèce de démocratie est celle que préconise Spinoza, celle que lui impose sa doctrine de la toutepuissance du souverain dans les questions de justice, de propriété et de morale publique, celle que Rousseau a adoptée après lui dans le Contrat social.

Spinoza nous assure, il est vrai, que la toute-puissance de l’État est nécessairement limitée par son intérêt, ou, ce qui revient au même, par l’intérêt de la majorité des citoyens ; qu’il ne saurait entrer dans les voies de l’oppression et de la violence sans soulever contre lui ces mêmes passions contre lesquelles il a été institué, par conséquent sans mettre en danger soü autorité et son existence; que son but n’est pas de do-

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miner les hommes, de les asservir par la crainte, de les abaisser au rang des animaux, mais, tout au contraire, de leur offrir les moyens de vivre en sécurité en développant librement leur esprit et leur corps; que sa fin dernière, en un mot, c’est la liberté *. Oui, mais Spinoza oublie que si le caractère auguste de la justice est généralement facile à reconnaître, si l’iniquité se dénonce elle-même à l’indignation et à la haine, il est bien difficile à un peuple de ne pas se tromper sur ses intérêts, et plus difficile encore de ne pas préférer à ses intérêts ses passions. Il suffit, pour nous en convaincre, de regarder ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux. Le contrat social de la nouvelle Confédération qui s’était formée, il y a quelques années, d’une portion des États-Unis de l’Amérique, consacrait sans restriction l’esclavage. C’est le désir, non-seulement de conserver, mais d’étendre indéfiniment cette odieuse institution, qui fut la cause de sa rupture avec le Congrès de Washington. Quel jugement porteronsnous sur cette politique? Les confédérés avaient-ils raison? avaient-ils tort? Si la question doit être résolue par les principes du droit, de l’humanité, de la justice, elle ne restera pas un instant douteuse, en dépit des hypocrites qui extorquent à la religion des arguments en faveur de la servitude. Si c’est une question d’intérêt bien entendu pour les maîtres et les oppresseurs, il sera permis d’hésiter. Enfin, si la passion a sur nous les mêmes droits que la raison, il ne reste plus qu’à s’incliner en silence.

- Pourquoi, d’ailleurs, ceux qui ont quelque chance

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