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Traité théologico-potitique, chap. xx

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de s’emparer d’un pouvoir illimité et de gouverner sans conditions respecteraient-ils le contrat social, en supposant qu’il y en ait un? — L’intérêt général l’exige. — J’y consens; mais leur intérêt particulier exige le contraire; qu’avez-vous à dire? Le droit de chacun s'étend aussi loin que sa puissance, et il n’y a pas de droit contre le droit. Spinoza lui-même a dit :

« Un pacte n’a de valeur qu’en raison de son utilité. Si l’utilité disparaît, le pacte s’évanouit avec elle et perd toute son autorité... Il y a donc de la folie à prétendre enchaîner à tout jamais quelqu’un à sa parole, à moins qu’on ne fasse en sorte que la fupture du pacte entraîne pour le violateur de ses serments plus de dommages que de profit. »

Enfin les relations humaines ne sont pas toutes renfermées dans l’État. Un État n’est pas isolé ; mais il rencontre nécessairement des associations semblables à lui, d’autres États sur lesquels il exerce une puissance quelconque. Comment se comportera-t-il envers eux? Sur quel principe devront reposer les relations internationales? Évidemment nous rentrons ici dans l’état de nature ; car on n’imagine pas un contrat social qui embrasserait tous les peuples et en vertu duquel chacun d’eux aurait abdiqué sa souveraineté en faveur du genre humain. Par conséquent, selon la définition que Spinoza a donnée de l’état de nature et du droit naturel, il n’existe pas, il ne peut pas exister d'une nation à une autre d’autre règle, d’autre droit que la force. Humanité, justice, foi des traités, fraternité des races et des croyances, chimère que tout cela I La raison du plus fort sera toujours la meilleure I C’est bien à la force qu’appartient en réalité la suprême dé-

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cision. Mais ses arrêts ne sont pas tous acceptés pour légitimes. Il y en a qui encourent le mépris, d’autres qui excitent l’indignation et l’horreur. U y a des vaincus avec lesquels on est fier et presque heureux de succomber. Il y a des vainqueurs que l’histoire a marqués d’une éternelle flétrissure, ou qui porteront dans l’avenir le sceau d’une réprobation ineffaçable. C’est que, au-dessus de la force, il y a la justice, il y a le droit; non celui que créent les traités et les contrats, et qui n’est encore qu’une œuvre de la force, mais celui qui est écrit dans la nature de l’homme, dans sa raison, dans sa conscience.

Ces réflexions, quoique dirigées contre le philosophe dont il se déclare le disciple, me sont suggérées par M. Horn. Son ouvrage est du nombre de ceux qui font penser. Si, comme cela était inévitable, il se ressent de l’époque et du pays où il a vu le jour, il n’en renferme pas moins une appréciation profonde et en grande partie originale de la politique de Spinoza. L’admiration qu’il respire pour ce sombre génie, le fléau de notre siècle, vient d’un noble principe ; car il prend sa source dans l’amour de la liberté. M. Horn a. été conduit à absoudre les prémisses en l’honneur de la conclusion. Puis la délicatesse de son âme et la loyauté de son caractère ont été blessées de l’ingratitude dont l’Allemagne, à un certain moment, payait la mémoire de celui à qui elle doit tant. De là la chaleur de style qui se mêle dans ces pages à la vigueur de la pensée. M. Horn, qui n’écrit pas moins bien dans notre langue que dans celle de Gœthe et de Schelling, devrait se faire son propre interprète et traduire son travail en français. .

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M. Nourrisson ‘ est un des plus savants professeurs de l’Université de France, un de ses écrivains les plus féconds et un des lauréats en quelque sorte habituels de l’Académie des sciences morales et politiques. Trois ouvrages philosophiques d’une égale importance, et dont le dernier, le plus considérable et le plus intéressant, la Philosophie de saint Augustin^ vient de conquérir dans l’espace de quelques mois les honneurs d’une seconde édition, lui ont valu de la part de la cinquième classe de l’Institut un même nombre de couronnes^. Ces trois livres couronnés ne sont pas les seuls que M. Nourrisson ait publiés; il y a ajouté d’autres travaux, parmi lesquels on distingue deux Mémoires, l’un sur les manuscrits de Leibniz, l’autre sur les sources de la philosophie de Bossuet, qui nous montrent un esprit aussi exercé aux patientes recherches de l’érudit qu’aux libres spéculations du penseur. Aujourd’hui môme il se présente devant le monde sa-

1. Spinoza et le naturalisme contemporain, par M. Nourrisson; un Tolume in-18, librairie académique de Didier el G®, Paris, 1866. — Le Guide des égarés, traité de théologie et de philosophie, par Moïse ben Maimoun, dit Maimonide, i»ublié pour la première fois dans l’original arabe, et accompagné d’une traduction française et de notes critiques, littéraires et explicatives, par S. Munk, membre de l’Institut, professeur au Collège de France, tome troisième; un volume grand iii-8®, chez A. Franck, Paris, 1866.

2. Aujourd’hui M. Nourrisson est un des membres de l’Académie qui a tant de fois récompensé ses ouvrages.

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vant avec un nouveau volume dont le titre seul, selon le camp dans lequel on a planté sa tente, est une promesse ou une provocation.

En soumettant à un nouvel examen le système tant de fois et si diversement apprécié de Spinoza, M. Nourrisson ne se croit pas occupé d’une étude purement rétrospective; il est persuadé qu’il fait la guerre à plusieurs philosophes contemporains dont les doctrines, selon lui, dérivent en droite ligne du grand panthéiste du XVII* siècle. Pourvu qu’il réussisse à frapper le premier coupable, le premier par le génie aussi bien que par l’ordre des temps, il se flatte d’avoir par là même fait justice de tous les autres, en évitant le désagrément de prononcer leurs noms et de s’attirer leurs représailles, ou de se donner l’apparence d’en vouloir à leurs personnes quand il ne s’attaque qu’à leurs principes. Cette façon d’intervenir dans les luttes intellectuelles de notre époque serait certainement très-commode, si elle était possible; mais je pense que M. Nourrisson se fait illusion. Aucun des écrivains de nos jours dont il se propose intérieurement de réfuter les doctrines ne se re-* connaîtra dans celui qui est l’objet ostensible de sa critique. Chacun d’eux, convaincu de l’originalité encore plus peut-être que de la vérité de ses opinions, ne voudra accepter qu’une parenté éloignée avec tel ou* tel philosophe d’autrefois ; et ce qui le confirme dans cette haute estime de lui-même, dont un public inexpérimenté devient facilement le complice, c’est le dissentiment qui existe sur une foule de points essentiels entre lui et tous les autres. Au reste, il suffit qu’une idée déjà ancienne se présente sous une forme quelque peu rajeunie pour qu’il soit nécessaire, tout au moins

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Utile, de la soumettre h une nouvelle épreuve. Dans Tordre intellectuel, comme dans Tordre matériel, la guerre est soumise à la même condition : on ne peut avoir raison de son adversaire qu’en l’attaquant directement et en face.

Mais à le prendre pour ce qu’il est, pour un travail critique et historique du spinozisme, le livre de M. Nourrisson offre les plus grands titres à notre intérêt. Il nous fournit quelques nouveaux aperçus, sinon sur le sy.stème lui-même, que des maîtres illustres, des historiens consciencieux ont exposé avec tant de précision et jugé avec tant d’impartialité, au moins sur la manière dont il a été préparé et dont il a été compris à son origine, sur les essais qui l’ont précédé, sur l’influence qu’il exerçait déjà quand il n’était pas encore connu par la presse. Presque tous ces détails ont été puisés dans un document publié depuis assez peu de temps en Hollande, un supplément aux œuvres de Spinoza, contenant, avec quelques lettres jusque-là inédites, un Traité de Dieu et de F homme, un autre sur Tarc-en-ciel {de iride) et un court chapitre sur les démons *.

Chacun de ces différents écrits nous montre Spinoza occupé depuis sa première jeunesse de la pensée qui a absorbé sa maturité et à laquelle il est resté fidèle, on peut dire de laquelle il a vécu jusqu’à son dernier moment. Le Traité de V arc-en-ciel nous annonce le Traité théologico-politique ; car il a pour but d’établir que la façon dont la théologie ou la foi nous explique certains

1. « Ad Benedicti de Spinoza opéra quæ supersunt omnia supplementum, contineiiB tractatum hucusque ineditiun de Deo et homiue, tractatulum de iride, epistolas nonnullas iueditas, etc., » publié par J. Van Vloten. Amsterdam, 1862. .

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phénomènes de la nature est complètement démentie par la physique et par la géométrie, en un mot, par la science; par conséquent, que la théologie et la science, la raison et la foi, sont absolument inconciliables entre elles, et qu’en choisissant l’une, on est condamné par cela même à répudier l’autre. Le Traité de Dieu et de Thomme, dont un des biographes de Spinoza, le pasteur Colerus, avait déjà entre les mains un exemplaire en 1632, est une esquisse développée de l’œuvre capitale de Spinoza, de VÈthique, publiée seulement en 1677, l’année môme de sa mort. Rédigé en flamand sous une forme beaucoup moins sévère que l’ouvrage posthume dans lequel il s’est absorbé, il a été traduit en latin par M. Van Vloten. Le chapitre sur les démons en fait partie, et naturellement est destiné à prouver, comme Maïmonide l’avait déjà fait quatre siècles et demi auparavant dans ses réflexions sur le Livre de Job, que les êtres de cette espèce n’existent pas ailleurs que dans notre imagination. Enfin, par les lettres inédites, nous apprenons que Spinoza, à l’âge de vingtquatre ans, bien avant la publication de son premier ouvrage, était déjà l’âme d’un petit cénacle où ses doctrines étaient étudiées et commentées par des disciples, ou, pour mieux dire, par des adeptes fanatiques. L’un d’entre eux, Simon de Vries, lui rend compte de la manière dont s’y prennent les membres de cette association ou de ce club spinoziste pour se pénétrer de ses idées :

« L’un d’entre nous, mais chacun à son tour, lit d’un bout à l’autre, explique, selon qu’il les entend, et ainsi démontre toutes choses en suivant la série et l’ordre de vos propositions. Alors, s’il arrive que nous ne soyons

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pas capables de nous satisfaire les uns les autres, nous avons jugé qu’il importait de noter les difficultés et de vous écrire, afin que, s’il se pouvait, elles nous fussent éclaircies, et que sous vos auspices nous nous trouvions mis en état de défendre la vérité contre les superstitieux et les chrétiens, ou même de soutenir le choc du monde entier. »

Exilé d’Amsterdam comme un citoyen dangereux, Spinoza ne pouvait diriger que de loin la ferveur de ses jeunes amis. Mais on voit, par la lettre qui lui est adressée, qu’il lui restait peu de chose à leur apprendre sur le fond de son système. Seulement il ne pensait pas que le temps fût venu de le livrer au grand jour, et même de le révéler tout entier à tous ses disciples. Il voulait qu’avant d’arriver à lui on passât d’abord par le cartésianisme interprété à sa manière. C’est ainsi qu’il écrivit, à l’usage du jeune Albert Burgh, probablement dans le temps où il était réfugié chez lui à Rhinbourg, le premier et le moins lu de ses ouvrages publiés, V Exposition géométrique des principes de la philosophie de Descartes. Mais dans ce traité même, un peu trop négligé par la plupart des historiens de la philosophie, et surtout dans V Appendice qui l’accompagne, M. Nourrisson, avec une perspicacité qui lui fait honneur, découvre déjà les caractères les plus essentiels du spinozisme, ceux qui font de Spinoza moins un disciple et un commentateur qu’un hardi réformateur, ce serait trop de dire un adversaire, de la philosophie cartésienne.

En effet, même dans VEthiqu&f Spinoza conserve, autant que le permet le principe général de sa métaphysique, les traits distinctifs du cartésianisme. Sa mé-

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thode, cette affectation qu’on lui a si justement reprochée de ne procéder que par déductions rigoureuses à la façon des géomètres, c’est, après tout, la méthode qu’affectionne Descartes, celle qu’il emploie de préférence. non-seulement en physique, mais en philosophie. C’est de Descartes qu’il a appris à ne tenir aucun compte de ce qui a été fait avant lui, à pousser jusqu’à la dernière limite le mépris de la tradition, de l’autorité, de l’histoire, et à ne regarder comme certaines que les choses qu’il a lui-même démontrées ou qui s’imposent à sa raison par la force de l’évidence. Enfin, jusqu’au sein de cette unique substance dans laquelle il a confondu et comme submergé tous les êtres, il laisse subsister le dualisme cartésien de la pensée et de l’étendue, ne permettant pas que l’une puisse jamais être substituée à l’autre, ni qu’on cherche entre elles aucune relation de cause à effet, mais les considérant comme éternelles, comme parallèles et inséparables. Est-il le seul, d’ailleurs, qui de certaines prémisses car^tésiennes, pressées par une logique à outrance, ait fait sortir des conséquences panthéistes? Clauberg et Geulinx, ses deux contemporains, sont tombés dans la même faute, et qui sait ? ni Malebranche ni Fénelon ne l’auraient peut-être évitée si leurs croyances religieuses n’étaient venues, en quelque sorte, se placer en travers de leurs idées philosophiques.

Un éloquent et illustre historien de la philosophie se refuse à voir dans Spinoza même un fils dégénéré, même un disciple rebelle de Descartes ; il ne lui recon-^ naît de parenté qu’avec Maimonide, et par Maimonide, avec Averroès. Assurément il faudrait être aveugle pour soutenir que l’auteur du Traité théologico-politi'-

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que J si profondément versé dans toutes les branches de la littérature rabbinique *, n’a pas connu les écrits de Maimonide, tant son abrégé orthodoxe du Talmud que • son fameux Guide des égarés. Ces écrits, il les cite et les définit, le dernier surtout, avec une admirable précision. Pour quiconque les a lus, il est hors de doute que Spinoza y a puisé sa libre façon d’interpréter, de commenter et de traduire l’Écriture, c’est-à-dire son système d’exégèse ou son rationalisme religieux. Mais ce n’est point là qu’il a pris son système de métaphysique. Comment un tel emprunt eût-il été possible? Maimonide professe sur la nature divine deux opinions parfaitement contradictoires : l’une, qu’il tenait des péripatéticiens arabes, et particulièrement d’Avicenne; l’autre, que lui avaient suggérée les textes bibliques et son propre bon sens. Selon la première. Dieu est pour nous l’essence infinie, incompréhensible, indivisible, ijicommunicable ; de sorte que nous pouvons bien dire ce qu’il n’est pas, mais non ce qu’il est ; il comporte des attributs négatifs, comme ceux-là mêmes dont nous venons de nous servir; mais les attributs ou qualifications positifs lui répugnent comme autant de limitations ou de divisions arbitraires introduites dans son sein par notre esprit borné. Maimonide et les Arabes ses maîtres poussaient l’horreur des qualités de ce genre jusqu’à ne pas oser reconnaître à Dieu l’exis-

1 . A ce propos, nous ne pouvons nous empêcher de demander pourquoi M. Nourrisson, au lieu du mot rabbinisme, consacré par l’usage et par l'analogie, aime mieus dire rabbinage? Esl-ce pour témoigner son mépris à l’égard d’une branche ds littérature qui doit lui être peu familière, ou à l’égard d’une théologie dont il ne partage pas les doctrines ? Cela serait peu philosophique et en complet désaccord avec les idées libérales qu’il mêle à tous ses écrits. J’aime mieux croire que c’est un néologisme malheureux.

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tence. D’après la seconde opinion, qu’il justifie nonseulement par la révélation, mais par le raisonnement, par une réfutation en règle de l’hypothèse de l’éternité du mouvement et de la matière. Dieu lui apparaît comme le créateur et la providence du monde, comme l’artiste accompli qui, unissant la toute-puissance à une sagesse sans bornes, n’a rien fait en vain et veille d’un œil jaloux sur la conservation de son œuvre. Avec la création et la providence, dont il étend les effets jusqu’aux individus de l’espèce humaine, Maimonide admet donc, comme la logique lui en fait un devoir, le principe des causes finales. Par quel artifice de raisonnement Maimonide s’était-il flatté, avec une parfaite bonne foi, de concilier entre elles deux manières de voir si opposées? C’est ce qu’il serait trop difficile de faire comprendre ici en quelques mots, et heureusement une telle explication n’est pas nécessaire. Bornons-nous à dire que ces deux manières de voir sont également et expressément reconnues par le célèbre théologien du xii* siècle.

Maintenant, je le demande, à laquelle des deux veuton rattacher le système métaphysique de Spinoza? Ce n’est pas à celle qui prend sa source dans Averroës et Avicenne, ou, pour parler plus exactement, dans l’école d’Alexandrie. Ce n’est pas à celle qui refuse à Dieu tout attribut positif, sans en excepter l’existence ; car la substance de Spinoza, cette substance unique qui tient pour lui la place de la Divinité, a une infinité d’attributs parmi lesquels, nous ne savons pourquoi, on désigne uniquement la pensée et l’étendue. La pensée et l’étendue, telles que les conçoit l’auteur de V Ethique^ sont si loin d’être de pures négations, qu’il

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en fait sortir tous les êtres et tous les phénomènes dont se compose l’univers. Quant au dogme de la création, à l’idée de la Providence, au principe des causes finales, à l’existence de la liberté humaine, que Maimonide, à tort ou à raison, a cru réussir à mettre d’accord avec le péripatétisme arabe et alexandrin, il serait superflu de rappeler qu’ils ne tiennent aucune place dans le spinozisme; car le spinozisme en est précisément la plus formelle négation, et l’auteur de ce système ne perd aucune occasion de les répudier avec hauteur, comme un homme dans l’âge de la raison répudie les contes avec lesquels on a bercé son enfance.

M. Nourrisson, lui aussi, reconnaît dans Spinoza un fils de Maimonide et d’Averroës ; mais à ces deux noms il en ajoute beaucoup d’autres; par exemple, ceux de Straton de Lampsaque, de Cardan, de Vanini, de Jordano Bruno, de Cocceius, de Bacon, de Herbert de Cherbury. En vérité, c’est faire le pauvre solitaire de La Haye plus savant qu’il n’était et qu’il n’avait jamais eu envie de le devenir. Puis, lorsqu’on cherche à un homme tant de pères, on avoue par cela même qu’on ne lui en connaît pas, et on lui laisse la gloire d’être le fils de ses œuvres.

D’ailleurs, s’il était vrai que Spinoza n’a été qu’un écho, et encore, s’il faut en croire son historien le plus récent, un écho assez confus et assez faible de tant de philosophes qui l’ont précédé depuis la plus haute antiquité, pourquoi en aurait-on fait le bouc émissaire de son école? Pourquoi aurait-il excité des haines, des colères, des malédictions, et il faut ajouter, des admirations fanatiques qu’aucun de ses devanciers n’a connues? Pourquoi le poids de tant de réfutations, d’accusations,

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de critiques porterait-il sur lui plutôt que sur un autre? Pourquoi serait-il signalé encore aujourd’hui comme l’auteur responsable des doctrines religieuses ou métaphysiques que nous jugeons les plus dangereuses?

On trouvera dans le livre même de M. Nourrisson quelques-uns des anathèmes qui furent prononcés contre lui par les plus grands hommes du xvii* siècle. « Ce misérable Spinoza, » dit en parlant de lui le doux Malebranche; et quant à son système, il le traite « d’épouvantable et ridicule chimère. » — « Quand je l’ai trouvé sur mon chemin, écrit Huet, je ne l’ai pas épargné, ce sot et méchant homme qui mériterait d’être chargé de chaînes et battu de verges. » C’est dans la Démonstration évangélique que le savant évêque d’Avranches s’exprime de cette façon. Aussi, comme ces paroles respirent bien l’esprit de l’Évangile 1 Prince des athées, maudit, réprouvé, sont presque des termes d’amitié. Voilà justement pourquoi Massillon refuse de s’en servir. Son éloquence indignée veut des traits plus énergiques : « Un Spinoza, ce monstre • qui, après avoir embrassé différentes religions, finit par n’en avoir aucune... 11 s’était formé à lui-même ce chaos impénétrable d’impiété, cet ouvrage de confusion et de ténèbres où le seul désir de ne pas croire en Dieu peut soutenir l’ennui et le dégoût de ceux qui le lisent. »

M. Nourrisson condamne avec raison toutes ces invectives. 11 se plaît à rendre hommage à la vie de Spinoza, dans laquelle, pour me servir de ses expressions, on ne découvrirait pas une tache *. Mais se montre-t-il aussi juste pour son caractère? D’abord, sous prétexte

1. « Cherchez dans celle vie, vous u’y dé ouvrirez pas une lâche. » (P. 59.) .

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que, Spinoza étant malade, un régime austère lui était naturellement commandé par l’intérêt de sa conservation, M. Nourrisson ne veut pas qu’on lui fasse un mérite de sa tempérance. Il trouve même qu’il y a de la bassesse à admirer en lui une vertu aussi vulgaire. Il oublie que les malades aiment leurs aises et recherchent la délicatesse de la vie encore plus et à meilleur droit que les gens bien portants. Il était facile à Spinoza de se procurer ces avantages. Il n’avait qu’à accepter la chaire de philosophie de l’Université de Heidelberg, à laquelle il était appelé par l’Électeur palatin, et les 2,000 florins que lui offrait son ami Simon de Vries, et le riche héritage qu’il lui laissait après sa mort, et la pension que lui léguait l’infortuné Jean de Witt, et celle que lui faisait espérer, au nom de Louis XIV, le maréchal de Luxembourg, s’il voulait seulement dédier au grand roi un de ses ouvrages. Un tel désintéressement n’est pas si commun, même parmi les philosophes, pour qu’on ne puisse le remarquer sans descendre dans l’estime de ses semblables.

Ce que M. Nourrisson reproche surtout au grand panthéiste du xvii“ siècle, c’est l’orgueil, cet orgueil intraitable qui ne lui permet de se confier qu"à la raison, et encore à sa raison à lui, non à celle des autres, et qui lui fait prendre en mépris l’autorité, la tradition, le sens commun. « Ni Platon, ni Aristote, ni Socrate ne lui sont de rien. Les doctrines de Descartes et de Bacon lui semblent grosses d’erreurs. En définitive, quoiqu’il déclare ne point oublier qu’il est hofnme et sujet à se tromper, il prétend ne relever que de lui-même » Voilà, il faut en convenir, une accu-

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