‹ Moralistes et philosophesChapitre 52 sur 81 · Spinoza et le Naturalisine contemporain, p · texte numérisé non relu

Spinoza et le Naturalisine contemporain, p

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sation qui paraît étrange sous la plume d’un défenseur et d’un interprète de la philosophie. Et à qui voulezvous qu’un philosophe se confie, si ce n’est à la raison?

Et quelle autre raison que la sienne peut lui servir à interroger, à comprendre, à mesurer celle de l’huma- • nité elle-même? Ce qu’on a dit, ce qu’on a pensé et cru avant nous, est sans doute très-intéressant et très-utile à connaître, mais à la condition que notre propre raison saura s’y retrouver et expliquera par ses lois ce qui sans elles resterait inexplicable. La tradition, l’autorité, le sens commun (je ne dis pas le bon sens), auxquels vous en appelez, n’ont pas été plus respectés par Descartes, objet de votre légitime admiration, que par Spinoza, à qui vous en faites un crime. Puis n’est-ce pas une étrange façon d’être orgueilleux que de fuir le bruit, les honneurs, la renommée, l’autorité que donne un enseignement public, et de ne publier ses œuvres que sous le voile de l’anonryme, ou bien encore de les retenir dans sa main jusqu’à ce que la mort les en fasse tomber? Je reprocherais plutôt à Spinoza l’excès d’humilité où il est tombé en sacrifiant à de vaines abstractions ce qui fait notre grandeur et notre force à nos propres yeux, ce qui fait notre supériorité et les titres de notre domination sur les autres êtres, les attributs de notre personnalité spirituelle et morale. Quand je vois dans son système la conscience, la liberté, la responsabilité morale, la distinction de l’esprit et de la matière, de l’âme et du corps, disparaître dans le gouffre d’une divinité sans action, sans pensée, sans puissance et pour ainsi dire sans existence, il me semble que j’assiste à une de ces scènes du paganisme où le sang des êtres vivants et de l’homme lui-même

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était répandu aux pieds d’une idole aveugle et inanimée.

Mais ces critiques de détail me font oublier, contre ma volonté, les solides qualités qui se font remarquer dans le livre de M. Nourrisson, outre le mérite des recherches purement historiques et l’intérêt des conclusions que l’auteur en a tirées. Sa critique philosophique est pleine de force, de bon sens et de chaleur. On voit qu’elle prend sa .source dans l’âme aussi bien que dans l’intelligence, et dans les inspirations d’une foi généreuse, libérale, comme dans les lumières d’une saine doctrine. Toutes mes observations se ramènent à une seule ; c’est que la philosophie et la morale n’ont rien à gagner à rabaisser un grand homme, même quand il a mis son génie au service d’un dangereux système. La force d’esprit, la grandeur d’âme, le désintéressement, la dignité de la vie, fussent-ils dépensés pour le compte de l’erreur, sont pourtant profitables à la vérité, puisqu’ils contribuent à mettre en lumière la noblesse originelle et la grandeur indestructible de la nature humaine. Au lieu de s’excommunier réciproquement à la façon des théologiens, les philosophes sont tenus, tout en se combattant, de respecter les uns chez les autres, avec la science dont ils invoquent le nom, les droits de la conscience et de la liberté.

Puisque j’ai prononcé plusieurs fois le nom de Maimonide, je me fais un devoir, en terminant, de rappeler aux philosophes et aux savants que son grand ouvrage, le Guide des égarés, un des monuments les plus complets de la théologie et de la philosophie chez les Juifs et chez les Arabes du xii* siècle, existe maintenant tout entier dans notre langue et dans le texte origi-

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nal, le texte arabe, qui avait été remplacé pendant longtemps par une traduction hébraïque. M. Munk, après avoir consacré, malgré son état de cécité, plus de vingt ans d’un travail sans relâche à cette œuvre de restauration et de traduction, relevée encore par les trésors d’érudition qu’il a répandus dans ses notes, a eu la consolation, avant de mourir, d’en publier la troisième et dernière partie. Ce nouveau volume ne le cède, sous aucun point de vue, à ses deux aînés, et leur est peut-être supérieur par l’intérêt du sujet. C’est là que Maimonide, appliquant l’histoire des religions de l’antiquité à la critique biblique, cherche dans les usages et les traditions du paganisme oriental l’explication des préceptes souvent si étranges du Pentateuque en général et du Lévitique en particulier. C’est là aussi qu’il exprime cette opinion antibiblique et antithéologique, que l’homme, loin d’être le centre et le but de la création, n’est qu’un point imperceptible dans l’océan des êtres, et que, s’il trouve son bien particulier dans l’ordre universel du monde, la vanité seule peut l’autoriser à croire que cet ordre n’a été établi et que l’univers lui-même n’a été tiré du néant qu’à cause de lui. C’est là, enfin, qu’il nous présente le Livi'e de Job comme une simple discussion philosophique encadrée dans un récit fictif ; d’où résulte que Job n’a jamais existé, et que le démon, personnification du mal, qui lui-même est une pure négation, nous représente comme le prétendu patriarche du pays d’Utz un être purement imaginaire. C’est dans la traduction même de M. Munk qu’il faut étudier ces hardiesses de l’esprit critique chez un rabbin du moyen âge.

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Ces deux ouvrages ont fait leur chemin dans le monde : l’un parmi les savants, l’autre parmi les philosophes, les hommes de lettres et tous ceux qui s’intéressent aux choses de l’esprit. Est-ce une raison pour n’en point parler? La tâche de la critique ne consiste pas seulement à précéder l’opinion pour la guider et l’éclairer, il est quelquefois nécessaire qu’elle s’astreigne à la suivre; car elle n’a que ce moyen de la connaître et de savoir jusqu’à quel point elle peut compter sur elle. En appliquant aujourd’hui ce dernier procédé, nous avons la satisfaction de rendre justice tout à la fois à deux excellents livres, et au public qui a su les goûter et les comprendre.

Fontenelle, en faisant l’éloge de l’auteur de la Mo-

1. La Philosophie de Goethe, par E. Caro; un volume in-8», Paris, librairie de L. Hachette et G». — Œuvres scientifiques de Goethe, analysées et appréciées par Ernest Faivre, professeur à la Faculté des sciences de Lyo-; un volume in-8“, même librairie.

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nadologie^ s’exprime en ces termes : « De plusieurs Hercules l’antiquité n’en a fait qu’un, et du seul M. Leibniz nous ferons plusieurs savants. » Une division analogue serait certainement applicable à Gœthe, et plusieurs écrivains qui s’entendraient pour se partager entre eux les dons multiples et presque opposés de sou incomparable génie, ne manqueraient pas de trouver une mine inépuisable dans le lot que chacun d’eux aurait choisi. Ce n’est pas absolument ainsi que MM. Faivre etCaro ont compris leur tâche. Le premier, en se proposant de nous faire connaître, non-seulement par une traduction et par une analyse, mais par une discussion approfondie, les œuvres scientifiques de Gœthe, ne s’est pas interdit de jeter un coup d’œil scrutateur sur le philosophe, le poëte et même sur l’homme. Le second, qui a voulu nous initier à la philosophie de l’auteur de Faust, s’est cru obligé par là môme d’embrasser la totalité de ses écrits, et de mettre à profit les travaux qu’ils ont inspirés jusqu’aujourd’hui à la critique. Ils se sont persuadé tous les deux que rien n’est isolé dans un esprit de cette trempe, et que la philosophie, la poésie et la science, quand elles se rencontrent chez un seul homme à ce degré de puissance et d’originalité, se relient entre elles par d’étroites analogies, et ne sont véritablement que des formes différentes d’une même pensée. Cette idée leur a porté bonheur. Elle a permis à M. Faivre, après avoir exposé les découvertes et les théories scientifiques de Gœthe, d’en suivre la trace dans ses poëmes et dans ses romans. C’est ainsi qu’on est forcé de reconnaître avec lui, dans le premier Faust, les opinions particulières du grand poëte allemand sur l’optique, les conclusions de

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cc fameux Traité des couleurs^ destiné, dans sa pensée, à détrôner la théorie de Newton, et qui fît devant TA-endémie des sciences le plus triste naufrage. Dans le second Faust, M. Faivre nous montre, avec non moins de succès, le système géologique de Gœthe et la passion avec laquelle il a défendu toute sa vie les Neptuniens contre les Pluton-iens ; et dans Wilhelm Meister, dans les Affinités électives, ses idées sur la minéralogie, l’anatomie comparée et la chimie.

Mais ce qui nous a particulièrement frappé dans le remarquable volume de M. Faivre, ce sont les considérations que lui suggère le système de Gœthe sur la nature en général. On sait que \ Essai de Gœthe sur les métamorphoses des plantes a précédé de six ans les Mémoires de Geoffroy Saint-IIilaire sur l’anatomie comparée ; par conséquent, c’est à lui que revient l’honneur d’avoir conçu la première idée de l’unité de composition. Cette idée, qu’il n’appliquait d’abord qu’au règne végétal, il ne tarda pas à l’étendre au règne animal, puis l’univers entier lui apparut comme une substance insaisissable qui, dans l’ensemble des choses et dans chaque être en particulier, passe constamment d’une forme à une autre, sans que la raison puisse assigner une limite à cette série’ de métamorphoses. M. Faivre, en admettant dans la nature l’unité de plan ou de composition, n’a pas de peine à établir qu’elle se réduit à un vain mot si l’on ne reconnaît pas, comme les faits nous y obligent, la fixité des espèces. Où trouver, en effet, ce plan uniforme, et comment oser affirmer qu’il existe s’il n’est arrêté nulle part, s’il fuit avec les objets mômes dans lesquels nous voulons le surprendre, s’il n’est représenté que par des exécutions

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essentiellement variables et différentes? Avec la fixité des espèces, qui n’est pas autre chose que l’action des idées sur les phénomènes du monde matériel ou la domination de l’esprit sur la nature, M. Faivre soutient aussi contre Goethe le principe des causes finales. Il a parfaitement compris que ce sont deux parties inséparables d’un même tout, et qu’en admettant ou en rejetant l’une, on est dans l’absolue nécessité d’admettre ou de rejeter l’autre. Si les espèces vivantes sont l’œuvre d’une intelligence qui les a formées pour durer, il est évident qu’elles ont reçu les organes nécessaires à leur conservation et les instincts qui leur apprennent à en faire usage. Si, au contraire, les espèces et les genres ne sont que des formes passagères, de fugitives métamorphoses qui se succèdent sans interruption et sans terme, sous l’empire d’une force irrésistible, obéissant à des lois dont elle n’a pas conscience, il n’y a pas lieu de chercher un but ou une raison à la constitution des êtres, il faut accepter les railleries de Gœthe contre ceux qu’il appelle les finalistes et les docteurs de l’utilité ; il faut tâcher de se persuader que l’œil n’est pas fait pour voir, ni l’oreille pour entendre, mais que l’on voit et que l’on entend parce qu’il se trouve par hasard qu’on a des yeux et des oreilles. Voilà comment, en examinant quelques-unes des théories de Gœthe sur l’histoire naturelle, M. Faivre a été conduit à nous entretenir de sa philosophie.

C’est, au contraire, comme on devait s’y attendre, la philosophie qui tient la première place dans l’ouvrage de M. Caro. C’est à elle qu’il ramène, par elle qu’il cherche à expliquer ou à éclairer tout ce que Gœthe a écrit et tout ce qu’il a pensé, ses œuvres d’imagination

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aussi bien que ses œuvres scientifiques et jusqu’à ses entretiens et sa correspondance. De là une parfaite unité de composition, avec une très-grande variété de détails. Malgré la gravité du principal sujet, il n’est pas à craindre que l’intérêt languisse dans ce beau livre. Historien fidèle des évolutions qu’a traversées le mobile génie du poète allemand, tout en conservant l’identité de sa nature, M. Caro change à chaque instant de scène, de genre, de personnage, sans perdre de vue, non-seulement la philosophie,- mais la partie la plus élevée et la plus redoutable de la philosophie^ la métaphysique. Elle est comme la trame du riche tissu qui se déroule sous nos yeux, elle accepte tous les ornements et se plie à tous les tons.

Mais y a-t-il une philosophie de Gœthe? Sur ce point capital, je ne craindrai pas d’ôtre plus affirmatif que M. Caro. Il parle uniquement à' impressions philosophiques, d’idées générales et de tendances d'esprit, que l’on essayerait en vain de ramener à un système. Ce qu’il nous promet de dégager de la riche collection des œuvres du poète allemand, ce n’est pas une doctrine, c’est (( une nature philosophique des plus originales et des plus rares *. » Je crois, au contraire, que Gœthe a un système parfaitement arrêté, qu’il a une doctrine clairement définie dans sa conscience et dans ses écrits : il est panthéiste. On lit dans une de ses lettres à Jacobi ;

« Comme artiste et comme poète, je suis polythéiste ; comme naturaliste, au contraire, je suis panthéiste, et l’un aussi décidément que l’autre “ I » Est-ce

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