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Philosophie de Goethe, p

270 CiŒTHE.

Rien ne serait plus facile que de montrer que l’auteur de Faust et celui de VEthique ne s’accordent pas moins dans la morale. Mais il y a un point plus important, auquel je voudrais toucher avant de finir. Il est certain que Goethe, au moins sur la fin de sa vie, fait jouer aux monades un rôle important dans la, nature. Mais cette hypothèse, tardivement empruntée à Leibniz, l’a-t-elle fait changer d’avis sur l’unité de substance, l’a-t-elle arraché au spinozisme? En aucune façon. Les monades , qu’il nous représente comme les matériaux de l’univers, des matériaux vivants, ne sont point pour lui, ainsi que pour l’auteur de la Théodicée^ des êtres distincts et indépendants les uns des autres, produits par une véritable création ; ce sont, pour ainsi dire, les formes élémentaires de toute organisation et de toute vie, dans lesquelles se trouvent encore enveloppées ou contenues en puissance leurs futures métamorphoses. Aussi peu importe à Goethe qu’on les appelle des monades ou des idées *. Or les idées, même quand on leur accorde la vie et la puissance, ne peuvent être que les modes de la pensée infinie, de l’universelle intelligence. Spinoza n’aurait pas désavoué cette manière de voir.

Goethe n’a donc point de philosophie à lui ; son système philosophique est celui de Spinoza légèrement modifié , dans l’expression seulement , par celui de Leibniz. Son originalité, son génie, sa personnalité olympienne, comme on l’a appelée souvent, ne sont point là. Ils sont, lorsqu’on met à part ses découvertes scientifiques, dans sa poésie et dans sa vie. L’une et

1. Voyez la traduction des propres paroles de Gœthe dans Vllisioirt de la philosophie allemande, de M. Wilm, t. IV, p. 459.

r.ŒTHE.

l’autre ont été analysées, appréciées, interprétées par M. Çaro avec une véritable pénétration d’esprit, une rare délicatesse de sentiment et un charme d’expression^qui rend très-difficile la révision de ses jugenaents.

Je signalerai d’abord le récit à la fois si animé et si riche d’observations philosophiques que fait M. Caro des relations de Goethe avec ses plus illustres contemporains, par exemple avec Schiller, avec Lavater, avec Jacobi. On croirait qu’il a vécu lui -même dans l’intimité du grand poëte allemand, qu’il a entendu sa parole majestueuse et pénétrante, pleine de lumière et de ténèbres, de vives saillies et d’impénétrables énigmes. On croirait qu’il a assisté à ces mélancoliques entretiens de Pempelfort, où Jacobi et Goethe, unis jusquelà par la plus tendre amitié, partis du même point, nourris des mêmes espérances, se séparent l’un de l’autre avec un déchirement intérieur , le premier éprouvant le besoin de sortir de la nature pour s’élever dans les régions de l’idéal et du divin, le second s’y enfonçant de plus en plus et supprimant tout intervalle entre la nature et Dieu I On dirait aussi que c’est d’après ses propres souvenirs que M. Caro a tracé ce curieux et vivant portrait de Lavater, qui nous montre le célèbre auteur des Essais physiognomoniques faisant passer le dogme de la Rédemption de la théologie dans la physiologie, et soutenant que le vrai chrétien doit faire revivre en lui non-seulement l’esprit, mais le corps de Jésus-Christ et les traits de son visage.

Près de la moitié du livre est consacrée à l’interprétation philosophique du Prométhée et des deux Faust. Je n’oserais pas me porter garant que les idées que

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M. Caro aperçoit derrière les personnages et dans les situations les plus importantes de ces drames poétiques appartiennent véritablement à Goethe. Je ne suis pas sûr, par exemple, que Prométhée représente « l’instinct secret de l’organisme universel, la force plastique et créatrice élaborant la masse confuse des choses, » ni que Faust soit le type de l’humanité, Hélène celui de l’art, Homunculus celui de la science. Il me serait difficile de choisir entre l’opinion de M. Caro et celle que Daniel Stern exprime avec tant de noblesse dans ses Dialogues sur Dante et Goethe : « Il chanta, dans son second Faust ^ à la sagesse éternelle, l’hymme , de l’éternel amour. » Je m’en tiendrai volontiers à ces paroles adressées par Goethe à son ami Eckermann : «Vous me demandez quelle idée j’ai cherché à incarner dans mon Faust! Comme si je le savais!...

Ce n’était pas ma manière, de chercher à incarner des abstractions. » Mais le commentaire de M. Caro | n’en est pas moins un travail du plus grand prix, où se mêlent à des suppositions ingénieuses des mor- | ceaux d’une véritable éloquence. Il y en a deux que je j me fais un plaisir de signaler particulièrement, l’un sur l’amour, et l’autre sur l’union de la poésie et de la science. On n’ouvrira pas ce volume sans le lire tout entier, avec ce plaisir délicat que fait éprouver un , , ouvrage où les dons de l’imagination et du sentiment s’unissent à la gravité et à l’élévation de la pensée.

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« Je l’ai dit et je le répète avec ime entière conviction : M. de Biran est le premier métaphysicien français de mon temps. » C’est dans ces termes que M. Cousin, sans le connaître autrement que par ses conversations et une faible partie de ses ouvrages, parlait, en 1834, de Maine de Biran. Ailleurs ce n’est pas seulement à ses contemporains qu’il le compare ; il reconnaît en lui « le plus grand métaphysicien qui ait honoré la France depuis Malebranche. » Aujourd’hui, après vingt-cinq ans de débats contradictoires, et quand les moyens de contrôle abondent entre nos mains, cet éloge ne paraît point excéder la mesure de Injustice. Mais pourquoi donc le nom de Maine de Biran n’a-t-il jamais pu franchir le cercle d’un petit nombre d’admirateurs? Pourquoi, à peine connu en

1. CEuirres inédites de Maine de Biran, publiées par Ernest Na villa, avec la collaboration de Marc Uebril. Paris, 1859.

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France , liors des murs de la Sorbonne et de l’enceinte de l’Académie des sciences morales et politiques, n’estil jamais cité par les historiens que la philosophie a trouvés récemment, soit en Allemagne, soit en Angleterre? La pensée de Maine de Biran, quoique profonde et originale, n’a rien que de facilement accessible à un esprit réfléchi , si peu qu’il soit familiarisé avec les problèmes philosophiques. A coup sûr, elle offre moins de difficultés que les systèmes de Kant , de Schelling et de Hegel, arrivés, malgré les tortures qu’ils donnent à l’intelligence, ou par l’effet même de cette obscurité inabordable , à une célébrité universelle. On ne peut pas dire non plus que l’art d’écrire ait manqué à Maine de Biran. Il savait, quand il le voulait, ou plutôt lorsqu’il avait attendu l’instant favorable, revêtir ses idées de la forme la plus attachante et la plus animée. On n’a pas oublié un volume charmant, publié par M. Naville en 1857 : c’est un recueil d’observations extraites textuellement d’un journal inédit que Maine de Biran écrivait pour lui-même, afin d’avoir la conscience de tous les changements accomplis dans son esprit et dans son âme. Ces pensées , si l’on peut les appeler ainsi, ne seraient pas déplacées à côté de celles de Vauvenargues, et offrent beaucoup plus d’originalité, de profondeur et surtout de naturel que celles de Joubert. Au lieu d’un bel esprit plein de prétention et de recherche, qui nous impatiente par sa subtilité encore plus souvent qu’il ne nous charme par sa délicatesse, nous rencontrons ici une saine et vigoureuse intelligence, que tourmente la soif de la vérité et de la perfection, et qui nous raconte jour par jour, avec une austère simplicité, mais non pas sans grâce, les transformations successives de

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sa pensée, les incidents du voyage par lequel il croit se rapprocher du double but de ses efforts.

Le système philosophique de Maine de Biran, moins nouveau pour nous que le récit de sa vie intérieure, nous était déjà connu dans ses traits essentiels. En 1834, M. Cousin avait lait paraître le premier volume des œuvres de son ami, dont la partie la plus remarquable est la préface de V éditeur , c’est-à-dire de M. Cousin lui-même. Trois autres volumes joints à celui-ci virent le jour en 1841. Mais 12,000 pages d’écriture restaient encore dans un coin, menacées d’une destruction prochaine. Ce sont ces papiers dédaignés qui, recueillis comme des reliques et étudiés avec un respect presque religieux par M. Louis Naville, ont fourni à M. Ernest Naville, son fils, la matière des trois volumes dont nous sommes occupés en ce moment. Le reste, épuré par une judicieuse critique, viendra un peu plus tard, si le goût de la philosophie reprend assez d’empire parmi nous pour offrir quelques chances de succès à cette utile et généreuse entreprise.

C’est donc à deux étrangers , à deux Genevois, que notre pays devra la connaissance , je veux dire la connaissance complète , du philosophe le plus français peut-être qui ait paru- depuis longtemps, car celui-là n’était point, comme Condillac et tout le dix-huitième siècle, un disciple de Locke ; il ne connaissait même pas de nom l’école écossaise, à laquelle ont appartenu Jouffroy et Royer-Collard; et quant à l’Allemagne, elle est pour lui tout entière dans Leibniz, comme Leibniz est pour lui tout entier dans une seule idée, celle qui faisait depuis longtemps le fond de sa propre pensée et la base unique de son système quand il s’aperçut

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avec joie qu’elle s’était aussi présentée à l’esprit et pouvait revendiquer l’autorité de l’auteur de la Théodicée. Mais cette œuvre de laborieuse et intelligente restauration appartient surtout à M. Ernest Naville. On se ferait difficilement une idée des efforts et des sacrifices qu’elle lui a coûtés pour la conduire au point où elle est arrivée aujourd’hui , et des causes de découragement contre lesquelles il avait à lutter jusqu’au dernier moment. D’ailleurs, il ne s’est pas borné au modeste rôle d’éditeur. Sans parler d’une multitude de notes précieuses, les unes historiques , les autres critiques , qu’il a semées d’une main libérale partout où elles pouvaient être utiles, chacun des ouvrages qu’il a arrachés à la destruction est placé entre un avant-propos et un résumé qui le pénètrent de la plus vive lumière*; tous ensemble sont précédés d’une savante introduction qui forme à elle seule tout un livre , un livre écrit avec conscience, remarquable de talent et de caractère. Je reviendrai peut-être un jour sur cette composition qui, inspirée par le désir de concilier ensemble la raison et la foi, est, en définitive, plutôt hostile que favorable à la philosophie, sans servir la cause de la religion. Mais je me propose dans ce moment un autre but : je veux montrer sur quel fond repose la doctrine de Maine de Biran et ce que ses écrits inédits, récemment publiés, ajoutent d’essentiel à l’opinion qu’on s’en est faite jusqu’à présent.

1 . Craignant que l’état de sa santé ne lui permit pas d’arriver à la lin de sa tâche, M. Naville s’est aidé du concours de M. Marc Debrit, un jeune et intelligent écrivain, à qui nous devons déjà un travail plein d’intérét, une Histoire des doctrines philosophiques de t Italie contemporaine; Paris, 1859. C’est M. Marc Debrit qui est l’auteur des avant-propos du troisième volume.

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II faut que la philosophie de Maine de Biran contienne en elle un grand fonds de vérité , puisque, depuis un demi-siècle qu’elle est fondée , elle n’a pas vieilli. Il semble au contraire qu’elle n’a jamais été aussi jeune, car elle répond directement, et parles moyens les mieux appropriés à notre génie , à quelques-uns des besoins les plus impérieux de notre temps ; on dirait que les dangers vers lesquels nous entraîne une servile imitation de l’étranger, elle les a eus sous les yeux et s’est proposé pour but de les conjurer. Il n’y a pas, en effet, une seule de ses propositions, un seul de ses caractères qui ne tende à ce résultat. A la logique abstraite et complètement arbitraire des métaphysiciens allemands, aux généralités, ou, pour me servir d’une expression à la mode, aux formules tantôt brutales, tantôt quintessenciées , mais toujours prétentieuses et vides , de leurs disciples étrangers , elle oppose le témoignage précis et ferme de l’expérience , l’autorité irrécusable des faits. A l’épaisse nuit du panthéisme et du positivisme, au sein de laquelle tous les êtres non-seulement se confondent, mais disparaissent pour ne laisser à leur place que de vains fantômes, elle oppose la lumière de la conscience, qui nous montre à la fois et comme sous le môme rayon deux forces aux prises l’une avec l’autre , non pas ennemies , mais rivales, et obligées, malgré cette rivalité ou par cette rivalité même , de se développer ensemble : la personne humaine, ou, comme disent les philosophes, le moi et la masse de ses organes , l’âme et le corps, l’esprit et la matière. Enfin , au fatalisme , conséquence inévitable du panthéisme, soit qu’il repose sur l’imagination ou sur le raisonnement , il oppose un fait non moins

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irrécusable que la conscience, car il est une partie de la conscience, il en est l’objet le plus direct et la condition indispensable : je veux parler de la volonté, ou, ce qui est exactement la même chose , de la liberté humaine. Ce n’est que dès l’instant qu’il veut ou qu’il réfléchit, ce qui est encore une façon de vouloir; ce n’est que dès l’instant qu’il réagit contre ses organes ou contre ses impressions organiques , que l’homme commence à se distinguer comme une personne, qu’il a conscience de lui-méme comme d’une force active et intelligente. Mais vouloir, réfléchir, implique aussi la faculté de ne pas vouloir, de ne pas réfléchir; la contrainte ne peut arriver jusque-là; elle peut produire la suspension ou l’abandon de la volonté , non la volonté même. Vouloir, c’est donc être libre; la volonté et la liberté sont une seule et même puissance.

Ces conclusions, sous la plume de Maine de Biran , ont d’autant plus de valeur, qu’il ne les a pas cherchées ; on peut même.dire qu’il ne les a ni prévues ni désirées. Quand il commença pour la première fois à réfléchir sur l’âme humaine, ou plutôt sur lui-même , car ses méditations ne se sont jamais affranchies tout à fait du caractère purement personnel qu’elles avaient à leur origine, à ce moment c’était un homme du xvin® siècle, dominé par les préjugés et le système le plus accrédité de son temps. Il débuta dans la carrière où il s’est illustré par un ouvrage écrit en quelque sorte sous les inspirations de Condillac : je veux parler de son Mémoire sur l’influence de l’habitude^ couronné en \ 802 par la troisième classe de l’Institut , celle des Science.s morales et politiques , où la philosophie , représentée par les adeptes les plus dévoués de la doctrine régnante,

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était elle-même réduite aux proportions les plus modestes. Elle s’appelait alors V analyse des sensations et des idées.

Maine de Biran, à cette époque de sa vie, est convaincu autant que ses juges qu’il n’y a pas eu nous une seule pensée, ni, par conséquent, une seule faculté qui ne dérive de nos sens ou des impressions dont ils sont les organes, c’est-à-dire de nos sensations; qu’il n’y a pas dans la langue un seul mot, pourvu qu’il ne soit pas un son vide, qui n’exprime « un objet représentable)' ou susceptible d’être ramené à des représentations sensibles. Mais dans cette théorie , si claire en apparence, et si imposante par l’autorité qu’elle exerce sur toute une génération de philosophes, il aperçoit déjà un point noir.

La sensation ne présente à notre esprit qu’un état purement passif, où nous subissons quelquefois malgré nous, et dans tous les cas involontairement, les changements que nous recevons du dehors par l’intermédiaire de nos organes. Mais cet état n’est pas le seul que nous connaissions. II nous arrive aussi de soulever et de gouverner ces membres par lesquels nous sommes en communication avec le monde extérieur; il nous arrive de diriger et de fixer à notre gré , tantôt sur un point, tantôt sur un autre, ces sens par lesquels on prétend que nous arrivent toutes nos connaissances ; enfin le travail de la réflexion , de la méditation solitaire, nous donne la certitude inébranlable que nous exerçons le môme pouvoir sur la pensée tout entière et sur le cerveau qui en est le siège. L’homme n’est donc pas seulement un être sensible, il possède également la faculté d’agir sur ses organes, ou V activité mo-

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trice. ('o ii’est pas tout ; Maine de Biran , dès ce premier pas , voit déjà apparaître devant lui , sans qu’il puisse encore le reconnaître, l’horizon du monde spirituel. Il remarque que l’activité existe en nous indépendamment de ses effets extérieurs, indépendamment des mouvements qu’elle peut imprimer à notre corps ; qu’elle consiste tout entière dans c’est-à-dire

dans un fait insaisissable à nos sens, et dont la conscience seule nous rend témoignage ; tandis qu’il est à son tour, comme je l’ai déjà dit, la condition de la conscience. Sans la résistance que nous éprouvons et sans l’effort que nous sommes obligés de faire pour la vaincre, nous n’aurions ni le sentiment de notre moi, ni la connaissance des autres êtres. Or, comment un tel fait appartiendrait-il à la sensibilité, et à celle-là surtout qui, subordonnée aux fluctuations du monde extérieur, nous est en quelque sorte la plus étrangère ? Comment la force par laquelle je maîtrise mes affections physiques ne serait-elle que ces affections mômes? Telle est la question qui se présente à Maine de Biran dans l’instant où il reconnaissait pour ses juges et pour ses maîtres Garat, DestuttdeTracy, Volney, Cabanis, en un mot, l’école sensualiste, déjà alliée et confondue avec le matérialisme.

A vrai dire , ce n’était pas la première fois qu’elle ébranlait dans son esprit le dogme du jour. Près de huit ans auparavant, en 1794 , il écrivait déjà: «Je voudrais, si jamais je pouvais entreprendre quelque chose de suivi, rechercher jusqu’à quel point l’âme est active, jusqu’à quel point elle peut modiüer les impressions extérieures , augmenter ou diminuer leur intensité par l’attention qu’elle leur donne... Il serait bien

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à désirer qu’un homme habitué h s’observer analysât la volonté comme Condillac a analysé l’entendement » Mais du jour où il est entré dans la lice, du jour où il a pu se résoudre, par la publication de son Mémoire sor l’habitude , à sortir de l’obscurité et à rompre le silence, le problème que jusque-là il s’était borné à sii^naler, sans avoir môme la tentation de le résoudre, ce problème prend possession de tonte son âme , de toute sa vie , de toute son intelligence. Il n’existe plus pour lui d’autre affaire que celle-là; c’est la seule à laquelle il s’intéresse, même au milieu des péripéties les plus étonnantes de notre histoire, dans le moment où il assiste à la chute et à la naissance de trois ou quatre g:ouvernements, pendant les années où successivement sous-préfet de Bergerac, membre du Corps législatif, conseiller d’État, questeur de la Chambre des députés, il semble se mêler avec le plus d’activité au bruit des événements et au tumulte des passions politiques*.

Ce travail opiniâtre le conduisit peu à peu à un renouvellement complet de la philosophie, à la régénération de sa méthode aussi bien que de ses résultats. L’observation directe de l’âme par elle-même au moyeu de la conscience , cette source abondante de lumière et de vérités incontestables qu’il est aussi impossible de nier que la clarté du jour , fut substituée aux artifices et aux fantaisies de l’hypothèse, à ces constructions arrêtées d’avance, qu’on ne tire pas de la nature, mais qu’on lui impose, et qui étaient à l’usage de l’école de Condillac bien avant qu’elles fussent inventées par

t. Mume de Biran, sa vie et ses pensées, p. 123 et 128.

2. 11 a (ail partie, eu 1813, de la fameuse commission du Corps législatif dont Laisué était le président.

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Hegel. L’activité, ou , pour l’appeler de son vrai nom , la volonté, qui dans le système de la sensation transformée ou dans le matérialisme de Cabanis n’avait joué aucun rôle, puisqu’elle était considérée comme un effet de la sensibilité et confondue avec le désir, la volonté devint l’unique fondement du nouvel édifice. On vit en elle, non pas une faculté de l’âme , mais Tàme ellemême, l’âme tout entière, les sentiments et les affections de tout ordre n’étant plus, en quelque façon, que des importations du dehors. La volonté, cette force libre et intelligente, cette puissance toujours en action, qui n’existe qu’autant qu’elle agit, qui n’agit qu’avec la conscience d’elle-même, qui, loin d’être un effet ou une propriété de nos organes, leur résiste et les domine tous indistinctement, depuis l’extrémité de nos doigts jusqu’au cerveau, voilà quel fut pour Maine de Biran le fond le plus secret de notre être, le tissu vivant et invisible dont est fait notre mor, la substance de la personne humaine. Ne lui opposez point cette proposition de Descartes, que l’essence de l’âme est dans la pensée ; il vous répondra qu’il n’y a pas de pensée sans volonté, pas plus que de volonté sans pensée; de sorte que l’homme n’est pas plus asservi à la puissance abstraite des idées ou à la marche fatale d’une dialectique mystérieuse qu’à la force aveugle de la matière.

Cette mâle doctrine , dans son austère simplicité , n’eut pas seulement pour effet de relever la science de l’âme de l’abaissement où elle était tombée , partagée comme une proie entre la physiologie et la grammaire générale ; elle éclaira d’un nouveau jour la science de l’organisme, ou les problèmes de cette science, les plus intéressants de tous, qui touchent aux rapports de Tâme

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et du corps, de l’intelligence et de la vie, de l’ordre physique et de l’ordre moral. Elle expliqua la formation du langage, la naissance et le développement de la parole, par des raisons bien plus profondes que celles de Condillac et de Bonald, et qui n’ont rien perdu, à ce qu’il semble, de leur opportunité, puisqu’on s’efforce de ressusciter la vieille erreur qui confond l’esprit humain avec les langues et la philosophie avec la'philologie. Elle expliqua d’une façon non moins originale le sommeil, le somnambulisme, les songes , le délire, l’aliénation mentale. Faisant abandon à l’organisation seule de tous les phénomènes, de tous les actes , de toutes les facultés de notre existence qui ne tombent pas immédiatement sous l’empire de la conscience et de la liberté , elle nous offre le singulier spectacle d’un spiritualisme qui ne craint pas d’enrichir outre mesure la matière et de faire du corps , non l’auxiliaire , mais le rival de l’âme. A la fameuse proposition de M. de Bonald , ou plutôt de saint Augustin : « L’homme est une intelligence servie par des organes, » Maine de Biran aurait voulu substituer celle-ci : « L’homme est une intelligence empêchée par des organes. » C’est que les organes , pour lui, ne ressemblent point à ce corps de mort dont saint Paul demandait à Dieu de le délivrer. Ils ont leur vie particulière, dont l’âme peut certainement se rendre maîtresse et qu’elle s’assimile en la dominant, mais qui peut aussi së développer et se manifester indépendamment de l’âme. C’est cette vie , composée d’images confuses, d’affections sans conscience , d’instincts aveugles et de mouvements involontaires , qui se substitue à la vie de l’âme et envahit notre existence, pour peu que l’énergie du moi se re-

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