‹ Moralistes et philosophesChapitre 56 sur 81 · SA · texte numérisé non relu

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lâche , que la liberté soit moins sur la défensive , et qu’avec elle s’affaisse aussi la lumière de la conscience. La folie et le rêve, quelles que soient leur durée et leur forme , n’ont pas d’autre cause. Les limites plus ou moins étendues dans lesquelles se déploie la cause nous rendent compte de la diversité des effets.

On peut avoir des doutes sur quelques-unes des applications de ces principes. On peut éprouver , par exemple, quelque difficulté à se faire une idée précise de ces affections et de ces intuitions purement organiques, ou, comme Maine de Biran les appelle encore, de ces sensutmis animales par lesquelles on souffre et l’on jouit sans le savoir, puisqu’elles ne tombent à aucun degré sous la conscience. On peut se demander s’il n’a pas trop donné aux organes en leur accordant la propriété de voir, d’entendre, de souffrir, de jouir, d’avoir des désirs, des attachements, des réminiscences, sans le concours d’aucun principe supérieur, et si, au contraire, il n’a pas donné trop peu à l’animal en lui refusant absolument toute parcelle d’intelligence, toute faculté de raisonnement, tout sentiment de lui-même. On peut nier, sur la foi d’une foule d’observations, que la conscience et la liberté de l’homme soient complètement suspendues pendant le sommeil. Chacun de nous pourrait citer des rêves où, parmi les images les plus fausses du monde matériel, il est resté lui-même avec le sentiment de son identité, avec les notions les plus justes du bien et du mal, avec le souvenir le plus exact de ses relations, de sa position, de ses affections et de ses haines, et l’usage du plus grand nombre de ses facultés intellectuelles, raisonnant, discutant, composant de la musique ou des vers, et improvisant des

MAINE DE BIRAN

discours qu’il aurait pu prononcer tout éveillé. En dépit de ces objections, la pensée générale de Maine de Biran reste vraie, car elle repose sur un fonds inattaquable, le fonds éternel de la conscience humaine. Elle nous montre la libre personnalité de l’homme se révélant à sa propre conscience, au sein même de la lutte qu’elle soutient contre le corps et par le corps contre la nature, obligée, par suite de cette loi, de reconnaître la nature, en même temps qu’elle se reconnaît elle-même, et protestant ainsi d’avance contre les sophismes qui tendent à la confondre avec elle.

Mais si la vérité est là, ce n’est pas toute la vérité, même si l’on s’en tient à la méthode de Maine de Biran, c’est-à-dire à l’expérience et aux limites dans lesquelles il a voulu s’en servir. C’est en vain qu’il cherche à expliquer par le développement de la volonté la raison aussi bien que la conscience. Les lois et les principes que la raison nous enseigne n’ont rien de personnel, car dès qu’ils cessent d’être absolus, dès qu’ils cessent d’être universels, dès qu’ils cessent de s’appliquer, sans distinction de lieu ni de temps, à tous les faits de la conscience et de la nature, ils cessent d’exister. Les efforts de la volonté ou de l’attention ont sans doute pour effet de les évoquer devant notre pensée, de les distinguer les uns des autres, de les éclairer de la plus vive lumière, mais il n’ont pas la puissance de les créer. Si active et si libre qu’on suppose notre âme, elle ne peut pas créer ce qui la déborde et la domine : les relations nécessaires de la cause et de l’effet, de l’être et de ses qualités, de la liberté et de la loi morale , les idées du beau , du bien , de l’immensité , de l’éternité , de l’infini.

MAINE DE BlUAN.

Toutes ces idées étant méconnues par Maine de Biran, et l’élévation naturelle de son esprit aussi bien que le caractère spiritualiste de sa doctrine lui faisant pourtant un besoin d’entrer en communication avec l’ordre divin, à quelle ressource va-t-il s’adresser? en quelle intervention ose-t-il mettre sa confiance? Il s’adresse à la foi ; il met sa confiance dans la grâce. Oui, cet intraitable champion de la liberté humaine fait consister la perfection de notre âme, le dernier terme de ses efforts, à abdiquer toute volonté et à se retirer en quelque sorte, à s’anéantir devant une influence mystérieuse descendue du ciel ainsi qu’une rosée d’amour et de lumière.

Mais qu’on ne s’y trompe point : la grâce, telle que la reconnaît Maine de Biran, n’est pas celle qui a été définie par le dogme chrétien et qui se lie étroitement aux récits évangéliques. C’est une puissance naturelle, quoiqu’elle n’agisse pas indistinctement et de la même manière sur tous les hommes ; c’est un état particulier à certaines âmes privilégiées, mais qui est soumis comme les autres à des conditions, à des lois, et ne peut être aperçu que par la conscience. La foi, chez Maine de Biran, n’est pas non plus circonscrite par le symbole immuable d’une confession ; elle ressemble à ce christianisme libre qu’on proposait dernièrement d’élever sur les ruines de toutes les Églises. Dans une certaine mesure et à partir d’une certaine époque de sa vie, il ne la distingue pas de la raison, parce que la raison, d’après son système, n’étant plus en nous, mais en Dieu, devient, pour me servir de ses expressions, un objet de croyance et non de science. Tout ce que la raison nous apprend de notre âme considérée com-

M\INK DE BIRAN

me une substance immortelle, du caractère universel et absolu de la loi morale, de l’existence et de la nature de l’infini, nous ne le savons pas à proprement parler, nous le croyons sur la foi d’une véritable révélation, révélation naturelle et universelle, ou nous le voyons avec l’intelligence divine. Mais, en général, dès qu’il s’agit de cette sphère supérieure de la pensée, Maine de Biran s’adresse au sentiment, il fait un appel à l’amour, seul moyen, selon lui, de supprimer l’intervalle qui sépare le ciel de la terre et l’homme de son créateur, de faire descendre Dieu en nous ou de nous élever jusqu’à Dieu en perdant en lui jusqu’au sentiment de notre existence, v En entrant, dit-il, dans une sphère supérieure, toute lumineuse, l’âme peut obéir à une attraction tout à fait opposée à celle du corps et s’y absorber de manière à y perdre môme le sentiment de son moi avec sa liberté. C’est la vie mystique de l’enthousiasme et le plus haut degré où puisse atteindre l’âme humaine en s’identifiant autant qu’il est en elle avec son objet suprême, et revenant ainsi à la source d’où elle est émanée. »

Plotin et ses disciples, Gerson, Tauler, Ruysbroek n’ont jamais parlé un autre langage. Mais, quoi qu’il fasse, Maine de Biran ne peut le prendre au sérieux. 11 demeure jusqu’à la fin de sa vie un philosophe et un libre penseur. Il se demande par intervalles « si la mysticité n’a pas ses illusions, si, lorsqu’une âme dévote se perd dans la contemplation des miséricordes divines, cet état de béatitude ne tient pas plus ou moins à un état de la sensibilité affective tel, que si les dispositions organiques venaient à changer, tout ce calme intérieur, cette béatitude céleste s’évanouiraient et

MAINE DE IflRAN.

110 laisseraient dans l’Ame que trouble et confusion. » Jusqu’à la fin de sa vie il défend contre les apôtres de l’autorité absolue, contre l’école de de Maistre et de Donald, les droits de la raison et de la philosophie. En faisant du scepticisme la base de la foi, en substituant dans l’homme la parole à la pensée, il leur reproche de retourner non-seulement à Condillac, mais à la doctrine avilissante de Hobbes et des matérialistes. Enfin, dans les moments où il croit à la grâce, à cette grâce naturelle qui est pour lui le complément nécessaire de la perfection humaine, il demeure convaincu qu’on n’y peut arriver que parle plein exercice de notre liberté et de notre intelligence. En effet, d’après la dernière expression qu’il a donnée à ses idées, la grâce, si l’on arrive jusque-là, succède à la liberté, comme la liberté succède à l’instinct. Le règne de l’instinct et des sens constitue la première période de notre vie : la vie organique, la vie de l’animal. La liberté ou la lutte de la liberté contre les lois de l’organisme nous représente une seconde période, infiniment supérieure à la première : c’est la vie de l’homme. Enfin la liberté complètement maîtresse de notre âme et se sacrifiant elle-même à l’action de Dieu, se retirant devant l’amour, engendre la vie de l’esprit, fin dernière de notre existence, but suprême de tous nos efforts.

Cette noble philosophie , avant la publication de M. Naville, nous était connue dans ses principaux traits, mais par des fragments isolés et trop souvent obscurs. Il nous est permis à présent de la voir dans son ensemble et dans ses transformations successives, s’élevant par degrés de l’analyse de la sensation à la connaissance de l’âme, de la connaissance de l’âme à

MAINE DE imtAN,

celle de Dieu, et, en même temps qu’elle s’éloigne de sa triste origine, agrandissant son horizon et embrassant dans son cadre la critique et l’iiistoire. h'Essai sur les fondements de la psychologie^ les Nouveaux Essais d’anthropologie sont de beaux ouvrages, dont la conservation mérite la reconnaissance de tous les esprits éclairés, sans distinction d’école et de parti.

VICTOR COUSIN

Une des vies les plus illustres de ce temps-ci s’est éteinte à Cannes, le 14 janvier 1867, après avoir brillé pendant près d’un demi-siècle d’un éclat qui semblait croître avec les années. On ne peut pas dire que M. Cousin soit mort de vieillesse; il a fini sa carrière plein de sève et de vigueur, je dirais volontiers florissant de jeunesse, malgré les soixante-quinze ans que lui donnait son extrait de naissance. Exaucé dans un vœu que je lui ai entendu exprimer plus d’une fois, il a été frappé debout, il a été enlevé tout entier et non pièce à pièce. C’était un des privilèges de cette puissante nature de ne connaître ni les défaillances de l’àge, ni le poids de la fatigue, ni les désenchantements de l’expérience, mais de rester, jusque sur le seuil de la tombe, embrasé par le feu des nobles passions. Les facultés les plus opposées en apparence s'y étaient ren-

vir.Tun COUSIN.

contrées sans se heurter, sans se neutraliser, libres de toute contrainte exercée par les unes sur les autres. De là cet esprit à la fois opiniâtre et changeant, impétueux et réfléchi, exalté et scrutateur, qui, sans oublier un instant la philosophie, dont il a fait le but suprême de son indomptable activité, dont il s’est attribué le sacerdoce et le gouvernement, s’est attaché tour à tour. Dieu sait avec quelle ardeur, aux recherches d’érudition, à la littérature, aux beaux-arts, à la politique et à l’histoire. Il s’est même occupé de stratégie, comparant entre eux le génie militaire de Napoléon et celui du grand Condé. Je me rappelle, sans prendre en aucune façon la responsabilité de ce jugement, qu’il appelait la bataille d’Essling un petit Rocroi, et, quelques jours avant son dernier voyage de Cannes, il me confiait que si l’Empereur voulait le consulter sur la réorganisation de l’armée, d ne s’en trouverait pas mal ni la France non plus.

Tous les mouvements, tous les contrastes de l’âme et de la pensée de 31. Cousin se peignaient sur son visage. Je la vois encore devant moi, cette belle tête dont les traits accentués et virils exprimaient l’énergie de la volonté, tandis que ses yeux, pleins de flamme, semblaient en même temps vous embrasser et vous percer à jour. Ajoutez à cela un sourire plein de finesse et de grâce, je ne sais quel air de grandeur impérieuse ré-. j)andu sur toute sa personne, une voix pénétrante et une mimique animée qui suppléait ou ajoutait à la puissance de la parole. Comment, avec ce concours de rares qualités, M. Cousin n’aurait-il point possédé le clou de l’élociuence?

-Mais avanl de dii’e ce qu’a elé M. Cousin dan- la

VICTOK COUüiN. 29:$

chaire et dans la tribune, il n’est pas inutile de montrer par quel chemin il y est arrivé, et de rappeler brièvement, à ceux qui sont trop jeunes pour les avoir suivis, les principaux événements de sa vie publique. J’attache plus de prix à recueillir les impressions particulières et nécessairement fugitives que dans le commerce de chaque jour il a laissées à ses amis; car, en dépit des jugements passionnés de ceux qui ne l’ont pas connu, l’homme chez lui n’était pas inférieur à l’écrivain. Ce qui importe surtout, c’est de se faire, sans dénigrement et sans fanatisme, mais aussi sans honte d’admirer quand l’admiration est légitime, une idée exacte de sa doctrine, de son œuvre philosophique, Cœuvre capitale de sa vie, et de l’impulsion qu’il a donnée aux esprits, de l’influence qu’il a exercée sur les idées, soit par ses écrits, soit par l’ascendant irrésistible de sa personne.

Fils d’un horloger, comme Jean-Jacques Rousseau, avec qui, par la chaleur du style et même pour le fond des idées, il a plus d’un trait de ressemblance, RI. Cousin naquit à Paris en 1792. 11 n’a presque pas eu d’enfance, ou du moins personne ne se souvient de l’avoir vu écolier ; car dès la pension, comme le raconte M . Damiron dans ses Souvenirs *, « il avait déjà cet esprit de prosélytisme qui lui faisait rechercher des disciples pour tout, même pour le thème et la version. » En 1810, après une série de brillants succès, couronnés par le prix d’honneur du concours général (le prix d’honneur, comme on voit, n’est pas toujours un présage trompeur), il entrait, déjà pres(iuc célèbre, à

1 . Souvenirs de vingt ans d’enseignement à la Faculté des Lettres de Paris, Introduction, p. XXXI.

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l’École normale récemment créée, et deux ans après, avec le modeste titre d’élève répétiteur, il en est un des maîtres les plus écoutés. Cependant la matière de ce premier enseignement n’était point celle qui lui donnait le plus de prise sur les âmes : c’étaient les lettres anciennes , et plus particulièrement les vers latins. Aussi n’est-ce qu’un peu plus tard, quand on lui permet de traiter des questions de philosophie, qu’il entre en possession de lui-même et de .ses jeunes auditeurs, hier encore ses camarades.

Mais les élèves de l’École normale ne jouirent pas longtemps du privilège de l’entendre. M. Royer-^Collard, étant entré dans la vie politique, confia à M. Cousin, à peine âgé de vingt-trois ans, la tâche difficile de le suppléer à la Faculté des lettres comme professeur d’histoire de la philosophie. C’est dans la chapelle à demi ruinée du vieux collège du Plessis, où la Faculté des lettres de Paris tenait alors ses séances, que le jeune suppléant parut pour la première fois aux yeux du public. Il lui arriva la même chose qu’à Savonarole prononçant son premier sermon dans la chapelle de Saint-Marc de Florence. La sombre enceinte devint trop étroite, et l’on fut obligé d’ouvrir à l’affluence toujours croissante le vaste amphithéâtre de la Sorbonne. C’est que la parole de M. Cousin se montra tout de suite ce qu’elle devait être plus tard, ardente, inspirée, presque prophétique, et en même temps contenue, disciplinée, sûre d’elle-même, comme doit être la parole d’un maître convaincu qui a conscience de sa supériorité, quasi auctoritatem habens. On était surpris et charmé de ces images étincelantes qui, sans les dénaturer, donnaient le mouvement et la vie aux

VICTOR COUSIN

plus hardies abstractions de la métaphysique. Ajoutez à cela la grandeur des questions, la nouveauté et l’élévation des doctrines. Laromiguière, avec son esprit élégant et fin, mais superficiel, ne sortait pas de la question de l’origine des idées et s’éloignait à peine de la doctrine de Condillac, qu’il ébranlait cependant en croyant la compléter. Royer-Collard faisait une guerre déclarée à cette même doctrine, qui semblait pour un instant être montée au rang d’une philosophie nationale. Il déployait contre elle l’autorité de son austère bon sens et l’énergie de sa sévère dialectique ; mais ses attaques ne portaient que sur des points isolés et en petit nombre : la cause, la substance, l’espace, la durée, la distinction qui existe entre percevoir et sentir, entre la connaissance et la sensation des objets extérieurs C M. Cousin ne suit aucun de ces deux exen>pies, tout en parlant avec respect de M. Royer-Collard comme du premier de ses maîtres. Mais, se faisant une loi d’unir ensemble et d’embrasser tout entière l’histoire de la philosophie et la philosophie elle-même, il passe en revue, expose, analyse, juge tous les système? que les attributions de sa chaire lui permettent d’aborder, c’est-à-dire tous ceux qui appartiennent à l’histoire de la philosophie moderne, et chemin faisant, au nom de la critique, il traite les grandes questions de morale, de métaphysique, d’esthétique, de psychologie, dont un sensualisme étroit était parvenu à détacher les esprits. C’est pendant les cinq premières années de son enseignement, celles qui s’étendent de 1815 à 1820,

1. Ces fragments du cours de M. Royer-Collard ont été réunis dans les tomes III et IV de la traduction française des Œuvres de fieid, par M. Jouffroy; 0 volumes in-8®, 1828-1836.

vir.Ton coU'^iN.

que M. Cousin a produit au jour toutes les vues qui lui appartiennent sur les diverses parties de la science de l’esprit humain, et qu’il a posé les fondements de son éclectisme. 11 n’a eu, dans un âge avancé, qu’à refondre les matériaux de ces anciennes leçons pour en tirer ses ouvrages les plus accomplis : par exemple, son Histoire de l’école écossaise^ le beau livre du Vrai, du Beau et du Bien, et cette profonde, on peut dire cette irréfutable critique de Locke, qui, ébauchée dans le cours de 1819, était reprise et portée à sa perfection dans celui de 1829. Je voudrais bien voir l’empirisme de nos jours, au lieu de procéder par propositions générales, essayer de détruire un à un tous ces arguments.

Tout le monde sait comment M. Cousin, après avoir été enlevé à sa chaire en 1820 par l’esprit de réaction qui poussait à sa perte la dynastie des Bourbons, perdit aussi sa place de maître de conférences par la suppression de l’École normale. Les sept années pendant lesquelles il resta condamné au silence ne furent point perdues pour la philosophie. 11 les employa à publier les œuvres de Proclus, à donner une nouvelle édition des œuvres de Descartes, à commencer sa traduction des Dialogues de Platon^ et à parcourir l’Allemagne, déjà visitée par lui une première fois en 1817. C’est , durant ce second voyage, accompli en 1 824 et dont on trouvera dans la dernière édition de ses Fragments un récit plein de charmes, que, soupçonné de carbonarisme, il subit à Berlin une détention de six mois.

Au nombre des ouvrages qu’il composa à cette époque, il y en a un cependant où l’esprit philosophique n’a pas la moindre part. C’est un livret d’opéra-comi-

vir.Tou r.oi;?iN.

que écrit par Ilalévy, récemment revenu de Rome, en 1802, je crois, et qui devait s’appeler les Trois Flacons. C’est le même titre que celui d’un conte de Marmontel, qui en avait fourni le sujet. C’est par les deux auteurs eux-mêmes que j’ai été instruit de ce fait. Mais la pièce n’ayant jamais, comme on dit en stylo de tliéiUre, vu la lumière de la rampe, la musique même qui lui était promise n’étant peut-être pas sortie du cerveau d’Halévy, le puëine de ’U. Cousin est resté inédit.

Après l’avénement du ministère Martignac, la parole est rendue à M. Cousin. M. Guizot, sur qui la même interdiction pesait depuis 182o, est autorisé également à reparaître devant ses auditeurs. Soulevés par la popularité que leur avait value leurs disgrâces et par les espérances auxquelles se livrait alors la France libérale, persuadée qu’elle entrait enfin dans le port, que le jour de la vérité était venu avec celui de la liberté, ils se sentent l’un et l’autre embrasés d’une nouvelle ardeur. Un autre professeur do la Faculté des lettres, que les rigueurs du pouvoir n’avaient point touché, se joint aux deux proscrits rentrés dans leurs foyers, et tous les trois, comme animés du môme souffle, font luire sur notre pays cet Age d’or de l’enseignement public dont le souvenir immortel peut être comparé à celui que nous ont laissé les époques les plus brillantes de l’éloquence politique et religieuse. C’est alors, mais surtout dans le cours de 1828, que M. Cousin, sous une forme qui lui est propre, expose pour la première fois devant un public français les idées sur lesquelles repose la philosophie de la nature, c’est-à-dire la doctrine de Schelling et de Hegel, et que sa parole est

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viaoii COUSIN.

peut-être d’autant plus puissante sur riinaginatiüu qu’elle est moins claire pour l’intelligence.

Je l’avoue avec regret, je n’ai jamais assisté h. ces leçons mémorables. Je finissais mes études au collège royal de Nancy, an mois d’août 1830, juste au moment où i\r. ( lousin quittait l’enseignement pour les honneurs politiques et l’exercice de l’autorité, pour devenir coup sur coup, je ne saurais trop dire dans quel ordre et à quelles dates, conseiller d’Etat, membre du conseil royal de l’instruction publique, directeur de l’Ecole normale, pair de France, ministre de l’instruction publique dans le cabinet du mars, dont la démission le rend à son siège de conseiller et à scs fonctions annuelles de président du concours d’agrégation. Comment donc ai-je pris sur moi de caractériser son éloquence? C’est que je l’ai entendu bien souvent en tête-à-tête, ou dans un petit cercle d’amis et de disciples, ou dans les discussions de l’Académie des sciences morales et politiques, et que sa conversation res- 'serablait exactement à ce que j’avais entendu dire de scs improvisations de la Sorbonne. Au reste, je ne suis pas seul de mon avis, car voici comment s’exprime un homme qui a pu lui-même faire la comparaison des deux genres, et qui, par la sévérité de son caractère autant que par la finesse de son jugement, mérite toute confiance : « Passionné et convaincu, dit M. Damiron *, animé d’un profond besoin de produire et de répandre ses vives et fermes pensées, il fut tout naturellement éloquent; et cette éloquence, la meilleure et la plus simple de toutes parce qu’elle coule de source,

1. Souvenirs de vingt ans d'enseignement à la Faculté des lettres de Paris, Introduction.

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il l’eut, comme il devait l’avoir, aussi bien devant quélques-uns, devant un seul môme, que devant un grand nombre, aussi bien dans le tête-à-tête qu’en face de la foule, et l’homme qui avait le mieux de quoi se faire un nombreux auditoire était aussi celui qui pouvait le plus aisément s’en passer. C’était, avant tout, entre sa conscience et lui qu’il était orateur. »

11 ne faudrait pourtant pas appliquer à M. Cousin le jugement qu’on a porté sur la conversation de Diderot. « Cet homme, disait Voltaire, était fait pour le monologue, et non pour le dialogue. » M. Cousin était fait pour l’un et l’autre, selon qu’il parlait en maître et en apôtre, ce qui était chez lui le cas le plus fréquent, ou qu’il s’entretenait familièrement avec.ses amis, avec des femmes, de ce qui captivait l’attention du moment : la pièce nouvelle, pourvu qu’elle fût d’un genre assez relevé; le dernier volume d’un écrivain renommé, et plus souvent encore l’auteur lui-même; les plus récents événements de la politique et du monde. Mais il n’y avait pas de si humble sujet qui ne grandît avec lui et ne ftt jaillir de son esprit toujours en mouvement les plus fines ou les plus brillantes saillies. C’est surtout en se promenant à ses côtés dans les quartiers qui subsistent encore du vieux Paris, qu’il fallait l’entendre. Avec quelle richesse de souvenirs et quelle puissance d’impressions, poussées quelquefois jusqu’à l’émotion la plus vive, il vous racontait, avant d’en franchir le seuil, l’histoire de la vieille Sorbonne; vous peignait les deux âmes si différentes de Rollin et de Pascal, en montrant le pavillon où celui-ci est mort et la maison où celui-là a vécu ; vous faisait mesurer du regard ou par une course mille fois interrompue les anciennes

vicToii rorsiN.

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possessions du C’-armel, do l’Oraloire ou do Porf-Unyal de Paris. Il ne tenait pas à lui que vous ne le suivissiez à l’instant môme, sans tenir compte de la distance et des difficultés du voyage, à Port-Royal-des-Champs. Naturellement, durant ce trajet, vous entendiez souvent prononcer les noms de Malehranche, de la duchesse de Longueville, de Jaqueline Pascal et d’autres noms de femmes qui l’ont occupé pendant une des plus brillantes périodes de sa carrière d’écrivain. Après trois ou quatre heures de cet exercice continué sans interruption, et terminé parce que vous seul vous l’aviez voulu, vous rentriez chez vous, l’esprit charmé, ébloui, mais le corps brisé.

Rarement ceux qui parlent si bien et avec tant d’abondance savent écouter. Cette faculté, M. Cousin la possédait à un degré remarquable. Qu’on vînt à l’entretenir ou à parler en sa présence de choses qu’il ignorait, mais qui pouvaient toucher par un point quelconque à ses méditations habituelles, dès les premiers mots ses gestes précipités s’arrêtaient, son attitude devenait immobile, sa tète se penchait vers son interlocuteur, et son admirable regard, l’embrassant tout entier, semblait vouloir pénétrer jusqu’aux derniers replis de sa pensée. Il pouvait rester ainsi des heures entières, ce qui paraîtra incroyable à ceux qui l’ont vu sous un autre aspect.

M. Cousin n’a pas eu seulement des admirateurs, et, à cause de cela même, des ennemis en assez grand nombre ; il a eu de chaleureux amis, et tous ceux qu’il a eus, à quelques exceptions près, il les a conservés, parce qu’il avait lui-même un cœur ouvert et fidèle à l’amitié. Son cœur une fois donné, mais il le donnait

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difficilement, jamais il ne le reprenait, et je lui ai connu des retours de tendresse pour ceux (pii l’avaient abandonne. Tendresse peut sembler une expression un peu hyperbolique ; cependant je ne la retire pas, pourvu qu’on l’entende d’un sentiment qui apparaissait par accès et en quelque sorte par surprise. La bonté lui était plus babituelle. Ceux qui le voyaient assidûment savent à quel point, dans ces derniers temps, il s’inquiétait d’une maladie qui faisait souffrir cruellement son fidèle domestique, M. Morin. On lui en demandait des nouvelles, comme on le fait ailleurs des enfants de la maison, et les consultations de médecins se succédaient sans relâche. Voici un autre fait que je puis affirmer avec la même certitude que si j’y avais joué un rôle personnel : Un professeur de philosophie encore jeune, mais marié et père de famille, s’clait vu arrêté au milieu de sa carrière, au milieu de ses travaux, par une de ces affections pour lesquelles on recommande comme dernier moyen de salut, le doux ciel de Pise. Le ' pauvre jeune homme n’avait pour toute fortune que le prix déjà à moitié dépensé qu’il avait reçu de son dernier ouvrage, un ouvrage purement philosophique, et par conséquent médiocrement payé. Il n’en obéit pas moins aux ordres du médecin, et, avant de partir pour un douloureux exil, alla voir M. Cousin, qui Pavait toujours compté au nombre de ses disciples ])référés. Après plusieurs heures d’une conversation animée sur les plus graves sujets : « Vous voilà donc, mon cher enfant, à la veille de votre départ, lui dit le maître d’une voix profondément émue. Et que deviendront en votre absence votre jeune femme et vos j>elits enfants? <ju(‘ devlendre/.-voHs \ou--iuêine dao' une ville élrausère.

avec les ressources que je vous conuaisV Sacheic qu’il est des circonstances où c’est un devoir de se souvenir qu’on a des amis. Ne me ménagez pas, je suis plus riche que vous ne croyez. » La proposition n’a pas été acceptée, mais le temps n’a pas pu en effacer le souvenir.

Ce récit, d’une scrupuleuse fidélité, me fournit naturellement l’occasion de parler de l’avarice qu’on a souvent reprochée à M. Cousin, notamment envers ses secrétaires. Si on ne lui a pas appliqué dans toute sa rigueur le vers sanglant que Célimène adresse à Arsinoé :

Mais elle bat ses gens et ne les paye point,

on l’a du moins accusé de faire travailler beaucoup se» secrétaires et de les payer fort peu. J’en connais trois qui, après avoir rempli près de lui ces modestes fonctions, sont devenus, à des titres divers, des hommes très-distingués. Deux d’entre eux, MM. Janet et Bersot, appartiennent à l’Institut; le troisième, M. Waddington, est correspondant de l’Institut et un des rares agrégés qu’un brillant concours, aujourd’hui supprimé, a donnés autrefois à la Faculté des lettres de Paris. Eli bien! tous les trois, j’en appelle à leur témoignage', ont conservé pour M. Cousin un attachement inaltérable.

On a confondu dans le caractère de M. Cousin deux choses complètement distinctes : la dureté et l’avarice. Il était dur pour lui-même, imposant à son esprit uii travail opiniâtre, même quand il était rebelle à l’inspi-

1. Le lémoi^nage de M. Jaiicl a été expi-imc jniblirjncincul dauo un rpniHKiaablc ailide de la Hcvtic des Dcuj; Mondes-

ViauH COLt^lN.

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ration, se nourrissant avec une sobriété toute stoïque, ne connaissant pas le luxe, se refusant jusqu’aux douceurs de l’aisance, bravant l’humidité et le froid dans ses sombres appartements' de la Sorbonne, qu’il semblait croire suffisamment échauffés et éclairés par le foyer intérieur toujours allumé en lui. Dur pour luimérae, comment aurait-il évité de l’être souvent pour les autres? ^lais qu’il ait été avare, voilà ce que démentent les actes les plus connus de sa vie. N’est-ce pas lui qui nous a donné à ses frais les deux magnifiques éditions que nous possédons aujourd’hui des CEUvres de Proclus et d’Abélard? N’est-ce pas lui qui a fondé, il y a deux ans, à l’Académie des sciences morales et politiques, un prix dont la dotation est le double de celle des prix de l’État? N’est-ce pas lui qui a créé de ses deniers cette bibliothèque incomparable où l’on trouvait toujours à coup sûr ce qui était introuvable ailleurs, et dont il a légué par son testament la propriété à l’État.avec une dotation pour le bibliothécaire? Je voudrais bien connaître ceux de ses détracteurs qui en ont fait autant.

Un autre chef d’accusation qu’on entend souvent produire contre M. Cousin, c’est la mobilité de ses opinions politiques. Je pourrais me contenter, pour toute réponse, de rappeler ces paroles de l’Évangile : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Mais je ne me propose pas d’écrire une apologie, je veux dire simplement ce que je sais ou ce que je crois savoir. M. Cousin ne pensait pas qu’il y ait en politique des principes immuables comme ceux qui servent de fondement à la morale. En politique, pour me servir de l’expression d’im de seé amis, il était lali-

VICTOH COUSIN.

tudiiiaire, attachant plus de valeur aux hommes qu'aux institutions, et, parmi les hommes que la naissance ou la fortune ont placés à la tête de l’Etat, admirant tous ceux qui ont su accomplir de grandes choses, soit par la force de leur génie, soit à la faveur des circonstances, et qui ont gouverné leur pays de la façon la plus conforme à scs besoins. Cette manière de voir laisse, on le comprend, une grande liberté à l’esprit, et lui permet, sans inconséquence, de transporter son approbation d’un régime à un autre, à plus forte raison d’une dynastie à celle qui lui a succédé. Ces évolutions, quand elles s’accomplissaient chez lui, étaient parfaitement sincères et désintéressées ; car ce n’est que par sa volonté qu’il a manqué, comme le regrette ironiquement un critique, de mourir dans la toge de sénateur. Mais il v a deux eauses auxquelles, moitié par primâi-e, moitié par nature, il est toujours resté attaché : celle delà Révolution et celle de la liberté réglée par une législation sévère. Il se faisait gloire d^être « un enfant de la Révolution. » La société la mieux faite, disait-il souvent, c’est encore celle qu’a créée la Révolution française. Partisan de la Révolution, comment ne l’aurai t-il pas été de la liberté? Mais il était libéral sans être démocrate, et le nom même de la démocratie n’arrivait jioint ii ses oreilles sans lui causer un visible déplaisir.

Le sentiment qui l’emportait chez lui sur tous le? autres, c’était le patriotisme, c’était l’amour de la France et l’admiration de son génie réfléchi dans celui de scs enfants les plus illustres, hommes d'État, philosophes, écrivains, orateurs, poètes, artistes, femmes élégantes et spirituelles, austères pénitentes, victimes volontaire? de la -olitude et du clolli’e.

VICTOR COUSIN

Après avoir essayé de donner une idée de la personne de M. Cousin, nous allons jeter un rapide coup d’œil sur son œuvre, c’est-à-dire sur sa philosophie.

Je passe par-dessus les années oùM. Cousin, malgré la fermeté de son attitude et de son langage, n’est pas encore en possession de toute sa pensée. Tantôt il semble appartenir à l’école écossaise, fortifiée et comme unie à la France par les originales observations de Maine de Biran. 'fantôt, quand il revient de son second voyage dans la patrie de Sclielling et de Hegel, on dirait qu’il s’est donné tout entier à la philosophie de la nature. Alors il écrit cette phrase, qu’il a eu la faiblesse de supprimer plus tard : « Ce système est le vrai. » On lui a beaucoup reproché ces hésitations, comme si la conscience d’un homme, si grand qu’il puisse être, n’était pas soumise, ainsi que celle de l’humanité, à la loi du temps, et devait atteindre en un jour son terme le plus élevé. Pour prendre la mesure d’une intelligence et fixer la part qui lui revient dans l’œuvre générale de la pensée humaine, il ne faut tenir compte ni des incertitudes de la jeunesse, ni des rétractations qui lui sont arrachées dans la torpeur de l’agonie. Il nous faut donc, pour la juger, prendre la philosophie de M. Cousin à l’époque où il lui a imprimé le sceau de la

maturité, dans les termes où il nous la présente Ini-

VICTOH COUSIN.

:ior.

même quand il la croit arrivée à sa dernière expression.

Cette philosophie a reçu de lui le nom d’éclectisme, sous lequel, vraie ou fausse, elle appartient désormais à l’histoire des idées du xix* siècle. J’en aurais autant aimé un autre, plus facile à comprendre pour ceux qui ignorent l’histoire. Mais l’ignorance elle-même n’est pas une excuse suffisante à la manière étrange dont ce nom, porté par deux écoles illustres, celle de Plotin et celle de Leibniz, a été souvent interprétée par la critique contemporaine. Ne s’est-on pas imaginé que l’éclectisme consistait à recueillir, dans tous les systèmes successivement adoptés et abandonnés par l’esprit humain, quelques lambeaux de doctrine, quelques propositions isolées, qu’on ajustait ensuite tant bien que mal, qu’on réunissait comme on pouvait, sans règle, sans plan, sans une mesure précise de la vérité et de l’erreur, dans une sorte de mosaïque philosophique? Si cette opinion était fondée, l’éclectisme serait au-dessous de la discussion ; il ne pourrait avoir pris naissance que dans un esprit frappé à la fois de stérilité et de vertige. Si injuste qu’on soit pour ses adversaires, personne n’oserait ainsi qualifier 1 esprit de M. Cousin.

Qu’est-ce donc que l’éclectisme? C'est une philosophie qui repose sur ce principe, incontestable et incontesté, que la puissance de faire quelque chose avec rien ou de créer d’une manière absolue étant étrangère à l’homme, les systèmes sont construits avec les éléments préexistants dans l’esprit humain, comme les œuvres de l’industrie et de l’art avec des éléments préexis- ^ tants dans la nature. S’il n’en était pas ainsi, un sys- : tème philosophique ne pourrait jamais en appeler à i

VICTOR COUSIN

rautorit»> de la raison et de la conscience; bien qu’on lui attribue la vertu d’expliquer toutes choses en se démontrant lui-même, il paraîtrait une chimère inexplicable et incompréhensible. Mais pourquoi les systèmes sont-ils si divers et si contradictoires? C’est que chacun d’eux, ne prenant dans le fonds commun qu’uiie portion déterminée des éléments constitutifs de notre nature, en croyant les prendre tous, se ligure qu’il a le droit d’accuser tous les autres d’erreur et de fausseté. Qu’on songe, en effet, que l’illusion est ici plus facile que dans les sciences physiques et mathématiques. Lorsqu’il s’agit du monde extérieur, personne n’oserait sc vanter de connaître ce qui, en raison de la distance ou du temps, est placé hors de la portée de ses observations. Quand il est question, au contraire, des choses de l’Ame, c’est-à-dire des forces et des phénomènes invisibles qui se déploient au-dedans de nous, chaque homme en particulier se prend volontiers pour la mesure de l’humanité. Il en résulte que, pour démêler ce qu’il y a de vrai et de faux dans les systèmes, il faut les comparer avec la nature humaine, avec l’esprit même dont ils se donnent pour être l’expression complète, après qu’on l’a soumis aux procédés de l’observation la plus sévère ; et pour être sûr que l’observation n’a rien oublié ni méconnu d’essentiel, il faut interroger les systèmes, prêter l’oreille aux objections qu’ils élèvent les uns contre les autres, les suivre dans leurs transformations et leurs retours périodiques à travers toutes les époques de l’histoire. Est-ce donc là une philosophie si inconsistante et si méprisable? Cette belle maxime de l’antiquité :

Homo 8um, humani nihil a me alienum puto,

VICTOR COUJilN.

ne peul-ou pas dire qu’elle l’a étendue dé l’ordre raoràl à l’ordre intellectuel? Le principe sur lequel elle est assise est d’une telle fécondité qu’il a suffi pour faire naître parmi nous une foule d’excellents ouvrages consacrés à l’histoire de la philosophie. Sans doute l’exeihple de M. Cousin et son ascendant personnel y ont puissamment contribué. Quand on le voyait distribuer entre ses disciples et ses amis les différentes parties de cette science, assignant îi celui-ci l’étude de l’Inde, à celui-là celle de la Grèce ou d’une des nombreuses écoles enfantées par le génie hellénique, à un troisième les systèmes du moyen âge> à un quatrième ceux de l’Orient sémitique représenté par les Juifs et les Arabes, on aurait dit le conquérant d’un vaste empire désignant à ses lieutenants les provinces qu’ils devaient occuper. Mais, eh agissant ainsi, M. Cousin ne cédait pas à l’attrait de l’érudition, qu’il n’a jamais aimée pour elle-même ; il obéissait aux devoirs que lui imposait sa doctrine.

Sa doctrine I Oui, il en a une qui, s’appuyant sur la double autorité de la conscience et de l’histoire, ne se croit pas seulement obligée d’être complète ou de réunir tous les faitS) tous les principes, toutes les facultés dont se compose la nature humaine, mais d’être exacte, c'est-à-dire de les présenter dans l’ordre hiérarchique que leur impose leur essence même, plaçant l’esprit, la personne libre, identique, consciente, au-dessus des forces aveugles de l’organisme, l’intelligence au-dessus des sens, la raison au-dessus de tous les autres modes de la pensée, la volonté dirigée par la raison ou l’âme dans la pleine possession de son existence au-dessus de la raison toute seulci M. Cousin n’a point failli à cette loi ,

VICTOR COUSIN

;io«

car les plus constants et les plus vigoureux efforts de sa dialectique sont dirigés contre ceux qui, se refusant à reconnaître la hiérarchie naturelle de nos facultés, effacent toute différence entre l’esprit et la matière, entre l’àme et le corps, entre la pensée et la sensation, entre la raison et l’expérience, entre la volonté et l’instinct ou la passion. Aussi sa philosophie recevrait-elle plus justement la qualification de spiritualisme que celle d’éclecti^e. Le spiritualisme en est le but, en est le fond; l’éclectisme n’en est que le moyen, à moins qu’on ne veuille définir Téelectisme un spiritualisme démontré tout à la fois par la raison individuelle et par la raison du genre humain. C’est véritablement au service du spiritualisme que M. Cousin a dépensé, pendant plus d’un demi-siècle, l’énergie de son caractère et la puissance de son talent.

Mais peu importe un nom ou un autre ; c’est au fond des choses qu’il faut s’attacher. Voyons donc ce qu’il faut penser d’un certain nombre d’idées qu’on a particulièrement reprochées à M. Cousin et qu’on se représente, à tort ou à raison, comme sa propriété personnelle dans la philosophie qu’il a enseignée.

La première qui se présente à mon esprit, c’est la fameuse théorie de la raison impersonnelle. La raison, si nous en croyons M. Cousin, n’est pas une faculté personnelle de l’homme, par conséquent une faculté variable d’un individu ù un autre; il ne suffit pas même qu’elle appartienne à l’humanité, si elle doit être considérée comme une propriété particulière de notre esprit, par laquelle il nous est impossible de rien savoir dg la nature 4es çhosgs ; il veut qu’ejle soit eoffîPiUne à l’humanité et à Dieu, et que ses lois, en même temps

VrciOK CÜUSl.N.

qu’elles commandent d’une manière souveraine à la pensée, nous représentent les conditions absolues de l’existence. Au reste, laissons parler M. Cousin, le lecteur y gagnera et ma fidélité ne sera pas soupçonnée. « La raison, dit-il, est en quelque sorte le pont jeté entre la psychologie et l’ontologie, entre la conscience et l’être ; elle pose à la fois sur l’une et sur l’autre ; elle descend de Dieu et s’incline vers l’homme ; elle apparaît à la conscience comme un hôte qui lui apporte des nouvelles d’un monde inconnu dont il lui donne à la fois et l’idée et le besoin. Si la raison était toute personnelle, elle serait de nulle valeur et sans aucune autorité hors du sujet et du moi individuel. La raison est donc, à la lettre, une révélation, une révélation nécessaire et universelle, qui n’a manqué à aucun homme et a éclairé .tout homme à sa venue en ce monde : Illuminât omnem homincm venientem in hune mundum. La raison est le médiateur nécessaire entre Dieu et l’homme, ce logos de Pythagore et de Platon, ce Verbe fait chair qui sert d’interprète à Dieu et de précepteur à l’homme, homme à la fois et Dieu tout ensemble. Ce n’est pas sans doute le Dieu absolu dans sa majestueuse indivisibilité, mais sa manifestation en esprit et en vérité; ce n’est pas l’être des êtres, mais le Dieu du genre humain *. ))

On a beaucoup ri, ou du moins l’on a fait semblant de rire de cette raison qui est dans l’homme, sans lui appartenir personnellement, qui est une révélation de

1. Fragments philosophiques, préface des pages 42 et 43 de la première édition, publiée en 1826; pages 36 et 37 de l’édition de 1847. Il y a dans la première édition mie plirase qui n’est pas reproduite dans les suivantes; mais cette suppression ne change rien au fond de la pensée.

VICTOR COUSIN. 311

Dieu, un médiateur entre Dieu et l’humanité, Dieu lui-même, quoiqu’elle ne puisse le contenir tout entier. Sincère ou non, cette moquerie ne peut guère se soutenir devant la gravité de l’histoire, caria doctrine dont on vient de lire l’éloquent résumé est celle qu’ont professée quelques-uns des grands génies de l’antiquité et des temps modernes, un Platon, un Leibniz, un Malebranche, un Fénelon, un Bossuet, et dans certains moments Aristote lui-même. Mais quand elle n’aurait point pour elle de pareilles recommandations, elle se recommanderait toute seule. S’il y a des vérités évidentes par elles-mêmes, nécessaires, universelles, comme celles qui servent de fondement aux mathématiques, à la morale, à la métaphysique, est-ce qu’il m'est permis de dire que ces vérités m’appartiennent, ou même qu’elles appartiennent uniquement à l’espèce humaine? Supposez que, en dehors et au-dessus de l’humanité, il y ait des êtres qui pensent, des êtres intelligents, est-ce que pour eux, comme pour mob ce ne sera pas une nécessité absolue de croire que deux et deux font quatre, que les trois angles d’un triangle égalent deux angles droits, que rien ne peut se produire sans cause, que tout phénomène et toute qualité existent dans un être, que toute succession a lieu dans le temps, que tout corps est placé dans l’espace, que le devoir suppose la liberté, et que le droit suppose le devoir? La faculté par laquelle nous connaissons les propositions de cet ordre, et au nom de laquelle nous les affirmons avec une si parfaite certitude, la raison, en un mot, aura nécessairement tous les caractères de ces propositions elles-mêmes; elle ne sera la propriété ni d’un homme, ni du genre humain, mais elle sera commune

MCTOU CUUSJN.

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au genre humain et à Dieu ; elle nous montrera la nature divine sous un des aspects par lesquels elle se manifeste le plus directement à notre conscience. Et comme les lois de la raison, en dépit des objections de Kant, ne sont véritablement aperçues de notre esprit que sous cette condition, qu’elles ne restent point renfermées dans les limites de la pensée, mais qu’elles représentent les lois suprêmes, les conditions absolues de l’existence, il n’y a pas d’exagération à les considérer comme une révélation naturelle et universelle. M. Cousin n’a pas dit autre chose.

Il y a une autre théorie de M. Cousin qui n’a pas rencontre moins de, contradicteurs et contre laquelle on s’est cru également assez fort en l’attaquant uniquement par le sarcasme. C’est celle qui lui sert à expliquer, au moyen d’un petit nombre de lois générales, l’histoire entière de la philosophie. Tous les systèmes, malgré les différences innombrables qui semblent les distinguer les uns des autres, malgré la diversité et souvent l’opposition des esprits, des races, des circonstances extérieures qui leur ont donné naissance, peuvent se réduire, selon lui, et se réduisent nécessairement à quatre types, éléments essentiels et permanents de l’histoire de l’esprithumain. Le sensualisme, qui fait dériver toutes nos connaissances de l’expérience des sens ou de la sensation et ramène toutes les existences à des objets sensibles; l’idéalisme, qui n^admct que les principes éternels, que les idéesinnées de l’intelligence, des idées préexistantes à tous les faits, d’où il essaye de déduire les faits euxmêmes en se passant de l’expérience, en répudiant le témoignage des sens comme un tissu d’illusions ; le

VICTOR ÜJUSIN.

;il;i

scepticisme, qui n’a le courage de rien affirmer ni de rien nier, qui, voyant l’esprit de l’homme partagé entre la raison et les sens, et la raison, souvent divisée avec elle-même, sans autre contrôle que sa propre autorité, ne se juge pas en état et même se croit dans une radicale impuissance de discerner entre la vérité et l’erreur; le mysticisme, qui, estimant illusoires toutes les facultés humaines, la volonté pour faire le bien, l’intelligence pour connaître le vrai, va chercher Tun et l’autre dans le sein de Dieu, la vérité en substance, le bien infini, et se figure avoir résolu tous les problèmes par une union immédiate, au moyen de l’extase et de l’amour, entre l’ûme et son auteur : tels sont les quatre systèmes que, sous un nom ou sous un autre, on rencontre partout et toujours, dont l’expression peut être plus ou moins parfaite, dont le développement comporte des degrés infinis, mais dont l’essence ne change pas. Invariables dans leurs principes, ils ne le sont pas moins dans leur marche. C’est le sensualisme qui commence, parce que les sens entrent en exercice avant les facultés d’un ordre plus élevé et que les phénomènes du monde extérieur sont ceux dont l’observation nous coûte le moins d’efforts. En face du sensualisme vient se placer, au bout de quelque temps, le système contraire, celui qui .supprime en quelque sorte la nature et les sens, l’expérience et les faits, pour ne tenir compte que des idées. La difficulté de prendre parti entre deux manières si opposées de comprendre et d’expliquer les choses, surtout quand elles sont défendues avec une force à peu près égale, produit inévitablement le scepticisme. Mais le scepticisme c’est le néant, c’est le vide, auquel l’âme a hâte de se sous-

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VICTOU CUUÿlN.

traire en se précipitant dans le sein de Dieu, en se perdant dans l’abîme sans fond du mysticisme. Les excès du mysticisme ramènent la philosophie sensualiste, et le cercle que nous venons de parcourir se renouvelle dans d’autres proportions et peut-être sur une autre scène.

Il y a certainement beaucoup d’imagination dans ce tableau, ou plutôt dans ce drame, dont les personnages, pareils au phénix de la fable, renaissent de leurs cendres pour recommencer éternellement la môme action, terminée par le même dénoûment. Non, les systèmes ne rentrent pas tous dans ce cadre inflexible et ne forment point dans leur succession ce rhythme invariable qui n’appartient qu’aux mouvements des astres. Il y a des systèmes qui sont à la fois philosophiques et religieux, comme ceux des Pères de l’Eglise, notamment de saint Augustin et de saint Clément d’Alexandrie, et la plupart de ceux qu’a produits l’Orient. Ou en pourrait signaler beaucoup qui, sensualistes ou sceptiques sur certains points, sont idéalistes, ou du moins spiritualistes,dogmatiquesetabsolumentaffirmatifssurd’autres. Ainsi Locke, et même Condillac, en soutenant que toutes nos idées ont leur origine dans les sens, font cependant profession de croire à l’existence de Dieu, de la liberté et de l’Ame humaine. Kant relève au nom de la morale, dont les principes ont, à ses yeux, la même autorité que les vérités de la géométrie, toutes les propositions qu’il a renversées en métaphysique par sa théorie de la subjectivité de la raison. Maine de Biran, après avoir ramené toutes les facultés de l’âme et l’âme elle-même à la volonté, à la liberté, a fini par la doctrine mystique de la grâce. C’est aussi par le mysti-

VlCTOll COLSIN.

cisme que Schelling, au terme de sa vie, a voulu couronner la philosophie de la nature. Le mélange et l’alliance des systèmes rendent absolument impossible leur retour périodique dans un ordre déterminé. Aussi les rencontrons-nous simultanément presque tous à toutes les grandes époques de l’histoire de la philosophie.

Malgré cela, il est difficile de ne pas reconnaître un grand fond de vérité dans la théorie de M. Cousin. Le sensualisme, l’idéalisme, le scepticisme, le mysticisme, tels qu’il les comprend, nous représentent bien réellement les éléments généraux de l’esprit humain, les forces vives dont l’expansion, la lutte ou l’harmonieux concours ont donné naissance à toutes les formes delà spéculation philosophique : l’expérience, dont l’objet propre est la connaissance des faits; la raison ou la pensée pure, qui n’aperçoit que des idées; la critique, qui, relevant les coritradictions, les oppositions naturelles ou accidentelles de la raison et de l’expérience, ne leur permet de s’arrêter que devant la certitude; l’intuition immédiate et le sentiment de l’infini, l’amour et la contemplation du divin, par lesquels, en nous passant de l’assistance de toute autre faculté, nous croyons pouvoir nous élever d’un seul élan à la plus haute perfection de l’existence. Sans aller jusqu’il la domination absolue, qui n’a jamais pu s’établir, la prépondérance prolongée de l’une de ces forces amène inévitablement une réaction de la part des autres. Voilà dans quelle proportion il est jushî de reconnaître le retour périodique , sinon des mômes systèmes, du moins des principes qui leur ont donné naissance et des luttes que ces principes se li-

VICTOK CUbSlN.

vreot entre eux. Le spectacle que nous avons aujourd’hui sous les yeux n’est-il point la démonstration éclatante de cette loi? La première moitié de ce siècle a vu le retour de l’esprit religieux, du spiritualisme en philosophie, du sentiment de l’idéal dans les lettres et dans les arts ; la seconde moitié commence par des efforts énergiques tentés en faveur des dispositions contraires. L’athéisme érigé en dogme et le matérialisme en axiome, l’observation empirique des phénomènes de la matière substituée à toute métaphysique, le réalisme introduit en maître dans toutes les œuvres de l’imagination, tel est le but que semblent se proposer une certaine classe d’écrivains qui remplacent le nombre par l’activité, la persévérance et la savante distribution de leur tâche. Ils proclament avec arrogance la mort du spiritualisme et de toute philosophie qui ne veut point se borner à collectionner des faits ; mais la philosophie'et le spiritualisme pourraient se servir, pour leur répondre, des paroles que saint Pierre adressait à Saphire : « Voici les pieds de ceux qui doivent t’ensevelir qui heurtent déjà à ta porte * . » Oui, les mêmes vues sur l’ensemble des choses, et, à les considérer dans leur généralité, les mêmes systèmes reparaissent à des intervalles plus ou moins éloignés, mais en se transformant, eu serrant de plus près la nature et l’esprit humain, en s’éclairant d’une lumière toujours plus vive. Ce retour ne porte donc aucun préjudice à la loi du progrès. C’est ce qu’enseigne formellement M. Cousin, malgré la réputation que

1. des Apôtres, chap. V, v. 9. Etes psdes eerwpi fu» #epe/t«runl virum tuun\ ad ostium. On me pardonnera la petite variante que j’ai introduite dans ce texte.

VrCTOR COUSIN.

lui ont faite ses adversaii‘es de n’avoir eu foi que dans ua fatalisme immuable.

«Combien n’est-il pas consolant, dit-il*, de voir qu’à considérer les choses ên grand et dans leur marche générale, la philosophie, malgré bien des écarts, a eu son progrès marqué comme la société et comme la religion elle-même, que la philosophie suit de si près et accompagne dans toutes ses fortunes ! Quel pas n’a point fait l’humanité en allant des religions de la nature, nées dans le berceau du monde, et auxquelles s’arrête encore l’immuable Orient, à l’anthropomorphisme grec et romain, où du moins l’homme commence à paraître et se fait une place plus grande dans l’Olympe pour en avoir une plus digne de lui sur la terre 1 Le progrès n’a pas été moindre quand l’esprit humain a passé des systèmes les plus célèbres de la philosophie orientale à ceux des philosophes grecs... Enfin, si l’on admet l’immense supériorité du christianisme sur le polythéisme antique, comment ne pas reconnaître aussi que la philosophie moderne, nourrie et grandie sous cette noble discipline, en a dû ressentir la bienfaisante influence et participer aux incomparables lumières répandues en Europe par l’Evangile?)!

On voit que la loi du progrès, dans la pensée de M. Cousin, s’applique à la religion comme à la philosophie ; mais, sur ce point délicat, il n’a jamais exprimé publiquement sa pensée tout entière. La philosophie des religions et la critique religieuse ne tiennent aucune place dans ses écrits. Peu lui importe comment se sont formés les dogmes religieux en général et ceux

l. Hùtoire générale de la philosophie, 1* édition, p. jÔ5.

VICTOH COUSIN.

(lu cliristiaiiisme en particulier, comment ils se sont établis dans l’esprit des peuples, à quelles conditions ils pourront s’y conserver , et quelle transformation nouvelle peut encore leur être réservée dans l’avenir. Il lui suffit de savoir que, nécessaires toutes deux, incapables de se substituer l’une à l’autre sans faillir à leur but, la philosophie et la religion commettraient la plus grande faute en se faisant la guerre.

(( La philosophie, dit-il, serait insensée et criminelle de vouloir détruire la religion, car elle ne peut espérer la remplacer auprès des masses, qui ne peuvent suivre des cours de métaphysique. D’un autre côté, la religion ne peut détruire la philosophie, car la philosophie représente le droit sacré et le besoin invincible de la raison humaine de se rendre compte de toutes choses. » C’est au nom de ce principe, purement philosophique et d’une incontestable vérité, que M. Cousin recommandait à ses disciples, et en général aux professeurs de philosophie placés sous ses ordres, le plus grand respect à l’égard de la religion. Lui-méme joignait l’exemple au précepte et ne se montrait intolérant que sur ce point. Peu lui importait qu’on fût éclectique ou non, qu’on eût étudié la philosophie dans ses livres ou ailleurs, pourvu que l’on conservût les bases essentielles du spiritualisme ; mais il ne pardonnait pas un acte d’agression contre le christianisme. Faut-il donc s’en étonner? et cette conduite, dont on lui a fait un crime, donnerait-elle le droit de l’accuser d’hypocrisie? Il n’était que conséquent avec lui-même, et il l’était d’autant plus qu’il avait à répondre non-seulement de ses propres actions, mais de celles des autres, puisque le gouverne-

VICTOK COUÿlN.

meut de la philosophie, dans l’enseignement public, était déposé entre ses mains.

Ce qu’on peut lui reprocher à plus juste titre, c’est de n’avoir pas su tenir la balance égale entre la philosophie et la religion, puisqu’il accorde à celle-ci la domination et ne demande pour la première que la liberté.

La logique, aussi bien que les leçons de l’histoire, au- , raitpului faire comprendre que ces deux situations inégales sont inconciliables, sans compter que la foi, comme la raison, a pour caractère essentiel, non de contraindre, mais de persuader.

Un autre tort qu’on pourrait reprocher àM. Cousin, c’est d’avoir imposé des limites même à la liberté qu’il réclame au nom de la philosophie ; car puisque la philosophie, selon ses propres expressions, « représente le droit sacré et le besoin invincible de la raison humaine de se rendre compte de toutes choses, » pourquoi ne se rendrait-on pas compte ^de la formation, de la composition et de la valeur intérieure des dogmes religieux ? Ce serait de la critique, ce ne serait pas de l’hostilité, surtout si on avait soin de distinguer la spéculation libre de l’enseignement officiel. Mais ce tort,

M. Cousin, comme je le disais tout-à-l’beure, ne l’a eu que dans ses écrits. Dans ses conversations, tout en professant l’admiration la plus profonde pour le christianisme et pour les Écritures, il ne se faisait pas scrupule d’aller plus loin. Puis il n’y a rien dans ses livres mêmes qui soit la négation du droit dont l’usage lui paraissait si plein de périls.

Le nom de la métaphysique me rappelle bien d’autres parties de la philosophie de M. Cousin, sur lesquelles il serait utile de s’arrêter. J’aurais v )ulu montrer

VICTOR COUSIN

*iii

oorament il coinpreuait la nature divine, la 61*6311011, la substance de Tûme humaine et son immortalité. 11 aurait été d’un grand intérêt de le voir arraché au panthéisme par la seule puissance de la méthode psychologique. .J’aurais aimé aussi de signaler l’influence que son patriotisme a exercée sur sa manière do juger les philosophes des temps passés, particulièrement Descartes, Leibniz et Spinoza. Mais il est impossible de tout dire, quand on a de telles matières à traiter. Je me bornerai donc à résumer ma pensée sur M. Cousin considéré comme philosophe.

Il n’a pas fondé un de ces grands systèmes qui découlent d’un môme principe, dont toutes les parties se lient comme les anneaux d’une chaîne, qui ont l’ambition de tout expliquer, de tout comprendre, d’avoir tout prévu , et qui semblent coulés d’un seul jet , qu’on dirait sortis tout d’un coup du cerveau d’un homme de génie, comme la fable nous montre Minerve sortie du front de Jupiter. Mais où est le malheur? Qu’est-cc qui nous reste de ces Babels métaphysiques, sinon quelques débris dispersés et le respect de ceux qui éprouvent le besoin de tenter de pareils efforts? Puis quel est celui qui ne se sent au fond du cœur un peu de découragement en voyant s’écrouler les unes après les autres ces gigantesques constructions? M. Cousin a fait autrement. Il a examiné un à un tous les grands problèmes qui intéressent directement l’esprit humain, qui intéressent l’âme autant que l’intelligence, et il en a demandé la solution nonseulement à sa propre raison et à sa propre conscience, mais à la conscience et à la raison du genre humain. Une autre de ses qualités, que ses détrae-

VICTOR COUSIN

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leurs ont convertie en défaut , c’est de ne point procéder par propositions absolues et par actes de divination, mais de n’avoir jamais voulu renoncer à la méthode expérimentale, d’avoir voulu observer au lieu de créer, d’avoir tiré de l’observation jusqu’aux principes qui la dominent et nous transportent dans la région des pures idées. Sur tout le chemin qu’il a parcouru, il a laissé une vive clarté, la clarté de la pensée rendue visible par l’éclat du langage ; et aussi longtemps que subsistera la philosophie, il en sera un des plus illustres représentants, de même que, aussi longtemps que durera la langue française, il sera un de nos plus éloquents écrivains.

M. DAMIRON

Tout le monde connaît ce mot de Pascal : « On s’attendait de voir un auteur et ou trouve un homme. » Il semble avoir été inventé tout exprès pour M. Damiron, fit môme l’application en est poussée chez lui à un degré auquel Pascal n’a point songé. L’auteur des Pensées n’a voulu parler que du style, et ici il s’agit à la fois du style, du sentiment et des idées. Tout sort également des profondeurs d’une âme émue et d’une intelligence qui pense et se communique à sa manière.

M. Damiron tient une place à part, il nous présente une physionomie distincte dans le cénacle philosophique qui, après avoir relevé en France la cause de Dieu et du spiritualisme, après avoir enseigné à l’esprit mo-

1. Mémoire xur Mauperluix, par M. Damiron, membre de l'Institut professeur honoraire à la Faculté de» lettres de Paris. — Mémoires pou’ servir à ^histoire du ïviii» siècle, par le même.

M. DAMIRON

derne la justice envers les temps passés, après avoir essayé de concilier le respect de la religion avec l’indépendance de la science, combat encore aujourd’hui pour les mêmes principes contre le fanatisme et l’athéisme conjurés. La philosophie pour lui est redevenue ce qu’elle a été autrefois : la sagesse encore plus que la science, ou la science pour arriver à la sagesse; la pratique du bien offerte comme but et comme récompense à la recherche du vrai. Malgré l’ordre parfait qui règne dans ses idées et leur caractère profondément réfléchi, le travail de méditation qui les a formées et cimentées les unes aux autres, il a moins un système que des convictions, et peut-être devrais-je dire un symbole de foi, où il a établi comme dans une forteresse son cœur et sa raison.

La paix qu’il y a rencontrée est si profonde et si douce, qu’en toute occasion elle déborde de son âme, en mêlant à ses paroles et à ses arguments, même à sa critique, je ne sais quelle onction qui est moins d’un docteur que d’un apôtre du spiritualisme. Mais ne confondant pas le rôle du philosophe avec celui d’un prédicateur, n’oubliant jamais que la raison à laquelle il emprunte toute son autorité le met au niveau de ceux qui l’écoutent, il sait être à la fois grave et familier, indulgent et sévère, indulgent pour les personnes, sévère pour les principes, animé ou plutôt pénétré lorsqu’il pense avoir fourni les preuves d’une vérité qui lui est chère, contenu et réservé tant que ses idées n’ont pas encore pu se faire complètement jour. J’ajouterai que ces sages tempéraments ne lui coûtent aucun effort, car ils sont en quelque sorte le fond de sa nature, heureux mélange de gravité et de chaleur, de sim-

M. UAMiRON.

plicité et d’élévation, de bonté indulgente, j’oserais presque dire de bonhomie et de finesse.

Pour le connaître tout entier, on n’a qu’à lire la courte préface qu’il a placée en tête de son premier volume. Là, après nous avoir dit tout ce qu’il pense du xviii® siècle, le bien comme le mal , après nous avoir confié ses scrupules et ses doutes, son plan, ses espérances, il se juge lui-même avec la môme liberté, et j’ai à peine besoin de dire avec la même conscience que s’il s’agissait d’un autre ; il compare entre eux ses principaux ouvrages, en nous montrant ce qu’il a fait de progrès de l’un à l’autre, et se résout non sans peine, comme un père qui aime tous ses enfants, mais qui veut les traiter chacun selon son mérite, à donner la préférence au dernier. Il nous rappelle que son Essai sur V histoire de la Philosophie en France au A'LY* siècle a été son début. Il parle avec plus d’estime de son Essai sur V histoire de la Philosophie au XVIP siècle. Enfin, arrivant aux deux volumes qu’il a publiés à la fin do sa vie, il s’exprime en ces termes :

« Je dirai franchement que, comme je préfère et de beaucoup le second de ces ouvrages au premier, je place à son tour le troisième au-dessus du second : j’y trouve plus d’histoire et de philosophie à la fois, plus d’expérience des matières, plus de connaissance des auteurs, autant de solidité et plus d’agrément. Le sujet y est moins haut, les noms y sont moins grands, mais peut-être le travail y est-il supérieur. En tout, c’est, ce me semble, un progrès tel, qu’à dix ans de distance, et quand on mûrit encore, on peut l’obtenir d’une étude plus approfondie, d’une réflexion plus savante, de lumières plus étendues. »

M. D.VMIRON.

Ni ce langage ni le caractère qü’il nous révèle lie sont plus de notre temps. Il faut avoir pris bien à cœur son perfectionnement et celui des autres pour s^applaudir ainsi, devant les portes de la vieillesse, d’une maturité tardive, au risque d’amoindrir tous ses labeurs passés. Quel contraste entre cette humilité et les airs conquérants de nos jeunes matérialistes! Mais M. Damiroïi ne perdra rien à être sévère pour ses propres œuvres ; personne ne le prendra au mot. Comment d’ailleurs, s’il en avait besoin, lui refuser les avantages de cette critique bienveillante qu’il recommande avec tant d’instance, et que, non content de la recommander, il applique sans se lasser aux ennemis les plus violents de ses convictions spiritualistes et religieuses? Yoici de quelle layon il s’exprime à ce sujet dans les dernières lignes de sa préface :

« Je finis par un dernier mot cette communication au lecteur ; c’est pour lui demander que s’il veut bien m’accepter pour guide dans ces études, ce soit autant avec la qualité de maître de ce que j’appellerai la charité dans les lettres, laquelle est peut-être de nos jours un peu trop oubliée, qu’avec celle de juge de quelque expérience dans la critique et la doctrine philosophique. Là serait toute mon ambition, qui, satisfaite, ]ne laisserait en effet bien peu à désirer, soit comme homme, soit comme auteur. »

La forme extérieure des ouvrages historiques de M. Damiroii, et je parle ici des derniers comme des premiers, s’accorde parfaitement avec la nature de son àme et le caractère intime de sa pensée. Ne lui demandez pas de faire un livre, j’entends parier d’un livre de longue haleine, où l’art de la composition occupe né-

.NL DAMIRON.

cessairement une grande place, où les faits portant avec eux leur enseignement, et nous déroulant leurs propres conséquences, dispensent souvent l’auteur d’exprimer sou jugement, ou tout au moins lui font une loi de le suspendre. Non, ce qu’il lui faut c’est une suite d’études dont chacune ait pour lui l’intérêt ou d’une erreur dangereuse à combattre, ou d’une vérité utile à défendre, et qui, tout en se liant entre elles par une foule de rapports, lui représentent autant de services rendus à la bonne philosophie. Il lui est impossible, quand il rencontre un homme dont la vie paraît utile à connaître, de ne pas s’attacher à lui avec une sollicitude inquiète; et quand il trouve une doctrine impie ou avilissante, de ne pas la poursuivre de toutes les répulsions de son cœur et de tous les arguments de sa dialectique.

Cette manière d’écrire l’histoire de la pensée humaine ii’est sans doute pas la plus favorable aux lois de Tunitc et de la proportion; mais c’est peut-être celle qui se prête le mieux à la vérité des détails, à l’étude impartiale des hommes et des systèmes. Enfermés dans un plan laborieusement construit ou dans une théorie générale, l’esprit et la conscience elle-même ont perdu beaucoup de leur liberté. Au reste, M. Damiron s^est fait un devoir de nous en prévenir : il n’écrit pas une histoire de la philosophie du xvin® siècle ; mais à celui qui se sent le courage d’entreprendre cette grande tâche il offre d’avance un certain nombre de matériaux préparés avec soin et qui n’ont plus besoin que d’être mis en place. Je dirai cependant que ces matériaux sont d’un travail tellement fini qu’aucun architecte n’aura la hardiesse d’y porter la main.

M. OAMmoN.

it»

Les Mémoires que M. Damiron a fait paraître, après leur avoir déjà donné une première publicité dans le compte rendu des séances de l’Académie des sciences morales et politiques, sont au nombre de neuf. Ils sont consacrés, non pas aux plus grands esprits, mais aux esprits les plus aventureux du dix-huitième siècle, à ceux qui ont compromis son nom et déshonoré sa cause, îi ceux qui, confondant la liberté avec la révolte et la raison avec l’incrédulité, ont, les uns ouvertement, les autres par des voies souterraines, poussé à leurs dernières conséquences les principes du sensualisme. C’est de La Meltrie, d’Holbach, Diderot, Helvétius, d’Alembert, Saint-Lambert, le marquis d^Argens, Naigeoii, Sylvain Maréchal, Delalande et Robinet. Le Mémoire sur Maupertuis, publié postérieurement, semble commencer une nouvelle série, consacrée principalement à ces écrivains indécis qui, n’osant pas aller jusqu’au bout de leurs doctrines, s’efforcent de retenir comme ils peuvent les éléments les plus essentiels de la religion et de la morale.

Tous les philosophesque je viens dénommer n’étaient peut-être pas également dignes de tenir une place dans cette galerie. « Il y a des choses, dit quelque part M. Damiron, qu’on touche du pied quand on les rencontre, mais auxquelles on ne s’arrête pas. » Je crois que la même maxime peut s’appliquer à certains auteurs, considérés seulement dans leurs opinions, et je n’aurais eu, pour mon compte, aucun scrupule à ranger dans ce nombre Delalande et Sylvain Maréchal. Chez l’un et l’autre la forme est aussi brutale et aussi extravagante que la pensée. « 11 faut être un imbécile pour croire en Dieu, » disait le premier. Et à celui

M. DA.MIUON.

qui lui objectait, u lui astronome, le concert sublime des sphères célestes et l’harmonie de l’univers, il répondait dans le même style : « Je vois qu’il y a un soleil, une lune et des étoiles, et que vous êtes une hôte. » Quant à Sylvain Maréchal, ce n’est pas assez pour lui de nier Dieu, il lui jette l’insulte et le blasphème, oubliant que c’est encore une manière de confesser son existence ; il pousse le délire, dans son Lucrèce F murais, jusqu’à le provoquer en duel :

Dieu fort, dieu des combats, accepte le cartel

Qu’en champ clos, corps à corps, te propose un mortel.

Il faut convenir que l’athéisme de notre temps a de meilleures façons. On se rappelle que le chef de l’école positiviste, en se débarrassant de Dieu, voulait- qu’on lui tînt compte de ses services provisoires. D’autres consentent à laisser subsister son nom ; ils vont même jusqu’à se prosterner à ses pieds, sauf à lui lier les mains, comme le président de Ilarlay voulait qu’on traitât le Pape.

Pour revenir aux deux fanatiques du siècle dernier, si un esprit aussi délicat et au.ssi pieux que M. Damiron a pu s’arrêter sur de tels noms et de telles pensées, s’il s’est résigné à citer plusieurs pages du Dictionnaire des Athées, c’est sans doute pour nous montrer qu’il y a des degrés dans l’erreur comme dans la vérité, et que hors de la sphère du spiritualisme une solidarité fatale unit entre elles les intelligences les plus nobles et les plus abjectes. Mais pour jouir pleinement de son œuvre, pour avoir une idée de ce qu’il y a mis d’âme et de talent, il faut le voir aux prises avec des adversaires plus dignes de lui. Chacun de ses Mémoires se

M. UAMIKUN.

compose de deux parties : Tune, purement philosophique, qui contient l’analyse et la discussion des doctrines ; l’autre, biographique et morale. On comprend que la première exige j)lus de recueillement que la seconde; mais toutes deux sont également accessibles à tous, et par cela même leur sont également salutaires. Il n’y a pas une fibre généreuse de notre cœur qu’elles ne fassent xibrer, i>as une foi consolante dans notre esprit qu’elles n’entourent d’une irrésistible lumière.

Toutes ces études; aussi précieuses pour la saide littérature que pour la philosophie et pour l’histoire, mériteraient d’étre appréciées une à une. Obligé de me restreindre, je m’attacherai de préférence à celles qui ont laissé dans mon esprit l’impression la plus vive et qui m’ont semblé unir à l’élévation ordinaire de la pensée la nouveauté des détails, la peinture animée des physionomies et des caractères. Dans ce nombre, je n’hésite pas à placer d’abord la biographie de Diderot.

Quelle figure originale que celle-là ! Plus on la regarde et plus on en est frappé, plus aussi elle devient inexplicable. Tant de brillantes facultés jetées au vent ou dépensées pour le triomphe de la plus ingrate et la plus désolante de toutes les causes, je veux dire celle de l’athéisme; tant d’imagination, d’enthousiasme et de vraie sensibilité restés intacts jusqu’au dernier jour d’une vie assez longue, sous le souffle glacial d’une incrédulité obstinée; tant d’honneur et de loyauté, de dévouement et de délicatesse, unis à la licence du temps; tant d’amour pour la gloire, tant de respect pour les jugements de la postérité, avec la croyance que tout est bien fini à la mort et que dans la tombe s’abîment du

M. ÜAMlRüN.

même coup nos espérances et nos souvenirs ; enfin le culle de l’humanité et le mépris de l’homme, tout cela ressemble à un problème dont il n’y a pas de solution. Cependant on peut dire que Diderot nous représente la personnification la plus parfaite des qualités et des défauts du dix-huitième siècle. Assurément il n’est pas le plus grand génie de son temps ; il est celui qui en réfléchit le mieux les idées et les passions, les bons et les mauvais instincts, les inspirations généreuses et les révoltes insensées.

La génération du dix-huitième siècle, prise en masse, était indignée des iniquités et des violences dont l’humanité, et particulièrement la France, avait si longtemps souffert. Pour y mettre un terme, elle ne voyait point d’autre parti à prendre que de rompre tout d’un coup avec les traditions dü passé, de quelque ordre et dé quelque nature qu’elles pussent être : traditions civiles, politiques et religieuses. Comme la religion, si étroitement unie jusque-là à la politique absolutiste, à la domination du bon plaisir ou du privilège, s’appuyait intérieurement sur le spiritualisme, il n’est pas étonnant que la croyance môme naturelle à l’existence de Dieu, à la distinction de l’esprit et de la matière, à l’immortalité de l’àme et aux idées morales qui en sont inséparables, aient été enveloppée dans la proscription commune. Le motif de cette proscription inconséquente et aveugle n’en est pas moins un sentiment généreux, c’est-à-dire l’amour de l’humanité et de la justice, une foi invincible dans les forces de la vérité, dans la dignité de la nature humaine, dans les droits de la liberté, et, si l’on me permet cette expression, un spiritualisme latent, d’autant plus inquiet qu’il n’a

M. UA.MIUON.

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pas conscience de lui-même, d’autant plus entreprenant qu’il no sait où se reposer. C’est ce bouillonnement intérieur et cette contradiction passionnée qui forment le trait le plus distinctif de l’esprit et du caractère de Diderot. C’est ce trait que M. Damiron a fait saillir avec force dans le beau portrait qu’il a tracé de lui.

« On ne peut. guère, dit-il*, quelques sévères réserves qu’on doive d’ailleurs y apporter, s’empêcher d’admirer en lui une ardeur, une fécondité, une promptitude de pensées, un élan d’âme, un enthousiasme qui a ses excès, il est vrai, et même. on doit le dire, ses débordements, mais qui a aussi ses heureuses rencontres et ses nobles inspirations; et s’il ne regarde pas toujours assez au dieu dont il est plein et s’en laisse comme enivrer parfois jusqu’au délire, il sait cependant, d’autre part et dans ses bons moments, mieu.v choisir et ne céder qu’à de légitimes entraînements.

« Nul peut-être en son temps et sur le ton de l’improvisation, soit la plume à la main, soit plutôt encore par la parole, n’a plus remué, agité et comme jeté au vent de vives idées. Il y a même en lui, sous ce rapport, du prodigue, du dissipateur qui, quelque riche que soit son fonds, ne sait pas en user. Il s’en plaint quelque part et il a raison. Il a perdu ses trésors à ne pas mieux se ménager; il a beaucoup semé et peu cultivé, et la récolte, faute de soins, a failli en ses mains ; elle n’a du moins pas rendu tout ce pu’elle faisait espérer. Diderot a beaucoup donné, et donné sans compter. Qu’à cause de cette libéralité et de cette facilité dans le don,

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