‹ Moralistes et philosophesChapitre 57 sur 81 · T. I", ji · texte numérisé non relu

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M. DAMIRON

qui ont des traits de la bonté, il lui soit un peu pardonné; il en a grand besoin. »

J’oserai aller plus loin que M. Damiron. Je crois que Diderot n’avait pas seulement des traits de la bonté, mais qu’il était réellement et essentiellement bon. C’est cette qualité qui lui ouvrait tous les cœurs, qui donnait tant de constance à ses affections, môme ;i celles que leur origine semblait rendre le plus éphémères; qui évo(^ait l’image de ses amis au milieu de tous ses travaux et de toutes ses pensées; qui inspirait à une pauvre servante, dans un temps où il souffrait du plus cruel dénument, de faire quelquefois soixante lieues à pied pour lui apporter le fruit de ses économies. C’est elle encore qui le rend si prodigue de son temps et de sa plume pour le compte d’autrui, qui lui fait rédiger jusqu’à des prospectus pour des charlatans, vendeurs de pommades merveilleuses, et prolonge pendant toute sa vie une faute pour laquelle, dans sa jeunesse, il faillit être chassé du collège : celle de faire le devoir des autres.

Quant à ses idées, ce n’est pas en un jour qu’elles se fixèrent à l’athéisme. Ainsi que M. Damiron le fait remarquer, Diderot commence, dans VÈssai sur le mérite et la vertu^ par attester la Providence divine au nom de l’ordre moral. Dans les Pensées, Dieu n’est plus pour lui que l’auteur et l’organisateur du monde physique, le Démiourgos des anciens. La Lettre sur les aveugles est le manifeste du scepticisme ; enfin le dernier degré de l’abîme est franchi, l’athéisme paraît dans le Dialogue avec d'Alembert et V Entretien avec la maréchale de Broglie. Mais en vain a-t-il pris son parti, son Ame n’a jamais cessé de murmurer contre

M. DA.WRON.

la révolte de sa raison. Un jour, en se promenant dans la campagne avec Grinim, il cueillit une fleur des champs et l’approcha de son oreille. « Que faitesvous là? lui demanda son compagnon. — J’écoute. — Qui est-ce qui vous parle? — Dieu. — Eh bien? — C’est de l’hébreu; le cœur comprend, mais l’esprit n’est pas assez haut placé. »

Le nom de Diderot appelle naturellement celui de d’Alembert, son collaborateur à la grande œuvre de Y Encyclopédie y mais son collaborateur devenu infidèle pour suivre la voie indépendante que lui traçaient ses facultés. Il était impossible, en effet, que deux esprits et deux caractères aussi différents restassent longtemps unis dans la même tâche. J’en demande pardon à ^I. Damiron, mais je crois que la froideur qui a succédé à leur première intimité est plutôt due à cette cause qu’à un misérable motif d’intérêt. D’Alembert n’était pas une âme intéressée, lui qui, pour rester fidèle à son pays, à ses amis, à sa chère Académie, à ses habitudes et à ses sentiments d’indépendance, préférait son grenier du Louvre et sa pension de 1,700 fr. au palais, aux grandeurs, aux cent mille livres de rente que lui offrait Catherine, l’impératrice de Russie, avec la tâche, digne de l’ambition d’un philosophe, d’être | le précepteur de l’héritier des czars. 11 est vrai que Paul pouvait devenir pour lui un disciple bien compromettant. Il fît mieux encore, il refusa de se rendre i aux vœux, aux caresses, à l’amitié presque passionnée d’un grand roi, d’un roi philosophe, de Frédéric H, qui le pressait d’accepter, avec un appartement à Potsdam, une place à sa table et une riche pension, la dictature de son Académie de Berlin, c’est-à-dire le mi-

M. DAiMIRON.

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nistère des lettres et des sciences. A toutes ces propositiops d’Alembert répondait en variant reulement ses expressions : «Je resterai à Paris ; j’y mangerai du pain et des noix, j’y mourrai pauvre, mais aussi j'y vivrai libre. »

11 faut lire, dans le livre de M. Damiron, avec les sages observations qui les accompagnent, les lettres échangées à ce propos entre le philosophe et les deux souverains, ou, comme M. Damiron dit très-bien, entre les deux souverainetés de ce monde. Cette correspondance fait autant d’honneur k l'une qu’à l’autre ; et certainement une époque qui a connu de tels sentjr raents, qui a entretenu de telles négociations, qui a montré un tel respect pour la gloire des lettres, pour la liberté et pour la science, n’est pas une époque dépourvue de grandeur. Nous parlons mieux aujourd’hui de toutes choses qu’on ne le faisait au dix-huitième siècle, quoique avec moins d’esprit ; nous laissons voir dans nos livres et nos discours des convictions plus élevées et incontestablement plus vraies sur la nature humaine ; mais les caractères sont-ils à la hauteur des théories? Cela est douteux : il semble au contraire que, dans notre opinion, les belles paroles, et j’irai jusque-là, les bonnes pensées nous tiennent quittes des bonnes actions.

Je n’ai pas besoin d’ajouter que tout ce qui touche à la vie, aux écrits, aux doctrines de d’Alembert, à l’influence qu’il a exercée et à celle qu’il a subie, est mis en lumière par M. Damiron avec autant d'exactitude que de talent. Mais pour se faire une idée complète de cette existence, une des plus brillantes qu’aient connues les lettrée dans tout le cours du dix-huitième siècle, il

M. DAMlROxN.

ne suffit pas de lire le Mémoire qui lui est consacré; il faut interroger aussi la biographie, d’ailleurs trèspiquante, ^u marquis d’Argens. C’est là qu’on voit d’Alembert à la cour du roi de Prusse, vivant dans l’intimité de ce prince, recevant la confidence de ses plus secrètes pensées, et faisant par sa conversation le seul luxe de ce royal intérieur, plus austère que celui de Charles-Quint après sa retraite au monastère de Saint- Just.

Un des traits qui m’ont le plus frappé dans la vie de d’Alembert, c’est la revanche qu’ont prise sur ce philosophe sceptique, inclinant au matérialisme, les sentiments les plus incompatibles avec son système, les plus contraires à sa morale et à sa métaphysique : l’amour qui survit à la mort, la douleur d’une âme blessée dans ses affections les plus chères. On sait avec quelle constance et quelle tendresse d’Alembert a aiiné mademoiselle de l’Espinasse. Mais on connaît moins bien le caractère touchant, presque religieux, que cet attachement revêtit dans son cœur quand celle qui l’inspirait ne fut plus, et l’essor que prit sa pensée ellemême sous le souffle de la douleur. Le chagrin semble avoir produit sur tout son être le même effet que sur les lèvres d’Isaïe le charbon ardent enlevé à l’autel : « Ah ! s’écrie-t-il, celui qui a dit que le malheur est le grand maître de l’homme a dit bien plus vrai qu’il n’a cru. Il n’a vu dans le malheur qu’un maître de sagesse et de conduite ; il n’y a pas vu tout ce qu’il est, un plus grand maître de pensées et de réflexions. Ah ! combien une douleur profonde et pénétrante étend et agrandit l’âme! combien elle y fait naître d’idées et d’impressions qu’on n’aurait jamais eues sans elle ! )>

M. DAMIHON.

Entre Diderot et d’Alembert vient se placer Helvétius, qui, pour ne tenir qu’un rang très-subalterne, je ne dis pas dans son siècle, mais dans son école et dans son cercle, n’en a pas moins inspiré à M. Damirou quelques-unes de ses pages les plus attachantes et de ses réflexions les plus délicates. Il a fait revivre pour nous cette bonne physionomie de fermier général poëte et philosophe, de riche propriétaire amateur de métaphysique, de chasseur jaloux de ses droits, qui poursuit à outrance les braconniers et les comble de ses bienfaits, de matérialiste effréné dont le cœur, comme dit Rousseau, dément les doctrines, plein d’audace dans ses livres, un peu plus que timide devant les poursuites du Parlement, et accordant dans ses rétractations tout ce qu’on lui demande, môme un peu au delà. A côté d’Helvétius, M. Damiron nous montre les traits plus doux et plus fins de son aimable compagne. Il nous introduit auprès d’elle dans sa maison d’Auteuil, au milieu des derniers interprètes d’ua siècle qui a fait son temps et qui se sent mourir à l’approche d’un esprit nouveau. Le temps de l’ambition est passé pour lui. Ce qu’il peut faire de plus sage, c’est de se résigner et de se contenter de peu en attendant sa fin. Madame Helvétius semble l’avoir compris lorsqu’elle dit au Premier Consul, qui vient la visiter dans sa retraite : « Vous ne savez pas ce qu’on peut trouver de bonheur dans trois arpents de terre. »

Le nom de madame Helvétius me fournit l’occasion de signaler un nouveau mérite du livre de M. Damiron : il ne nous fait pas connaître seulement les philosophes, mais aussi les femmes du xvin'’ siècle. Madame IN’ecker, madame du Deffand, madame GcofFrin, ma-

\|. DAMIUUN.

demoiselle derKspiiiasse, madame dlloiulelot et heaueoup d’autres \ rc\iveiit à Icui’ jilaee, clans des esquisses élégantes et spirituelles. Sans être entermées daib un cadre distinct, les grandes figures de Voltaire et de l’rédéric dominent tout l’ouvrage.

A chacun de ces noms je voudrais au moins donner ([uelques lignes; mais je craindrais d’être bien vite entraîné trop loin, .le veux seulement, avant de finir, exprimer une conviction qui n’a pas cessé un instant de me poursuivre, et qui fait moins l’éloge de M. Damiron qu’il ne rend sensible un des traits de la physionomie de notre temps. Ceux qui liront les Mémoires dont je viens de rendre compte en recueilleront en moins d’une heure plus d’impressions bienfaisantes, plus de foi, de douceur, de charité, de piété véritable, ([ue ne leur en donneront pendant des années toutes les déclamations d’une certaine presse soi-disant religieuse.

Il ‘

Ce livre ne le cède au précédent sous aucun rapport; peut-être même lui est-il supérieur et par l’intérêt du sujet et par l’amour avec lequel il est traité , par la satisfaction qu’il apporte à Tûme aussi bien qu’à l’intelligence, par une expansion plus libre de ce fonds de sensibilité, et j’oserai dire de tendresse, sur lequel repose

l.'ÇoMyraer.Ÿ de vingt ans d'enseignement à la Faculté des lettres de Paris] ou Discours sur diverses matières de morale et de théodicée, par M. 'Jamiroii, membre de nii:<titiit et professeur honoraire. Uu volume iii-8", eliez Durand et Ladraug'-, IS.'j'd.

M. DAMlUüN,

la philosophie de JM. Damiron et qui la pénètre tout entière.

Il se compose de huit traités ou discours sur les questions les plus élevées delà morale et de la religion naturelle, et d’une introduction qui nous en fait connaître l’origine, le but, l’esprit, les rapports. Ces discours, prononcés d’année en année à la rentrée des cours publics, dans l’enceinte de la Faculté des Léttres, sont certainement des morceaux d’un rare mérite, écrits de ce style onctueux et pénétrant que nous avons déjà rencontré dans les Mémoires sur le dix-huitième siècle; mais la partie la plus originale de l’ouvrage, celle qui sera lue avec le plus d’attrait et de profit, c’est l’introduction, parce que là M. Damiron nous fait pénétrer jusqu’aux sources mêmes de ses convictions, jusqu’aux événements de sa vie qui les ont fait naître, et aux sentiments qui les ont conservées. C’est là, en nn mot, qu'au don de sa pensée il en ajoute un autre plus précieux encore : le don de lui-même.

Ou’on ne s’attende pas cependant à trouver dans cet écrit une de ces autobiographies devenues si communes depuis les Confessions de J. -J. Rousseau, et qui, découpées en feuilletons avant d’être réunies en volumes, nous montrent avec quel art, dans notre siècle industriel, la vanité peut se donner satisfaction, non-seulement sans préjudice, mais avec de gros profits. Ceux qui ont entendu une fois M. Damiron ou qui ont lu une seule page sortie de sa plume, savent à quel degré il est impropre à ce genre de littérature. C’est pour de tout autres motifs et dans un autre langage qu’il entretient le public de sa personne.

Investi pendant plus de trente ans de la sainte inis-

M. DAMIUON.

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sion d’instruire la jeunesse, d’abord comme humble régent de plusieurs petits collèges, puis comme professeur de lycée, et enfin comme le successeur de MM. Iloyer-Collard, Cousin et Joutfroy dans la chaire d’histoire de la philosophie moderne de la Faculté des Lettres de Paris, il éprouve le besoin, avant de chercher dans la retraite un travail plus soutenu et plus austère, de s’assurer qu’il n’a point failli à sa tâche et d’embrasser d’un coup d’œil tout son enseignement pour le juger. Un pareil scrupule n’est pas commun aujourd’hui, et je ne sais, malgré la mode qui prévaut depuis quelques années d’exalter à nos dépens les temps passés, s’il le fut jamais. Loin de craindre que Iléus soyons restés au-dessous du poste qui nous a été confié, c’est la place au contraire qui nous paraît indigne de nous, et si nous entreprenons par hasard notre examen de conscience, c’est presque toujours pour confesser les péchés d’autrui.

En mettant en pratique la vieille maxime pythagoricienne de ne pas se livrer au repos avant de s’ètre rendu compte de l’emploi de la journée, M. Damiron obéit encore à un autre sentiment. 11 veut être certain qu’il est quitte avec lui-même comme avec les autres. 11 désire savoir dans quel état il trouve son âme et son esprit, quelles sont les vérités importantes, les vérités morales et métaphysiques qui sont restées en lui absolument inébranlables, et par quel chemin, par quelles études, sous quelle direction bienfaisante il est arrrivé à les connaître. En un mot, il faut qu’il juge en lui le philosophe aussi bien que le professeur.

C’est le professeur qui comparaît d’abord, et jé dirai tout de suite que cc n'est pas précisément pour le

M. DAMIRON

triomphe de. son amonr-propre. Sans doute, comme on doit s’y attendre, il est complètement absous du côté de la doctrine, du côté de la conscience et de la sagesse. On lui rend cette justice que la témérité et la légèreté n’ont jamais été ses défauts ; mais on est loin de lui accorder le don de l’éloquence. i\I. Damiron se refuse, de parti pris, non-seulement les qualités de l’orateur, mais celles- qui paraissent le plus indispensables pour captiver et pour plaire, pour ouvrir à la parole môme la plus sévère le chemin des âmes, l’abondance, l’expansion, l’abandon. Il se compare au dieu dcMaupertuis, à ce dieu de la moindre action qu’on a appelé par ironie le dieu de l’épargne. « J’étais peut-être un peu trop, dit-il, le professeur de l’épargne, le professeur qui se resserrait et gardait trop en lui-même. Je me suis souvent surpris dans ces sécheresses apparentes qui répondaient si mal à mes intimes pensées, et j’en gémissais ; mais, malgré tous mes efforts pour les vaincre et surmonter, je n’y parvenais guère et je restais dans ma chaire, avec mes habitudes de cabinet, philosophant pour moi plus que pour les autres, m’occupant de l’auditeur du dedans plus que de celui du dehors et sacriliant un peu trop le second au premier. Je ne faisais bien que pour moi-môme mon métier de professeur ; c’était ne le faire qu’à demi. »

Il n’est pas besoin d’une grande connaissance du cœur humain pour démêler dans ces paroles le sentiment qui les a inspirées. Ce n’est pas ainsi que s’exprime une modestie hypocrite qui spécule sur ses rigueurs et compte bien qu’on lui rendra avec usure tout ce qu’elle s’est refusé. C’est un jugement réfléchi et parfaitement sincère que M. Damiron prononce sur

M. UA.MIUüN.

lui-m6me. Cependant il m’est impossible d’y souscrire, et tous ceu\ (le nombre en est considérable) qui se trouvent dans une situation semblable à la mienne éprouveront le même scrupule. Je me souviens d’avoir été assis sur les bancs de la Sorbonne, parmi les auditeurs de M. Damiron. J’étais jeune encore, c’est-à-dire dans l’Age de la sévérité, dans l’Age où l’on abuse de l’avantage de n’avoir rien fait. Le .sujet 'des leçons qu’il m’a été donné d’entendre ne se prêtait pas particuliérement aux magnificences et aux grAces de la parole. C’était la philosophie de Spinoza. Eh bien! j la vérité m’oblige à le déclarer, je ne trouve nullement dans mes souvenirs l’original du portrait qui nous a été tracé tout à l’heure. J’ai vu au contraire, religieusement écouté par une jeunesse d’élite, un maître plein d’autorité, qui unissait à la force de la raison et au prestige de la sience l’ascendant du caractère, qui tempérait la gravité de la pensée par l’onction du langage et qui, dans les discussions même les plus ardues, savait intéresser l’Ame par cet accent d’homme de bien que l’Ame seule peut nous donner, ou par lequel, pour me servir d’une expression de M. Damiron, l’homme du dedans perce dans l’homme du dehors.

Que faut-il déplus? Quel homme de sens ne préférera ces solides qualités aux facultés brillantes, mais infécondes et quelquefois dangereuses, qui séduisent habituellement le grand nombre? Je profiterai de l’occasion pour dire sur ce sujet tout ce que je pense. Une chaire publique n’est pas une scène où un histrion lettré, plus ou moins éloquent, est chargé, à défaut d’autre spectacle, d’étonner les curieux ou d’amuser les oisifs, fî’est une magistrature de l’ordre le plus élevé, insti-

M. liWIlÜON.

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