‹ Moralistes et philosophesChapitre 58 sur 81 · SH · texte numérisé non relu

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tnéfi pouf veiller aux inlérèts do la science, c'est-àdire à l’avancement et à la dignité de l’esprit humain, et qui est sûre dans tous les temps de garder son autorité et son indépendance, pourvu qu’elle garde le respect d’clle-môme.

Apres nous avoir entretenus de son enseignement ou de sa vie militante, de sa vie parlante devrais-je dire, M. Damiron nous introduit dans sa vie intérieure, dans sa pensée même, dans le fond de sa conscience, pour nous montrer comment se sont formées ses croyances les plus chères et les principes d’où découle toute sa philosophie, de quelles mains il en a reçu le premier germe, quelles autres mains les ont nourris et développés, et enfin ce qu’ils doivent à lui-même, au libre exercice de sa raison, depuis le jour où il a commencé à réfléchir jusqu’à celui de sa maturité. Mais ici je renonce à être son interprète, je lui causerais trop de préjudice à ne pas le laisser parler lui-même.

« Si penser sérieusement, quoiqu'en enfant, est déjà comme un signe de vocation philosophique, de bonne heure j’ai eu ce signe, car bien jeune j’ai eu à penser et j’ai pensé sérieusement; l’àge de raison vint vite pour moi.

« Mon premier maître dans cette discipline des choses graves fut ma grand’mère, la mère de mon père, femme pieuse, d’un grand sens, de beaucoup de fermeté, de plus de douceur encore, d’une sollicitude pleine de patience et de paix, et d’une tendresse que rien ne troublait ni ne fatiguait. Si quelque chose a pu me donner l’idée du sage sans la science, c’est cette Ame qui savait si peu, si peu du moins par les livres, et qui savait tout par le cœur ; qui n’avait guère d’au-

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très lumières que celles de la conscience, mais les avait si calmes et si pures et les communiquait si simplement. C’était là soai autorité, cl elle en avait beaucoup. Après avoir élevé treize enfants, deux fois veuve et ayant bien gagné, au terme d’une vie si laborieuse et si méritante, le repos de ses derniers jours, elle s’était retirée auprès de mon père, le plus jeune de ses fils, et là elle recommençait avec ses petits-enfants ce qu'elle avait déjà fait avec ses enfants, toujours la mère de famille, mais maintenant consacrée par le temps, de longs services d’amour, une tranquille et sereine expérience de la vie. Je la vois encore avec son modeste costume du pays, qu'elle ne voulut jamais quitter, sa taille légèrement courbée, sa démarche mesurée, son geste tempéré; mais je la vois surtout avec son sérieux et doux regard, son sourire gracieux et grave, son air de bonté, mais de volonté dans la bonté ; grand attrait en elle et grand moyen pour porter au bien ceux qu’elle aimait. L’aîné de mes frères, elle m’avait en particulière affection, et je le lui rendais; elle avait fait de moi son petit compagnon, et je ne la quittais guère. Le soir, par exemple, aux longues veillées de l’iiiver, près du foyer, ou quand il faisait grand froid, dans la tiède atmosphère de l’étable à bœufs, en un lieu disposé pour cet usage, parmi tout ce monde de serviteurs et de servantes qu’elle présidait (nous étions à la campagne dans le Beaujolais), elle-môme la quenouille eu main, elle m’avait à côté d’elle, sous son impression en quelque sorte, me parlant peu, mais ne me disant rien qui ne me restât dans l’esprit, m’avertissant, me conduisant d’un mot, d'un signe de tête, d’un sourire. Le printemps venu et parles beaux jours qu’il amenait,

M. nAMIRON.

H'to

elle m’associait aux visites qu’elle faisait à mes oncles, il mes tantes et à quelques amis, et alors encore, tout en cheminant dans ces sentiers fleuris ou ces fraîches grandes routes que nous parcourions ensemble, le plus souvent à pied, elle me continuait cette éducation do peu de mots, mais de beaucoup d’action, qui est la plus profonde et la plus durable de toutes, parce que c'est alors l’âme qui parle à l’âme, qui y gouverne et y règne du droit divin de la bonté.

« Ainsi m’élevait ma grand’môre, ainsi ai-je beaucoup reçu et beaucoup retenu d’elle. Mais nos courses hors de la maison n'étaient pas seulement pour le monde, si l’on peut sans sourire appeler ainsi les lieux et les personnes si peu mondaines et souvent si humbles que nous visitions ; elles étaient aussi pour Dieu dont les temples venaient do se rouvrir et où elle me menait méditer et prier parmi les pompes et les symboles du culte restauré. Il ne s’agissait pas entre nous, comme on le pense bien, de philosophie, mais je la voyais grave et recueillie en sa foi ; tout naïvement je me faisais grave et reciieilliàson exemple ; jela regardais et je l’imitais, je devenais son disciple par sympathie. Ce qu’elle m’enseignait, du reste, était très-simple : ne pas offenser Dieu, c'était son mot ; elle ne le prodiguait pas, mais elle savait le faire écouter et respecter, et elle en tirai ta l’occasion toute une morale et toute une religion à l’usage de l’enfant qu’elle avait sous sa garde et comme sous son aile ; et aujourd’hui que j’ai un peu plus appris et recueilli de toute main, je trouve que c’est encore à elle que je dois mon premier fonds de sagesse et peut-être le plus pur et le plus persistant de mes croyaftees. »

M. UWllltUN.

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S’il y a encore des liomnies qui legardent la philusopliie comme une forme de l’orgueil, je les exhorte à méditer cette belle page. Il est impossible de parler de soi avec plus de modestie et des autres avec plus de respect et de tendresse. On ne peut prêter plus de noblesse et de charme aux détails de cet humble intérieur, dont tant d’autres auraient rougi ; car avec Tidolâtrie ({ui nous a pris subitement pour les duchesses et les marquises, qui donc oserait parler aujourd’hui de l’étable à bœufs où il a passé, dans son enfance, les veillées d’hiver?

Mais cette pieuse direction, dont M. Damiroii a conservé un si vivant souvenir, devait avoir un terme. Le jour arriva où il fallut quitter les. champs, la rustique maison, la vénérable aïeule, pour le collège de la petite ville, puis celui-ci fut remplacé ù son tour par un des grands collèges de Paris, puis enfin s’ouvrirent les portes de l'École normale, d’où sortit, au bout de trois ans, le jeune maître destiné à continuer à la Sorbonne cette chaîne d’or si bien commencée par Royer-Collard. Chacun des changements accomplis dans sa destinée, comme autant d’étapes sur la route qu’il a parcourue, fournit à M. Damiron ou dos souvenirs pleins d’intérêt, ou des observations pleines de sagacité et de finesse que relève encore, surtout quand le cœur s’y mêle, la vivacité originale de l’expression. Au lycée Charlemagne, il rencontra, parmi ses camarades les plus âgés, M. Cousin, préludant à la gloire par des succès de collège, et déjà animé par cet esprit de prosélytisme « qui lui faisait rechercher des disciples pour tout, même pour le thème et la version. » Dans ce môme lycée il connut pour la première fois M. Villemain; mais,

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quoique jeune encore, ce n’était plus un camarade, c’était déjà un maître plein d’autorité, dont la parole éclatante ne paraissait pas à sa place dans l’obscure salle d’une classe de rhétorique, et semblait réclamer dès ce moment la coupole de l'Institut ou le grand amphithéâtre de la Sorbonne.

Ce n’est pas au lycée Charlemagne ni dans aucun autre établissement de ce genre que M. Damiron a été initié à la science dont il fut si longtemps, dans notre pays, un des plus éminents interprètes. La philosophie, dans notre système universitaire, était alors traitée comme une étrangère qu’on supporte sans la protéger, qui a droit d’asile mais non de bourgeoisie. On l’enseignait à peine ; ce qui revient à dire que chacun se faisait la sienne comme il pouvait, au hasard de ses penchants et de ses lectures; car la philosophie ne peut pas disparaître arbitrairement du cadre des études. Elle répond à un besoin aussi réel, aussi invincible que les lettres et les sciences. Refusez-lui dans l’école une place proportionnée à son importance et un empire réglé avec sagesse, elle y pénétrera malgré vous par une porte dérobée, ramassant tout ce qu’elle trouve sur son chemin et ne faisant aucun discernement entre le bien et le mal. C’est ce qui est arrivé à la génération à laquelle appartenait M. Damiron; mais heureusement l’excès du mal appela le remède. L’abandon même où on les avait laissés força M. Damiron et ses jeunes amis à aborder énergiquement tous ces grands problèmes dont la solution décide de toute notre vie, et à mettre leur raison d’accord avec leurs sentiments. Voltaire, Helvétius, d’Holbach, Rousseau lui-même et Montesquieu, à plus forte raison Condillac,

M. DAMIRON

ne pouvaient plus leur suffire. D’ailleurs, le système de Condillac était déjà ébréché par l’excellent Laromiguière;M. Royer-Collard achevait de le faire tomber en ruines pour introduire à sa place le sens droit et honnête de l’école écossaise. Ils n’avaient plus qu’à continuer, et au bout de quelques années ils inauguraient parmi nous cette brillante renaissance du spiritualisme dont il y a autant d’aveuglement que d’ingratitude à contester les effets.

Les discours aujourd’hui publiés par M. Damiron sont une des productions les plus pures de ce travail de régénération, un des fruits les plus savoureux et les plus nourrissants de cette foi ressuscitée par la philosophie. Ils ont pour but, comme je Tai déjà dit, de répondre à quelques-unes des questions les pins importantes de la morale, de la métaphysique et de la religion naturelle, par conséquent ils s’adressent, dans la pensée de d’auteur, à toutes les intelligences, ou, pour mieux dire, à toutes les âmes capables de s’intéresser aux sérieuses affaires de la vie. L’un nous démontre l’immortalité de l’âme, l’existence de la vie future par les souffrances mêmes et par les misères de la vie présente ; car souffrir est une épreuve, et l’épreuve c’est le feu qui nous purifie, c’est l’aiguillon qui nous pousse à marcher, c’est le rayon ardent qui épanouit notre âme et la fait mûrir. L’autre, nous transportant en quelque sorte de l’autre côté de la tombe et nous faisant entrevoir à la clarté de la terre les splendeurs du ciel, nous donne les moyens de pressentir ce que sera un jour, délivrée du poids de ses chaînes, l’âme en face de la vérité sans voile, contemplant la beauté dans son céleste éclat, ne connaissant plus de l’amour que les

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clans divins et les saintes extases. Les deux discours suivants nous parlent de Dieu et de l’action qu’il exerce sur chacune de ses créatures. Ils nous montrent la Providence toujours présente, non-seulement dans l’univers, mais dans l’Ame et dans ses destinées; ils nous expliquent ses voies, son gouvernement et, si je puis m’expliquer ainsi, sa politique. De la Pro\idence nous passons à la grficc, car, selon M. Damiron, il y a aussi une grâce dans l’ordre naturel et qui peut être reconnue sans humiliation parles philosophes, comme l’autre est l’objet de la foi des théologiens. Cette grâce n’est qu’une forme particulière de l’épreuve qui s’exerce parla bonté et par le secours, au lieu de se manifester par l’obstacle et par la rigueur. Enfin nous rencontrons deux dernières leçons où la science psychologique dans ce qu’elle a de plus délicat se réunit aux observations du moraliste. L’une a pour but de déûnir l’enthousiasme et l’autre les deux richesses, c’est-à-dire la richesse morale et la richesse matérielle.

Je voudrais pouvoir donner au moins une idée sommaire de chacun de ces morceaux ; mais par le sentiment qui les pénètre et qui les a inspirés, aussi bien que par les qualités personnelles de l’expression, ils échappent complètement à l’analyse. J’en félicite à la fois le public et l’auteur; le public, parce qu’il sera obligé de lire le livre, et, s’il l’a commencé, de le lire tout entier; l’auteur, parce qu’il atteindra plus sûrement le but de son œuvre, qui est, selon l’expression de Bacon, l’agrandissement du royaume de Dieu par la science.

M. GARNIER'

Ouelquc mal qu’oii dise de la pliilosopliic de nuire temps, particulièrement de l’école philosophique qui, pendant plus d’un demi-siècle, a régné en France, à peu près sans partage, dans les académies, dans les écoles et sur les sommets les plus éclairés de la société |)olie, on sera obligé de convenir, avec un peu de justice, (ju’à défaut de qualités plus rares, la fécondité et la variété ne lui manquent pas. De ses œuvres on formerait une bibliothèque assez considérable, et des hommes dans lesquels elle s’est personnifiée une galerie de portraits, tous intéressants à des degrés et ù des titres divers. Sans revenir ici sur celui d’entre eux que l’éloquence et les lettres, aussi bien que la philosophie, reconnaîtront toujours pour un ancêtre, quelles physionomies attachantes, animées ou austères, fines ou

i . Traité dus facultés de Fâme, comprenant [histoire des principales théories psychologiques, par Adolphe Garnier, professeur de philosophie il la Faculté des lettres de Paris, membre de l'Institut. 2' édition, trois volumes grand in- 18; librairieUlachette et G®.

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mélancoliques, que celles de Royer-Collard, Laromiguière, Maine de Biran, Jouffroy! Quelles âmes méditatives et onctueuses, quelles vies absorbées dans la rechçrche du vrai et dans la pratique du bien, que celles de Damiron et de Saisset ! Ils étaient l'un et l’autre plus que des écrivains, plus que des philosophes ; c'étaient des sages et des apôtres de sagesse.

M. Garnier, que la mort a surpris au milieu de ses travaux, pendant qu’il corrigeait les épreuves de son principal ouvrage, celui-là môme dont nous allons nous occuper, tient un rang distingué dans ce cercle choisi. Par la nature de ses recherches et par la méthode avec laquelle il les exécutait, il se place près de Jouffroy, dont il fut le disciple et le continuateur, comme Jouffroy lui-même a continué, en la transformant, l’école écossaise. Mais il est resté plus près de la tradition de Reid et de Dugald-Stexvart. Malgré un volume justement remarqué, et, si j’ai bonne mémoire, couronné par l’Académie française, sur les applications delà morale aux problèmes. de la politique* ; malgré un travail plus ancien, où la prétendue science de Gall et de Spurzheim est jugée avec une indulgence assez rare chez un philosophe spiritualiste^; enfin, malgré son édition, d’ailleurs si exacte et si utile, des œuvres philosophiques de Descartes®, on peut dire que l’affaire de toute sa vie a été la psychologie, c’est-à-dire la science expérimentale, descriptive, analytique de tous les phénomènes qu’éclaire la lumière de la conscience,

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