Ce volume a paru en ISiiO sous le titre de Momie sociale
2. üe la Phrénologie et de lu Psychologie comparées, Uu volume in 8®; Paris, librairie Hachette et C®, 1839.
3 Quatre volumes in-8"j librairie Hachette et C®, 183* et 1833.
M. GARNIEII.
de toutes les facultés qui concourent à notre vie intellectuelle et morale.
Broussais ne pouvait comprendre qu’on se fermât les yeux et qu’on se bouchât les oreilles pour s’écouter penser. C’est par cette image que l’auteur de l’hrita^ tion et de la Folie essayait de démontrer la stérilité et le néant des études psychologiques. Ce qui est vrai, c’est qu’elles réclament une rare puissance de réflexion et de concentration, un empire presque absolu sur soimême, une patience à toute épreuve, une résolution inébranlable, une délicatesse de constitution qui ne nous permet d’ignorer aucun des mouvements de la nature humaine, et une force de résistance qui nous donne le pouvoir de les dominer afin de les observer et, quand cela est possible, de les décomposer à loisir. C’est peu de se mettre au-dessus du tumulte extérieur, des séductions de la nature, des distractions et des entraînements de la société ; il faut encore, jusqu'à ce qu’on se croie sûr de n’avoir rien oublié dans ce difficile inventaire de tous les matériaux dont nous sommes formés intérieurement, de tous les ressorts de notre âme et de notre intelligence, avoir le courage d’ajourner les plus brûlants problèmes, ceux qui irritent à juste titre l’impatiente curiosité, non-seulement de la science, mais du cœur humain.
Ces qualités, M. Garnier les a possédées dans une belle mesure, en y joignant la finesse de l’esprit, la réserve du bon sens et tout à la fois la décision des âmes convaincues, de celles qui croient à la puissance de la raison et à l’existence de la vérité. Ces qualités, il les a exercées avec une persévérance égale dans la bonne et dans la mauvaise fortune, avec une constance
M. GARNIER
supérieure aux cruelles épreuves de ses dernières années et avec cette douce indépendance qui, sans fermer son cœur au respect de ses devanciers, à l’admiration de ses maîtres, lui permettait d’être lui-même, de rester uni à l’école qui l’avait formé, à laquelle il devait sa méthode et ses principes, avec une physionomie parfaitement distincte. Grâce à cette disposition, il n’a pas cru, comme M. Jouffroy, que l’étude analytique des phénomènes de l’âme devait, pendant longtemps encore, demeurer isolée de la discussion des problèmes, et qu’il fallût attendre, pour aborder celle-ci d’une manière efficace, que celle-là fût arrivée à son dernier terme de perfection. Il a constamment mêlé Tune à l’autre ces deux parties inséparables d’une même science. A mesure que les faits se présentent à son esprit, chacun avec son caractère distinctif et ses lois particulières ; à mesure que les facultés, sous son regard attentif, se dégagent les unes des autres et toutes ensemble des propriétés de l’organisme, il en fait sortir une solution immédiate des principales questions de la morale, de la métaphysique et de la religion naturelle; il en tire des conséquences sur la nature et le principe de l’âme, sur le rôle et l’étendue de la liberté, sur l’existence de Dieu et de la loi du devoir, sur les rapports de nos idées avec les choses, sur la destinée de l’homme, sur la place qu’il occupe dans l’ensemble des êtres. C’est en vain, du reste, qu’on s’est flatté de faire autrement. On n’ctudie pas la constitution intérieure de l’âme humaine avec l’indifférence profonde, avec le désintéressement parfait qu’on apporte à une dissection d’anatomie ou à une analyse chimique. En dépit de la résolution contraire, notre pensée court au-
M. UARNIER.
devant des résultats; elle les saisit pour ne plus les quitter dès qu’elle conunence à les apercevoir, et cette impatience môme, pour qui sait la comprendre, n’est pas un fait de médiocre importance.
Attaché avant tout aux règles sévères de l’observation intérieure qui nous montre, à la lumière de notre propre conscience, le fond commun de la nature humaine; plein de mépris pour ce matérialisme grossier qui, méconnaissant l’unité essentielle, l’unité spirituelle de notre espèce, sous la diversité infinie des formes extérieures, veut tout expliquer par les races, les climats, le sol, l’éducation, les habitudes, les accidents les plus superficiels, M. Garnier n’est pas tellement absorbé en lui-mème qu’il dédaigne de confronter les résultats de la méthode psychologique avec les témoignages de l’histoire, les récits des voyageurs, les observations des moralistes. Les actions de l’homme, celles-là du moins qui nous offrent une certaine suite dans le temps et une certaine uniformité dans l’espace, ne sont-elles pas en efiet la manifestation visible de son esprit et comme l’écho de sa pènsée? M. Garnier ne s’en tient pas à ce seul moyen de contrôle : toutes les fois qu’il vient de terminer ses recherches sur quelque point essentiel, il expose en regard de sa propre doctrine celles de tous les philosophes anciens et modernes qui ont traité avec quelque étendue et quelque autorité le même sujet; en les exposant, il les justifie ou les combat, selon qu’elles se rapprochent ou qu’elles s’éloignent de la sienne. On voit ainsi presque l’histoire de la philosophie tout entière appelée à concourir, fragment par fragment, à un traité de psychologie.
M. CAUNIER.
Ce traité est sans contredit le plus complet de tous ceux que nous possédons, au moins en France et depuis que la psychologie est reconnue pour une branche distincte de la philosophie. Mais ce n’est là qu’une de ses moindres qualités, quoiqu’elle soit loin d’être méprisable. Image fidèle d’un enseignement qui a pendant de longues années, à la F’aculté des lettres de Paris, charmé un nombreux auditoire et formé à l’Ecole normale plusieurs générations de professeurs de philosophie, le livre de M. Garnier se distingue nonseulement par l’aisance et la limpidité, par la familiarité élégante et presque affectueuse du style, mais aussi par la netteté, l’élévation soutenue et quelquefois l’originalité de la pensée. Ne pouvant ni ne Voulant suivre l’auteur dans le vaste plan qu’il s’est tracé et dans les détails infinis à travers lesquels il en poursuit l’exécution, je me contenterai d’en citer deux ou trois exemples.
On sait que les philosophes de l’école spiritualiste réduisent toutes les facultés de l’âme humaine à trois principales : la faculté de sentir ou la sensibilité ; la faculté de penser et de connaître ou l’intelligence ; et enfin la volonté. A ces trois facultés M. Garnier en ajoute une quatrième, à laquelle il donne le nom de faculté motrice. C’est celle dont le rôle consiste à imprimer le mouvement aux diverses parties de notre corps et à notre corps tout entier, rôle qui a été faussement attribué à la puissance de vouloir.
A première vue, il semble que ce soit une question assez indifférente que la faculté motrice se confonde avec la volonté ou qu’elle s’en distingue ; mais en y regardant de près, on est d’un autre avis. « Le moi,
M. gahmkh.
ditM. Garnier ne peut vouloir faire que ce qu’il a fait d’abord involontairement et par lui-même. Je ne puis vouloir user que d’un pouvoir que je me connais, et je ne puis le connaître que si je l’ai exercé sans le vouloir. )) Cela est incontestable. Mais une fois hors de la volonté, la faculté motrice n’est-elle point par là même hors de la conscience? Les mouvements qui échappent à notre conscience ne sonl-ils pas précisément ceux que, sous l’empire de l’habitude ou sous l’empire de l’instinct, nous avons exécutés involontairement? Donnons encore la parole àM. Garnier. «A peine la créature humaine est-elle déposée sur sa première couche, qu’elle meut ses lèvres, agite ses membres, et tend les muscles de la poitrine et de la gorge qui produisent la voix et le cri » Il est hors de doute que la conscience, aussi bien que la volonté, est complètement absente de ces premiers mouvements. Si pourtant ces mouvements et tous ceux qui leur ressemblent sont produits par une faculté de Tàme, ou, pour parler plus exactement, par l’âme elle-même, on sera forcé de convenir que l’âme n’est pas renfermée dans les limites de la conscience et de la pensée. Pourquoi, dès-lors, ne serait-elle pas le principe de la vie, comme elle est le principe de la volonté et de l’intelligence? C’est l’opinion que M. Bouillier, dans un livre justement remarqué, soutient avec beaucoup de science et de talent. M. Garnier, plus réservé, n’accorde à cette opinion que la valeur d’une ingénieuse hypothèse. Ce n’est pas une inconséquence, comme on pourrait le
). Traité des facultés de l'ùme, t. l'^f, p. 77. 2. ibid.
M. GAHNIER.
croire; car il y a une énorme distance entre les mouvements aveugles qui s’accomplissent par la force de l’instinct ou de l’habitude, et les fonctions purement organiques, que nous partageons avec tout le règne animal. On peut faire entrer les premiers dans les attributions de l’ûme humaine et réserver les dernières à un autre principe. Seulement, si Ton craint de compromettre la dignité de l’âme en la mêlant ainsi à toutes les affaires du corps, je ne vois pas pourquoi la force motrice ne serait point considérée comme un état inférieur de la volonté, comme une volonté encore engagée, en quelque sorte, dans les liens de la matière.
Ce mélange de prudence et de hardiesse qui a conduit M. Garnier sur le seuil de l’animisme sans lui permettre de le franchir, nous explique aussi en grande partie sa théorie de la raison. En laissant de côté la philosophie de Locke et de Condillac , qu’aucun effort de dialectique ni aucun artifice de style ne rendront à la lumière, on ne rencontre aujourd’hui, sur la valeur et la légitimité des principes de la raison humaine, que trois systèmes. Selon les uns, ces prétendus principes, ces idées nécessaires, comme on les appelle encore, ces vérités premières dans lesquelles nous croyons trouver la source et la garantie infaillible de toute vérité, ne sont pas autre chose que les lois de la nature humaine, que le cadre dans lequel notre pensée est obligée de recueillir les phénomènes de l’expérience, mais qui par lui-môme ne nous apprend rien sur la nature et l’existence des êtres, et se réduit à une pure forme, absolument vide de réalité. Cette doctrine est celle que Kant a enseignée il y a un siècle, en lui donnant pour contrepoids un sentiment énergique de la loi morale, et qui,
Digilized by Googlc
M. ÜAHMlblR.
aujourd’hui, cliercheù se faire illusion sur son originalité sous le nom de positivisme. Selon les autres, les lois de la pensée humaine sont les lois mômes de l’existence ; les idées de notre raison et l’ordre dans lequel elles s’engendrent les unes les autres ne sont pas seulement les formes sous lesquelles les choses se manifestent à notre esprit, ce sont les choses elles-mêmes, ou du moins leur essence intime, leur substance et l’ordre dans lequel elle se développe ou se réalise; en sorte que l’être et la pensée sont absolument confondus, et qu’il n’y a dans l’être rien de plus, rien de moins que dans la pensée. Tel est le fond sur lequel repose toute la philosophie hégélienne, qui n’est elle-même qu’une expression plus systématique et plus savante de la philosophie de Spinoza. Enfin, une troisième manière de résoudre la question , c’est que notre raison n’ayant pas son principe en elle-même, ou ne pouvant, à cause de son infirmité, apercevoir en ellemême le dernier terme de l’intelligence, il faut la considérer comme une simple communication répartie à l’homme dans une certaine mesure par une raison plus haute et plus parfaite, la seule qui soit digne, à proprement parler, du nom de raison, parce que, souveraine et absolue, elle ne connaît ni limite ni défaillance. Par conséquent, toutes les perfections dont nous avons seulement l’idée, ou que nous nous bornons à concevoir, existent en réalité dans cette raison suprême et dans l’Ètre divin dont elle est en quelque sorte la voix et la parole. A l’école philosophique qui professe ces principes appartiennent les grands noms de Platon, de Leibniz et de Descartes.
M. Garnier ne se prononce pour aucune de ces opi-
M. GARNIER
3ti0
nions. Adversaire déclaré du scepticisme et du panthéisme, à quelque époque qu’ils appartiennent et quelque autorité qu’ils invoquent en leur faveur, il n’admet pas non plus la doctrine platonicienne. La raison, selon lui, nous révèle bien l’existence d’un Dieu éternel, d’un Dieu infini, cause première des phénomènes de la nature, parce que nous avons une perception réelle de l’éternité, de l’immensité et du rapport nécessaire qui relie tous les phénomènes à une cause; mais la raison ne nous apprend rien de l’existence d’un être parfait, parce que la perfection et tous les attributs dont elle se compose, tels que la bonté, la beauté, la justice, la sagesse, ne sont pas plus réels pour notre esprit que le carré parfait, le triangle parfait et les autres figures de géométrie. Ce sont des idées que nous concevons^ non des qualités effectives que nous puissions percevoir ou qui soient l’objet d’une véritable connaissance.
Cependant, dès que nous avons reconnu une cause première à laquelle, par la perception de l’espace et du temps, nous accordons les proportions de l’infini, il nous est impossible de nous en tenir là, et de ne pas joindre à ces caractères purement métaphysiques les attributs moraux qui fout de Dieu le père du genre humain, le créateur et la providence du monde, le principe de toute puissance et de toute sagesse, la source inépuisable de toute bonté, en un mot, l’étre dans lequel l’idée de perfection est réalisée. D’où nous vient cette persuasion, puisque la raison nous la refuse? Elle nous vient, selon M. Garnier, de la foi ; non pas de cette foi qui se dit révélée et que nous apprenons par l’enseignement ou par la tradition, mais d’une foi
Digilized by Googli
M. (ivUMtH.
naturelle comme la vie et la pensée, bien qu’elle se développe par la réflexion, aussi nécessaire à notre âme que la respiration l’est à notre corps, et qui, mêlée de lumière et de ténèbres, affirme ce qu’elle ne comprend pas, adore ce qu’elle ne peut définir. Voici d’ailleurs comment M. Garnier lui-même exprime l’idée qu’il s’est faite de cette puissance :
« La véritable piété est de croire à Dieu et de l’ignorer. Croyons à l’existence et à la perfection de Dieu, et interdisons-nous sur le reste toute indiscrète curiosité. Dieu a voulu nous demeurer inconnu; c’est presqu’un sacrilège que de chercher à soulever le voile dont il s’est couvert. Quand saint Paul disait aux Athéniens : « J’ai vu en passant un de vos autels dédié aux « dieux inconnus, et je vous annonce ce dieu que vous « adorez sans le connaître,» il ne prétendait pas divulguer tous les secrets ; au contraire, il en apportait de nouveaux. La chute du premier homme et la punition des enfants pour la faute du père, le salut des hommes dû aux mérites de Jésus-Christ, l’incarnation d’ùn Dieu, le Dieu un et triple, tous ces dogmes sont, non pas des explications, mais des mystères. La foi naturelle a aussi ses obscurités : Comment Dieu a-t-il créé le monde? Pourquoi l’a-t-il créé? Pourquoi y a-t-il introduit la souffrance physique et la souffrance morale? Tous ces problèmes sont insolubles ou ne sont qu’en partie résolus... Si le chrétien s’incline devant les obscurités de sa croyance, tenons aussi pour vraiment religieux celui qui accepte sans révolte les mystères de la foi naturelle ‘ . »