‹ Moralistes et philosophesChapitre 61 sur 81 · P. 30 et · texte numérisé non relu

P. 30 et

M. BAHTIIÉLEMY SAINT-IIILAIRE.

On ne se figurerait guère que c’est un adversaire des stoïciens, et un adversaire plus que sévère, qui s’exprime en ces termes. Non, mille fois non, le bonheur ne dépend pas de nous ; il n’existe pas, comme on l’a pensé, un art d'être heureux ^ parce qu’il ne suffit point, pour être heureux, d’être homme de bien. Si la vertu nous procure ces jouissances ineffables qui sont comme une avance sur notre céleste héritage, elle nous commande aussi de cruels sacrifices, et ce n’est qu’au prix de ces sacrifices que nous accomplissons ses lois. Nous n’avons pas seulement une conscience qui nous rassure sur nous-mêmes quand nous avons fait ce que nous devons ; nous avons aussi un cœur qui rend nécessaires à notre existence l’existence, la félicité, l’honneur de ceux que nous aimons, de ceux que la nature ou le devoir ont confiés à notre dévouement ; et lorsque nous avons été frappés dans cette partie la plus chère et la plus sensible de notre être, quand la flamme qui échauffait notre foyer s’est éteinte, quand la désolation et la ruine ont pris possession de notre patrie, est-il en notre pouvoir de ne pas souffrir, ou peut-on dire que nos souffrances ne sont que le juste châtiment de notre tendresse? La morale même du Portique n’allait point jusque-là. Par un étrange abu^ de mots, elle niait que la douleur fût un mal ; elle n’en faisait pas la punition méritée des plus légitimes affections. S’il fallait, pour être heureux, faire le vide dans son cœur, qui voudrait d’un bonheur acheté à un tel prix? La vertu même, soumise à cette condition, ne deviendrait-elle pas ce fantôme épouvantable dontparle Montaigne? M. Saintllilaire, sans s’en apercevoir, proteste contre l’exagération do sa propre pensée, lorsque, à la place de ce

H7G M. BARTHÉLEMY SAINT-HILAIUE.

bonheur soumis h notre volonté, il introduit tout à coup l’image et le nom de la résignation.

- Mais la mesureest si naturelle à l’esprit de M. Saint- Hilaire, qu’il ne tarde pas à la retrouver en nous parlant des rapports de la morale avec la politique. Sans permettre que les saintes lois de la conscience soient sacrifiées dans aucun cas à des considérations tirées de l’utilité générale; en demandant que les peuples, que la société prise en masse soient soumis aux mêmes règles que les individus, il reconnaît que cet accord n’est point facile ; il convient qu’on ne gouverne pas une aveugle multitude comme un honnête homme, comme un sage se gouverne lui-même; il voit les dangers qui circonviennent l’homme d’État, les événements qui l’entraînent et les illusions de son patriotisme qui lui représentent comme honnête tout ce qui est utile ; il ne croit pas que l’alliance de la politique et de la morale fût prête à s’accomplir, même si le pouvoir souverain, selon le vœu de Platon, était partout entre les mains des philosophes. Mais il se console en pensant que les vrais intérêts des nations sont inséparables de la justice, et que tout ce qui est profitable aux uns est aussi une conquête pour l’autre. Les perfectionnements de l’ordre social, les progrès de la moralité humaine qu’il est impossible d’espérer de la raison toute seule, il faut savoir les attendre de cette loi salutaire et de l’action secrète de la Providence, « dont la part, dit M. Saint- Hilaire, est bien plus grande encore dans le destin des empires que dans le destin des individus. »

■ On est modeste pour ce qu’on aime autant que pour soi. M. Saint-IIilaire l’est peut-être trop pour le compte de la philosophie. Il oublie ce qu’elle a fait de bien

M. BARTFIÉLEMY SAINT-HILAIRE. 377

aux hommes quand elle était assise sur le trône de l’univers avec Antonin le Pieux et Marc Aurèle. 11 oublie ce que lui doit ce monument immortel de la jurisprudence romaine, qui n’inspire par moins d’admiration à Bossuet qu’à Montesquieu, et qui sert de base encore aujourd’hui à la législation civile des peuples les plus éclairés. Il oublie que depuis Grotius jusqu’à la fin du dix-huitième siècle elle n’a pas exercé une moindre ni moins salutaire influence sur le droit public et sur les relations mutuelles des peuples. Il oublie enfin qu’au nombre de ses ouvrages est la Révolution de 1789, cette régénération d’un grand peuple, on peut dire de l’Europe, par la justice et la liberté, et qui poursuit depuis soixante ans sa marche triomphale au milieu des péripéties les plus étranges, à travers les obstacles les plus opposés, sans daigner même apercevoir une petite poignée d’ennemis réduits à remplacer la raison par l’injure et la force par le bruit. Mais cette observation ne détruit pas les sentiments avec lesquels M. Saint-Hilaire veut qu’on assiste à la marche des choses humaines : indulgence et patience. Ces deux préceptes dans la bouche d’un homme qui n’a jamais transigé avec ses principes, et qui, après leur avoir sacrifié les plus grands avantages, les a vus succomber, sont un bel enseignement. Seuls ils suffiraient pour nous convaincre que la politique peut emprunter à la morale d’utiles leçons, ou, pour me servir de la belle expression de Kant, que la place de la Politique est aux genoux de la Morale.

J’aime aussi qu’un philosophe fasse intervenir la Providence dans le gouvernement des sociétés, pourvu que cette croyance ne tombe point dans l’erreur, si

37« M. IfAHTlIÊLK.MY SAlNT-HILAlRE.

fréquente aujourd’hui, du fatalisme historique; pourvu qu’elle reconnaisse dans la liberté des peuples la conséquence et la garantie de celle des individus; car que deviendrait celle-ci, et avec elle la régie du devoir, la prudence aussi bien que la justice, si les hommes réunis en société, travaillant ensemble à une fin commune, ou placés à la tête de leurs semblables, cessaient absolument de s’appartenir et de porter la responsabilité de leurs œuvres? Puisque les nations, les gouvernements se parent avec orgueil de ce qui tourne à leur gloire, comment s’empêcher de leur attribuer également ce qui fait leur honte? En serait-il de nos ûmes comme de certains corps dont la nature est complètement changée dés qu’ils se combinent les uns avec les autres? M. Saint-Hilaire n’est pas tombé dans cette contradiction ; mais puisqu’il possède le talent de dire beaucoup en peu de mots, il aurait pu donner à sa pensée quelques développements nécessaires sans dépasser les bornes de son sujet.

Ce n’est pas assez de dire que M. Saint-Hilaire est un philosophe spiritualiste ; les vérités du spiritualisme, justement confondues dans son esprit avec celles de la morale, sont arrivées pour lui à un tel degré d’évidence, qu’il les voit, pour ainsi parler, et qu’il les touche du doigt. «La science morale, dépassant cette existence terrestre, pénètre de l’homme d’où elle part jusqu’à Dieu, et elle affirme la vie future avec les récompenses et les peines aussi résolûment qu’elle affirme la vie présente. Ce ne sont pas là des hypothèses gratuites... ce sont des conséquences aussi certaines que les faits incontestables d’où la raison les tire *. »

Page 1