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L’exagération du spiritualisme, c’est le mysticisme, non moins à craindre quelquefois que le matérialisme lui-même. M. Saint-Hilaire a su éviter cet écueil. La certitude que lui donnent l’existence de l’âme et ses destinées immortelles ne le rend pas injuste pour le corps. Le corps n’est pas pour lui un ennemi, mais un instrument dont il faut savoir se servir, un allié avec lequel il faut savoir vivre, tout en l’observant et en lui résistant quelquefois. Si, également éloignés d’une coupable faiblesse et d’une rigueur contraire aux desseins de Dieu, nous prenons l’habitude de le tempérer et de le contenir, l’ordre que nous aurons établi dans son économie remontera jusqu’à l’âme ; nous nous montrerons fidèles au précepte antique : Mens sana in corpore sano.
On voit, par cette rapide mais fidèle analyse, quel est l’esprit général qui anime M. Saint-Hilaire. J’oserais le définir : la tempérance unie à la force. Le doute et l’exagération lui répugnent également. Il sait, avec des convictions inébranlables, se maintenir à l’abri de tout excès et rester dans ce milieu difficile qui, selon les idées d’Aristote, est la sagesse même. C’est ainsi qu’il cherche à concilier les lois inflexibles de la morale avec l’indulgence qu’on doit à la politique et à l’histoire. C’est ainsi que l’idée de la liberté ne fait aucun tort, à ses yeux, à l’intervention de la Providence dans le gouvernement du genre humain. C’est ainsi que ses principes spiritualistes et sa foi dans une autre vie qui, pour être le fruit de la raison, n’en est pas moinç ardente, ne l’empêchent pas de reconnaître les droits du corps, les conditions de la vie présente, les devoirs que nous impose l’union de l’esprit avec la matière.
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Ce n’est peut-être pas le plus sûr moyen de briller, car le public a pris l’habitude de ne se laisser ébranler que par l’audace et le paradoxe. Pour obtenir ses faveurs, il faut se présenter devant lui le poing sur la hanche, la bouche pleine de dédains et de tranchantes affirmations, jetant l’insulte aux plus éclatantes renommées, n’épargnant pas plus les principes que les hommes, le bon sens que la gloire, et annonçant que le monde, enseveli jusqu’alors dans les ténèbres, va naître à la lumière. Mais la route qu’a choisie M. Saint- Hilaire n’en est pas moins la meilleure. C’est celle qu’ont toujours suivie les esprits droits et les âmes honnêtes. C’est la seule qui conduise à la vérité, à la science, à l’estime des gens de bien. L’autre ne mène qu’aux abîmes.
Après avoir exposé ses vues sur la morale elle-même, M. Saint-Hilaire trace à grands traits l’histoire de cette science, en montrant avec soin ce qu’elle a gagné ou perdu, ce qu’il y a de vrai ou de faux dans chacune des doctrines qu’elle a mises au jour. Borné par la place qu’il a choisie pour cette étude; ne voulant pas, au lieu d’une préface, écrire un livre dans un autre, il renferme toute l’histoire de la morale dans quatre grands systèmes ; ceux de Platon, d’Aristote, de Kant et des stoïciens.
Toutes les qualités qui distinguent M. Saint-Hilaire on les trouve dans ce morceau, associées de la manière la plus heureuse : la vigueur et la noblesse du style, la fermeté des principes, la netteté des jugements, la richesse de l’érudition et la variété des connaissances. Je citerai particulièrement, comme un modèle d’exposition et de critique, les pages qui concernent Platon et
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Aristote. Tout prévenu qu’il est en faveur de Platon, et ce n’est pas assez dire, quelles que soient pour l’auteur du Phédon son admiration et sa tendresse, il a le courage de combattre ses idées équivoques sur la liberté, et, tout en les combattant, il a l’art de les expliquer par les plus nobles causes. Au contraire, plus porté envers Aristote à la sévérité qu’à l’indulgence, il fait ressortir ce qu’il y a dans ses théories de profondément sensé et quelquefois de généreux. Il rappelle ses belles pages sur l’amitié, sur la justice, sur la grandeur d’âme, sur les charmes et la perfection de la vie contemplative. 11 le défend avec autant de force que d’équité contre Kant, qui, à l’exemple dé tout son siècle, le combattait sans le connaître.
Cependant, comme je l’ai déjà annoncé, ces aperçus historiques donnent lieu à plus d’une objection, soulèvent plus d’une difficulté, au moins dans mon esprit. Je ne blâme rien, je ne rejette rien ; mais j’ai des doutes que j’exposerai avec le même sentiment d’où partent mon adhésion et ma sympathie.
La première objection que j’adresserai à M. Barthélemy Saint-Hilaire se rapporte à l’objet même qu’il a traité et au plan qu’il a suivi dans la partie historique de son travail. En tête d’une traduction de la Morale d’Aristote^ ce qui convenait le mieux peut-être, ce qui répondait le plus directement à l’attente du lecteur, c’étaient quelques considérations sur l’origine de ce système, sur les éléments qu’il a empruntés aux systèmes antérieurs, et par-dessus tout sur l’influence qu’il a exercée au milieu de la ferveur religieuse du moyen âge. Il n’aurait pas été sans intérêt, par exemple, de voir les plus illustres docteurs du treizième siècle, un
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saint Thomas d’Aquin, un Gilles de Rome {Ægidim Romanus), défendre l’institution de l’esclavage par les mêmes raisons que le philosophe grec. U'aurait été utile de montrer que si le prêt à intérêt, frappé d’une réprobation unanime, était relégué à cette époque parmi les industries les plus infâmes, c’était moins au nom de l’Ecriture sainte que par cette raison péripatéticienne, qu’il est contre la nature qu’une chose inanimée comme l’argent puisse se reproduire. Un autre fait non moins curieux à observer, c’était la manière dont les principes d’Aristote, grâce à une interprétation bienveillante, ont fini par s’associer et même par se confondre avec le mysticisme chrétien.
Au lieu de cette histoire particulière delà morale aristotélicienne, M. Saint-Hilaire a mieux aimé embrasser les destinées de la morale en général. C’était son droit, je le veux bien, mais il fallait en accepter les conséquences. Or, je ne peux pas admettre que l’histoire de la morale soit renfermée tout entière dans les quatre systèmes de Platon, d’Aristote, des stoïciens et de Kant. Avant Platon et avant Socrate ne trouve-t-on pas l’école de Pythagore, et après les stoïciens celle d’Alexandrie? La première avait surtout un caractère moral et religieux ; sou enseignement avait laissé des traces profondes non-seulement dans les idées, mais dans les mœurs et dans les institutions de l’ancienne Grèce, et c’est un fait incontesté que l’auteur du Phédon lui a fait des emprunts importants. La seconde n’est pas tellement plongée dans l’extase , degré suprême de ses mystiques spéculations, qu’elle n’ait aussi une doctrine, et unedoctrine originale sur la vertu. C’est d’ailleurs une nécessité pour le mysticisme en général de mettre sa morale
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d’accord avec sa métaphysique, de présenter à l’homme un idéal de perfection conforme à ses principes. La morale mystique, que l’école d’Alexandrie nous montre sous une de ses formes les plus éclatantes, a joué un trop grand rôle dans l’histoire de l’humanité pour qu’il soit permis de la passer sous silence.
L’école d’Alexandrie nous place naturellement sur la frontière de l’Orient, à laquelle touche aussi l’école de Pythagore, et je m’étonne que M. Saint-Hilaire n’ait jeté qu"un regard de mépris sur cet antique berceau de toute civilisation. « En fait de morale, dit-il *, c’est à la philosophie grecque que nous devons tout. )) — « La Grèce, notre mère, a plus fait encore pour nos âmes que pour nos esprits; elle a plus contribué à former nos mœurs qu’à éclairer nos intelligences » Un tel jugement, rendu par un esprit aussi élevé et aussi austère, est fait pour exciter l’étonnement. Sans retirer la conviction que j’ai exprimée précédemmentj j’abandonne pour un instant à la sévérité de M. Saint-Hilaire le bouddhisme, le brahmanisme et toutes ces doctrines du haut Orient qu’une érudition récente n’a peut-être pas encore achevé de débrouiller ; mais quoi! n’y a-t-il pas un Orient plus rapproché de nous, plus familier et plus cher que la Grèce elle-même aux peuples de l’Occident? Qui donc a enseigné pour la première fois que les hommes ont été créés à l’image de Dieu^ qu’ils descendent tous d’un même père, qu’ils sont tous liés les uns aux autres par une double fraternité, la fraternité humaine et la fraternité divine, celle de la chair et celle de l’esprit, que leur loi commune
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est de s’aimer les uns les autres, que le premier devoir de chacun d’eux est d’aimer son prochain comme luimême et Dieu plus que lui-même, qu’il ne faut garder dans son cœur aucun ressentiment, qu’il faut faire du bien môme à son ennemi, qu’il faut lui ramener l’agneau ou le bœuf qu’il a perdu, qu’il faut lui aider à décharger son âne succombant sous le fardeau, qu’il faut aimer jusqu’à l’oppresseur étranger par qui nos ancêtres furent réduits en esclavage, que l’envie, l’injustice, l’impureté, l’orgueil doivent être bannis nonseulement de nos actions, mais de nos plus secrètes pensées? Toutes ces maximes, dont chacune est la traduction presque littérale d’un texte, sont empruntées aux livres hébreux et ont été connues neuf à dix siècles avant le Phédon. Elles ne sont pas restées enfermées dans l’enceinte d’une école; elles ont formé la nourriture intellectuelle de tout un peuple, qui à son tour les a enseignées à la partie la plus éclairée du genre humain.
Faut-il dire toute ma pensée? La Grèce est la patrie de la liberté, au moins dans l’ordre politique, de la poésie, de l’éloquence, de la philosophie et des arts. Elle nous a légué de sublimes exemples de patriotisme, des modèles inimitables dans l’art d’exciter et de peindre les passions, des chefs-d’œuvre qui paraissent être le secret de la beauté dérobé à Dieu même. L’imagination, la parole, le raisonnement ont produit chez elle des ouvrages si achevés, qu’il ne reste qu’à lui demander des leçons ou à retomber dans la barbarie. Mais elle n’a jamais brillé par le sentiment moral ; elle ii’a rien fait ou a fait peu pour nos âmes et pour nos mœurs. Je ne parlerai ni des sophistes de profession, j
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ni de Démocrite, ni des cyniques, ni de Pyrrhon, ni d’Epicure. J’applaudis à ces paroles de M. Saint-Hilaire : « Pourquoi faire à des doctrines dépravées l’honneur d’une réfutation ? » Mais n’y a-t-il pas dans Platon lui-même des idées qui révoltent l’humanité, la pudeur, la dignité humaine? Qui donc a le premier cherché l’idéal de la société dans la communauté des biens et des femmes et dans un régime politique imité des nations les plus asservies? Qui donc a imaginé, comme une autre condition de la perfection humaine, d’arracher les femmes au sanctuaire de la famille pour les traîner sur la place publique, dans les gymnases, sur les champs de bataille, sans leur offrir en compensation de leur pudeur outragée, de leurs grâces anéanties, de leur doux ascendant méconnu, l’égalité chimérique qu’on a rêvée pour elles dans ces derniers temps? Aveuglé par les lois et par les pratiques infâmes de plusieurs villes de son pays, Platon n’a-t-il pas autorisé l’avortement ? N’a-t-il point permis l’exposition des enfants contrefaits ou de ceux qui excédaient le chiffre légal de la population * ? N’est-ce pas lui encore qui, frappant sans pitié comme sans justice le coupable dans l’innocent, a prescrit de laisser mourir de faim les enfants issus d’un commerce incestueux ^?
On chercherait en vain de pareilles aberrations, je ne dis pas dans les livres hébreux, mais dans le code de Zoroastre ou dans la législation, à plus forte raison dans la philosophie bouddhique. Je crains de me rendre coupable d’un sacrilège en citant à côté du plus grand
1. Voyez la République, liv. V, p. 273, de la traduction de M. Cousin, et les Loùi, également liv. V.