‹ Moralistes et philosophesChapitre 64 sur 81 · traductiou de M, Paulhier · texte numérisé non relu

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AI. UAHTHÈLEMY SAIiNT-lULAlRE; 3g7

très côtés. Tandis que l’Orient est la patrie des croyants, des prophètes et des saints, la Grèce n’a jamais produit que des artistes, des poètes et des philosophes. Je dirais volontiers que ce qui la gagne h la vertu, c’est encore plus le beau que le bien, et le raisonnement que la conscience. Le raisonnement fait les systèmes, la conscience ne donne que les principes. Mais l’histoire de la morale ne doit-elle pas tenir compte des uns comme des autres? par conséquent l’Orient n’y a-t-il pas sa place, marquée d’avance, aussi bien que la Grèce?

L e.xcès de sévérité que je viens de reprocher à M. Saint-Hilaire devient encore plus évident quand on passe avec lui de 1 antiquité aux temps modernes. Quoi! depuis les derniers stoïciens, depuis Epictète jusqu’à l’époque où nous vivons, il n’y a pas eu dans le monde un autre moraliste vraiment digne d’occuper l’histoire que 1 auteur de la Critique de la raison pure? J’ écarte, encore une fois, ceux qui cherchent à nier ou à corrompre les principes de la morale, un Spinoza, un Hobbes, un Helvétius, un Bentham ; mais n’y avait-il pas mémo lieu d accorder un souvenir aux doctrines si profondes et si élevées de Malebranche, de Leibniz de Wolf, de Cumberland, et aux théories si ingénieuses et si fines de Shaftesbury, de Hutcheson, d’Adam Smith? La morale de Malebranche, quoique fondée sur l’amour de Dieu, n’est cependant pas la même que celle de Platon ou des mystiques d’Alexandrie. La morale de Leibniz, édifiée sur le môme principe et tout à la fois sur l’idée du devoir, n’est pas non plus dépourvue d originalité. Si le système de Wolf, en imposant

1. Les idées de Leibniz .«ur la morale sont l’objet principal de quelques-uns des écrits que Dutens a réunis bous le nom de Juiisprudentüi,

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à tous nos actes la règle de la perfection, a beaucoup de ressemblance avec celui du Portique, en revanche Smith et Hutcheson ont été les créateurs, ou tout au moins les plus savants interprètes de la morale du sentiment. Cette morale n’est pas restée à l’état de spéculation ; elle a fait une certaine figure dans le monde. C’est elle qui, sous une forme plus simple et plus populaire, a inspiré en France la plupart des philosophes, des publicistes et des romanciers du dix-huitième siècle. Elle se montre également chez Rousseau et chez Voltaire, mais surtout chez Rousseau. Elle passe de V Emile et de la Nouvelle //e/oïse jusque dans les harangues de nos assemblées révolutionnaires.

J’aurais encore une lacune plus importante à signaler dans l’œuvre de M. Saint-Hilaire, L’histoire de la morale, quand on veut la regarder de haut, ne se sépare point de l’histoire du droit naturel ; car les relations de l’homme avec ses semblables sont subordonnées aux devoirs qu’il s’impose à lui-même et à l'idée qu’il s’est faite de la loi générale de ses actions. On comprend sans peine que la famille, la société civile, la société politique, les rapports nécessaires qui existent entre les peuples dans la paix ou dans la guerre, seront établis sur des bases toutes différentes, selon qu’on prendra pour règle l’intérêt ou le devoir, la justice ou la force. Or, c’est dans ces questions surtout que la raison humaine a marché à grands pas. C’est là que l’esprit moderne se montre avec tous ses avantages.

Prenons le travail de M. Saint-Hilaire, non pour ce qu’il veut être, mais pour ce qu’il est, pour une étude particulière sur quatre systèmes choisis entre

tous les autres. Avec ce caractère plus modeste il a tout à gagner : il échappe au.x objections et ne laisse plus voir que le talent dont il est une des productions'' les plus importantes. Il y a cependant deux points sur lesquels il me reste encore à faire quelques réserves : le jugement que M. Saint-Hilaire prononce sur la morale stoïcienne, ou, pour parler plus exactement, l’arrêt qu’il rend contre elle, et l’appréciation qu’il fait de la morale de Kant.

J’ai déjà dit que M. Saint-Hilaire, avec une pente d’esprit et de caractère évidemment favorable au stoïcisme, se montre pour cette noble philosophie d’une sévérité qui va jusqu’à l’injustice, sans doute parce qu’il faut un surcroît d’efforts pour remonter la pente sur laquelle on glisse. Je cite ses propres termes, ce qui est toujours le meilleur parti quand il s’agit d’une opinion qu’on veut combattre : « Le stoïcisme inaugure une doctrine farouche, qui rend la vertu inabordable et parfois môme ridicule. Elle perd entre ses mains tous les charmes dont Platon, sans lui rien ôter de sa force et de son abnégation, avait su la revêtir et l’orner. Elle cesse d’être humaine, et l’idéal inaccessible dans lequel on l’exile n’a même rien de désirable *. » C’est un portrait tout entier peint avec la même couleur, et qui finit par ce dernier trait :

« Le stoïcisme est une sorte de désespoir. »

Il faut rendre cette justice à M. Saint-Hilaire, qu’il n’est pas le premier coupable. Plusieurs années avant ' lui, M. Cousin avait appelé la morale du Portique « un égoïsme sublime, une morale d’esclave, excel-

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