Ubi supra, EpisU 170, 171, 172, p
I» GERBERi;
Qa^it tombet 6ntre les mains de flngiies Capet Charles 4e Lcntaine et Araalfe. Chartes fut enfinmé dans une |)4‘i6oii e>ù il termina ses jours. Mafe le même sort ne |)Ouvairôtre infligé à son neveu; il était archevêque, il -occupait le premier siège du royaume, et le pouvoir laïque ne pouvait étendre la main sur hd , qu’il n’eût lété régulièrement déposé à la suite d’une condamna^ tion prononcée par l’Église. C’est pour arriver à ee résultat que Hugues Capet convoqua en concile les évê- •ques qui reconnaissaient son autorité. Cette assemblée se réunit le 17 juin de l’an 991, dans Céglise de Sainé- •Basle, près de Aeims.
Nous ne possédons plus aujourd’hui lesactes authen- ^ques du concilè de Saint-Basle ; nous ne savons ce -qui s’y est passé que par le récit de Gerbert. Mais ce récit, 4elon -la juste observation de M. Olleris, est d’autant plus digne de notre confiance, qu’au moment où il a été publié aucun des prélat* qu’il met en scène n’avait cessé d’exister, et, quand on considère la gravité des paroles qui sont placées dans la bouche de plu- -sieurs d’entre eux et l’importance des décisimis qui leur «ont attribuées à tous, on n’hnagine pas que la moindre inexactitude du narrateur n’eût pas soulevé les plus vives protestations. Il n’y a guère de documents' datés de cette époque qui soient plus prcq>res à mettre en lumière la liberté dont usait alors l’épiscopat, au moins en France, à l’égard du Saint-Siège. C’est pour eek môme qu’il a été répudié par les écrivains ultramontains.
U ftdlait d’abord ^prendre une décision sur une question de compétence. Il s’agissait de savoir si l’accusé pouvait être jugé par le synode on s’il devait compa-
GCHBERT. ■ K
raltre devant le tribunal formé par le souverain pontife. Cette dernière opinion, soutenue seulement pour la forme par les défenseurs d’Arnulle, fut énergiquement repoussée et fourtût à plusieurs Pères du concile l’occasion de faire entendre de sévères paroles sur le compte de la cour de Rome. « Quel est, s’écrie l’un d’entre « eux, cet homme assis sur un trône élevé, revêtu « d’habits reluisants d'or et de pouri>re? Quel est-il, à « votre avis? S’il manque de charité, s’il n’est enflé « que de science, c’est l’Antéchrist assis dans le tem- « pie de Dieu et se faisant passer pour Dieu. S’il n’a K pour soutien, pour piédestal, ni la charité, ni la « science, il est dans le temple de Dieu comme une « statue, comme une idole ; lui demander des réponses, « c’est consulter un marbre. »
Puis le même orateur, après avoir vanté la science et les vertus des évêques de France, de Belgique, d’Al-, leraagne, représente la capitale du monde chrétien comme plongée dans la nuit de la plus épaisse ignorance. Il assure'qu’à Rome, sur les sommets les plus élevés de la hiérarchie catholique, il n’y a presque plus personne qui sache lire. Comment donc y serait-on capable déjuger de la foi, de la vie, des mœurs, de la discipline des évêques, de tout ce qui louche aux intérêts de l’Église universe'le. Aussi voyez ce qui est arrivé : Rome a perdu l’Église d’Alexandrie; elle a perdu celle d’Antioche, sans compter celles de l’Afrique et de l’Asie; puis est venu le schisme de Constantinople. L’Europe entière, si l’on n’y prend garde, suivra cet exemple. L’orateur de 99 1 avait-il tort, avai'-il raison? Ce n’est pas à nous qu’il appartient de décider cette question, Mais ce qui est certain, autant que nous
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pouvons nous en rapporter aux allégations du futur paj)e Sylvestre II, c’est que personne, dans ce procès, où la papauté semblait engagée aussi bien que l’archevêque de Reims, personne ne protesta contre son réquisitoire, et l’assemblée, convaincue de son bon droit, nous voulons dire de sa souveraineté comme cour de justice, passa outre aux débats.
La cause en elle-même n’était pas difficile à juger. Arnullè avouait sa trahison, d’ailleurs démontrée en sa présence par ceux-là mômes qui lui avaient servi d’instruments. Mais le concile ne se contenta point de cet aveu fait^ pour ainsi dire, à huis clos; il y allait de son honneur et de la dignité de l’Église que personne ne pût le soupçonner d’avoir, par faiblesse, abandonné un des siens à la vengeance du prince. Indépendant à l’égard du Saint-Siège, il ne devait point le paraître moins devant la puissance laïque. Il obligea donc l’accusé à renouveler sa confession publiquement, dans l’église de Saint-Basle, en présence de Hugues Capet ét de son fils et d’une foule de gens du peuple accourue de-toute la province à ce spectacle extraordinaire. Ce fut une scène émouvante que celle où l’on vit un des derniers descendants de la dynastie carlovingienne se déclarer lüi-môme criminel et traître envers le spoliateur, le persécuteur de sa famille, et, avant de subir la honte d’une déposition publique, se prosterner à ses pieds et le supplier en pleurant de lui faire grâce de la vie et des membres. Tous les Pères du concile se joignirent à sa prière, à laquelle le roi finit par se rendre avec assez d’effort. Mais, s’il laissa la vie au malheureux’ jeune homme, sa générosité n’alla point jusqu’à lui laisser sa liberté. Entouré de soldats» dépouillé de tous
GERDERT.
les insignes de son ancienne dignité, Arnulfe marchait tristement vers la prison d’Orléans pendant que le joyeux carillon des cloches annonçait ravénemcnt de son successeur.
Ce successeur, c’était son ancien secrétaire, celui qui, chargé de le surveiller, atait conspiré avec lui, puis l’avait abandonné, et écrivait maintenant, avec une parfaite ihdifférence, l’histoire de sa déchéance et de sa condamnation. Nommé presque en même temps archevêque de Remis et archi^chancelier de l’empire, Gerbert dut se flatter qu’il ne lui restait plus qu’à jouir . des grandeurs où il était enfin pafvenu. Cette illusion, s’il s’y est abandonné, ne dura pas longtemps. Des difficultés de toute espèce, dont quelques-unes prenaient leur 'origine dans sa tortueuse conduite, le précipitèlent bientôt du siège où il venait à peine do monter.
Arnulfe, à cause de son origine, avait conservé de nombreux et puissants amis, entre autres tous les évôques d’Allemagne et Othon III lui-même. Dans l’espérance de faire annuler sa déposition, ils attaquèrent, auprès du souverain pontife, l’élection de soh successeur. Ils accusèrent GeAert, avec assez de vraisemblance, d’avoir trahi son supérieur, d’avoir abusé de sa jeunesse et de son inexpérience pour l’entraîner dans un tourbillon d’intrjgues, puis de l’avoir livré à la vengeance du roi pour s’as-eoir à sa place, au mépris de l’autorité du Saint-€iége. A ce premier grief, qu’on faisait valoir contre lui auprès de la cour de Rome, vint de lui=môme s’en ajouter un autre. Un violent débat s'était élevé tout à coup entre plusieurs chefs de monastères et les évêques du royaume. Les abbés, invoquant des privilèges qu’ils tenaient directement du
GERBERT
Saint-Père, affectaient la plus complète indépendances à l’égard du pouvoir épiscopal, et les évêques, au contraire, ne voulaient point laisser entamer leur juridiction. La mésintelligence entre les deux partis alja jusqu’aux voies de fait ; il y eut un abbé, celui de Fleury, près d’Orléans, que les* gens de l’évêque accablèrent de coups de bâton après avoir ravagé ses vignes. Il y eut un vénérable prélat, Siguin, archevêque de Sens, qui, au milieu d’un concile qu’il présidait, reçut un coup de hache de la main d’un moine, A*ces violences, l’épiscopat répondit par des excommunications, et contre les excommunication^ les abbayes, surtout celle de Saint-Denis, particulièrement chère au roi de France, invoquèrent l’autorité du pape et celle du prince.
Gerbert, dans cette guerre ecclésiastique, aurait bien voulu garder la neutralité ; mais, pressé de fair® connaître son opinion, il ne put faire autrement que de se prononcer pour les 'évêques. Leur cause était la sienne dans, la question actuellement en litige, et ils étaient attaqués en même temps que lui auprès du Saint-Siège à cause de la déposition d’Arnulfe et des décrets rendus dans l’église de’Saint-Basle.
Dans un nouveau concile, réuni à Chelles sous la présidence du roi Robert, et où Gerbert remplissait l’ofiBce de secrétaire, il fut déclaré q^uc la déposition du fils de Lothaire comme archevêque de Reims et la nomination de son successeur étaient régulières, par conséquent irrévocables, et que toutes les mesures que pourrait prendre le Saint-Père pour les infirmer devaient être considérées comme nulles et non avenues. • « Personne, ajoutaient les membres du synode, n’a le droit d’at^quer témérairement ce qui a été statué
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par un concile provincial. » Mais, en dépit de ces décisions, une bulle intervint qui annulait les actes du concile de Saint-Basle et déposait les prélats qui en étaient les auteurs. Implicitement cette bulle annulait aussi l’élection de Gerbert.
Un curieux spectacle se présente à ce moment dans l’histoire. Celui qui devait occuper un jour le siège pontifical s’élève avec indignation contre les excès .. * d’autorité du souverain pontife, qu’il appelle simplement l’évêque de Rome. Écrivant à Siguin, archevêque de Sens, pour l’engager à ne pas tenir compte de • la suspension qui vient de le frapper, Gerbert s’exprime en ces termes : « C’est à Rome, dit-on, que l’on justice ce que vous condamnez, que l’on condamne ce que .vous croyez juste. £t nous disons, nous, que c’est à Dieu seulement et non point à l’homme de condamner ' ce qui paraît juste, de justifier ce qui est réputé mauvais. Dieu, dit l’apôtre, est celui qui justifie; qui oserait condamner? Comment donc nos adversaires prétendent-ils que, pour 1» déposition d’Arnulfe, il eût fallu attendre le jugement de l’évêque de Rome? Pourraient-ils soutenir que le jugement de l’évêque de Rome est supérieur à celui de Dieu? Mais le premier des évêques de Rome, bien plus, le premier des apôtres nous crie : Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes; et saint Paul, le docteur de toute la terre : Si quel- ‘ qu’un vous prêche une doctrine contraire à celle que vous avez reçue, quand çe serait même un ange, qu’il soit anathème ! Eh quoi ! parce que le pape Marcellin avait offert de l’encens à Jupiter, tous les évêques devaient-ils en offrir? Je l’affirme sans hésiter, si l’évèque de Rome a péché contre son frère, s’il a refusé d’écou-
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ter les avertissements de l’Église, cet évêque de Rome doit, par l’ordre de Dieu, être traité comme un païen efcomme un publicain »
Après avoir soutenu que, loin de pouvoir suspendre ou déposer un évéque, le pape n’a pas même ce droit sur un simple prêtre, qui n’a pas été reconnu coupable par un jugement régulier ou sur la foi de ses* ‘ propres déclarations, Gerbert exprime “ainsi sa pensée générale sur lés droits mutuels de la papauté et de * l’Église : « Il ne faut pas donner à nos adversaire# l’occasion de penser que l’épiscopat, qui est un partout^ comme l’église catholique est une, soit tellement sour • mis h un seul homme que, si celui-ci est corrompu par l’argent, par la faveur, par la crainte ou par l’igno* ranee, il ne puisse y avoir pour lui d’évêque que celui/ que recommanderont les mêmes titres. Que la loi cpmmune de l’église catholique soit : l’évangile, les apôtroSj-* les prophètes, les canons inspirés par l’esprit de 'Diéuj consacrés par le respect du monde entier, les décrets du Saint-Siège qui ne s’en éteignent pas, et que cehif
, 1. Ëpitt. IGfi, éiHt. de M. Olleris : « Hoinæ dieitur osso qiue ea
« quff (liininalis justifloet, et quæ justa putatis dninnet. Et nos dicimua « quod Oei tiintuni est et non hoiniiiiii ea qiui! videntur justa daniiiam,
« et (|iiæ mala piitaiitur jiistifieare. Déni, inquit Apostolus, ext rjiii jits- « tifiait, qnis est qui cnndemnet (lioin. viii, 33)? Çonseqnitiir ersfo, si « Deus coudeiiiimt, ut non sit qui jiistifieot. Quomodo ergo nostri auiiuli « dicunt cpiod in Arnulfi dejectioue Itoinaui upiseo|ti jmliriuin exspeclan- « duin fuit? Poterunlne docere Itoinani episeopi judiciuin Dlm judirio « majus esse? Sud primus Roiuaitorum episiaqius, iiiiinu ipsurum aposto-^ « lonmi princeps dainat : Oporlrt obedire lien uimjis quam bomi/iibus « {Act. V, 20). Claniat et ipso orhis toiÿ'ayiiu inagistor, Paidus : quiit
« vobis annumiuvvrit prœler quod accepistm, eiüim oiitjelus de cœlu,
« nnathemu sit {Gai. 1, 0). .Vuin (piia Marcelliuus pa|)a.lovi Unira inceni( dit ideo cuiielis episcojiis thurificanduni fuit? Coiislaiitor dieo ipiod si s Runiauus episcopus in tratrem peecaverit, su’piusque adinonitus ecclet siaui non audierit, hic, iiiquam, Itonimius episeojuis præcepto Dei est '< hahendus sloiit elhnicus et pulilicanns. »
OERBERT.
qui s’est écarté de ces règles par mépris soit *ugé par elles que par elles il soit rejeté. Si Pierre les respecte, s’il les exécutedans la mesure de ses forces, qu”d jouisse d’une paix non interrompue et d’une durée éternelle. »
Le pape Sylvestre II ne partagea nullemènt, sur ces matières, les opinions de l’archevêque Gerbert. Mais l’archevêque Gerbert était gravement menacé, dans ce moment, par l’autorité qu’il devait exercer un jour sous le nom de Sylvestre II. Il ne se borna pas à se défendre par des théories, dans un temps où la pensée, surtout quand elle revendiquait les droits de la liberté, exerçait sur le monde une médiocre influence ; il invoqua le secours de puissances plus positives, il rér clama tout à la fois la protection du roi de France et celle de l’impératrice Adélaïde, qui, depuis la mort de Stéphanie, gouvernait l’Allemagne sous le nom de son petit-fils Othon III. Mais personne ne répondit à son appel. Le roi Robert, depuis son mariage avec Berthe et le renvoi de sa femme légitime, avait trop à faire pour se défendre lui-même des foudres de l’excommunication suspendues sur sa tête. L’impératrice d’Allemagne ne se souciait pas, pour un étranger, dont le
dévouement lui était suspect, de s’aliéner les évêques
1. Nous signalerons à M. Olleris une inadvertance qui lui est ^chappi'e ici dans sa traduction. On lit dans le texte : Et qui per contemptum ah hù deuUaierit (il s’a/it de l’évautfile, des apôtres, de» prophi te», etc ), per heec Ju'/icetur, per hœc abjieiatur. M. Olleris traduit ; « ICi que. celui qui s’en sera écarté par mépris soit jugé par elle, que par elle il soit rejeté ip. 141 de la Vie de Gerbert). (ï)n se demande à quoi se rapportent ces deux mots en et elle et comment on pourra les accorder. Au reste, voici la phrase tout entière; elle mérite d’être citée pour elle- même :
« Sit lex communis ecclesiæ evangelium, aposloli, prnphetæ, caiione»
« Spiritu Dei coudili et totius mundi revereiuia cousecrati, décréta seilis • « aposlolicæ ab his nou discrepantia; et qui per contemptum ab bis de- « viaverit, per hæc judicetur, per hæc abjiciatur. »
GERBERT
et le clergé de son pays, partisans déclarés du fils de Lothaire. Dans cet état d'abandon, Gerbert ne vit plus autour de lui que des ennemis, et il n’y a pas d’outrage dont on ne prît plaisir à l’abreuver. Ses soldats conspiraient contre lui dans son propre palais. Ses clercs, comme s’il était excommunié, refusaient de manger à sa table et d’assister, quand il les célébrait, aux offices divins. Un certain Gibuin, neveu de l’évêque de Châlons, réclamait ouvertement sa succession, et, à la tête d^un petit corps de troupes, prenait possession de l’archevêché, comme s’il avait cessé d’exister. Il ne restait plus à Gerbert qu’à fuir. Il se réfugia en Allemagne ; mais il ne lui fut pas permis d’y rester longtemps.
Ayant demandé lui-même d’être jugé par ses pairs, et le pape, ainsi que le roi de France, ayant accepté cette proposition, il fut convenu qu’il comparaîtrait devant un concile qui serait convoqué prochainement à Mouzon dans le diocèse de Reims. Ce concile se réunit, en effet, le 2 juin 99S*. Il était composé en grande majorité de prélats allemands^ et présidé par le nonce du pape, par conséquent il n’y trouvait que des ennemis. Aussi, malgré l’habileté de sa défense, fut-il suspendu provisoirement non-seulement de ses fonctions épiscopales, mais du droit dé dire la messe. Cette suspension provisoire devait durer un mois, après lequel un nouveau synode, assemblé à Reims, devait prononcer une sentence définive. Cette décision fut-elle exé-
1. Nous reprocherons à M. Olleris de ne pas indiquer avec assez de précision les dates, surtout les amiées; ainsi, il fait bien connaître le jour, mais non pas l’année où se réunit le concile de Mouzon.
2. « Gerbert, dit M. Olleris, fut le seul évêque de France qui se rendit à Mouzon » (p. 145). Mais llaimon, évêque de Verdun, y était aussi, et . Vdrdun appartenait alors à la ‘France.
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cutée? Après le concile de Mouzon y en eut-il un autre à Reims ou, comme plusieurs l’ont pr<^tendu, à Coucy ou à Senlis? Il serait difficile de l’affirmer, et si, en effet, ce nouveau synode eut lieu, on ignore entièrement ce qui s’y est passé. Une seule chose est certaine, c’est que Gerbert, sans cesser de se donner le titre d’archevêque de Reims, crut nécessaire de reprendre le chemin de l’Allemagne. 11 lut accueilli avec faveur par Othon III, qui l’emmena avec lui à Rome au mois de mars de l’an 996. Le pape Jean XV venait de mourir, et tin cousin d’Othon, âgé seulement de vingtquatre ans, lui succéda sous le nom de Grégoire V. C’est par la main de ce jeune pontife, qui lui devait la tiare, qu’Othon se fit couronner empereur, et Gerbert fut chargé d’annoncer cette grande nouvelle à l’impératrice Adélaïde. Il était, en quelque sorte, dans sa destinée de servir toute sa vie d’écrivain public aux souverains et aux principaux personnages de son temps.
Si son sort n’eût dépendu que du nouveau pape, Gerbert serait resté encore longtemps dans la situation précaire où il se trouvait. Grégoire V, non moins jaloux de son autorité que ses prédécesseurs , et peutêtre aussi en sa qualité de prince allemand, était décidé à faire rendre à Arnulfe sa dignité archiépiscopale. Il suspendit de leurs fonctions Ascelin, qui l’avait trahi , et les évêques du concile de Saint-Basic, qui l’avaient déposé. Mais le jeune empereur, âgé seulement de dixhuit ans, et comprenant qu’il lui restait encore beaucoup à apprendre, venait de choisir Gerbert pour son précepteur et son conseiller. C’était rouvrir devant lui la carrière des grandeurs et fermer celle des persécutions.
Une circonstance qui peint bien l’état des esprits et
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des connaissances, particulièrement des connaissances philosophiques à la fin du x" siècle , fournit à Gerbert une occasion exceptionnelle de gagner la faveur impériale. Dans l’été de 997, pendant qu’il se préparait à faire la guerre aux Sarmates, Othon, en relisant son Organum^ fut frappé d’une difficulté. Aristote enseigne, dans ses Catégories, que la première substance est l’individu , par conséquent que c’est à l’individu que doivent se rapporter, à litre d’attributs, toutes les idées générales. Cependant, dans sou ln$roduction , Porphyre soutient que l’idée générale exprimée par le mot rflwownffA/e peut tenir lieu de sujet et avoir pour prédicat se servir de la raison. C’est ce qui a lieu, en effet, quand nous disons : « ce qui est raisonnable se sert do la ra'ison. a Comment concilier ces deux propositions contradictoires? D’ une part , l’on nous assure que le plus doit toujours se dire du moins ; de l’autre , on nous prouve que le moins se dit du plus'. La ques-r tion est proposée par l’cmpereup aux philosophes, ou, comme on disait alors, aux scolastiques et aux plus doctes prélats de sa cour. Mais personne, à l’excption de Gerbert, ne lui donne une réponse satisfaisante. C’est à cette occasion que Gerbert écrivit son traité De ratio-nali et ratione 2iti, où, au milieu d’un dédale de syllogismes et de distinctions plus subtiles les unes que les autres, il se borne à dire qu’être raisonnable e^t une qualité substantielle, tandis que se servir de la raison
n’est qu’un accident. Or, un accident ne pouvant sub-
1. « Cum majora gemper de miopribus prædicentur, minora de raajori* « bus iiuiicjuani, (juoijiodo erj,'o ratione uti prædicatur de rationali, cuin « raajus esse videatur rationale quam ratione uti? (0« rationali et ratione uti, p. 299, édit, de M. OUeris }
GERRERT.
sistet par lui-piôme, doit toujours être rapporté à une substance.
‘'JSi çgtte belle découverte, qui, du reste, est tout entîère dans Boëce , ri^a pas notablement contribué aux progrès de la science, elle a du moins ce mérite d’avoir hâté la fortune de Gerbert. L’empereur en fut tellement charmé, que, le siège archiépiscopal de Ravenne ét*pt devenu vacant, il le demanda au souverain pontife* pour Gerbert, et, comme Grégoire Y n’avait rien îurefuscr à Othon III, Gerbert fut nommé aussitôt, Û reçut avec le pallium la promesse d’hériter de tous Jés biens que l’impératrice Adélaïde possédait dans *la province. Une année ne s’était pas écoulée, qu’il remplaçait sur le Saint-Siège Grégoire Y, mort presque subitement à l’âge de vingt-sept ans. Il fut le premier pape français, quoiqu’il ne considérât jamais la France . comme sa patrie. Sa patrie, c’était l’Allemagne, àlaquelle, malgré bien des infidélités, il a toujours conservé un véritable attachement. Un de ses premiers
• actes fut la réhabilitation de son ancien rival Arnulle, Était-ce générosité , ou hostilité contre le roi de
• * France, dont il avait signé peu de iemps auparavant ,
comme archevêque de Ravenne siégeant au concile *. de Rome , la sentence d’excommunication ? Enfin , était-ce le désir , une fois ceint 'do la tiare , de protes-
• ter contre les hardiesses que s’étaient permises eii- ■ vers la papdbté le concile de Saint-Rasle et lui-même
dans sa lettre à l’archevêque Siguin? Tous ces motifs ont pu agir sur lui on même temps; mais , à considérer la vie entière de Gerbert, on ne risque rien à supposer que ce n’est pas le premier qui a dû tenir dans son cœur la plus grande place.
GERBERT
Dans le pape Sylvestre II , on retrouve en partie le savant Gerbert. Tops ses efforts eurent pour but de rendre à Rome son antique splendeur, d’en faire la capitale de la science en même temps que de la foi , le centre de la vie politique aussi bien que de la vie religieuse, la résidence de l’empereur comme celle du souverain pontife. Personne n'était plus disposé à seconder ses desseins que son impérial disciple , Othon III. La reconstitution de l’empire romain, avec le pouvoir illi-^ mité et les honneurs presque divins dont jouissaient les Césars, tel avait toujours été le rêve de ce jeune prince et celui de sa mère. Qu’on rétablît à son profit <;ette autorité formidable, il ne demandait pas mieux que de* laisser au pape le même rang dans l’ordre spirituel. Mais, au lieu de relever l’empire romain, il ne réussit* qu’à restaurer la pompe théâtrale et l’étiquette pédan- ' tesque de la cour de Byzance.
Cependant, quelques essais d’organisation politique et civile se mêlèrent à cette œuvre d’archéologie. On créa sept juges palatins, tous pris dans les rangs du clergé, et qui devaient servir, pour ainsi dire, de lien entre la papauté et le pouwir impérial. Préposés aux* différentes branches de l’administration publique, véritables ministres de l’empire , que l’empereur était obligé de consulter avant de prendre une décision , ils occupaient en môme temps, après le souverain pontife, le premier rang dans l’Eglise. C’est à eux’ qu’appartc- ' nait le droit , après la mort du pape, de lui donner un successeur, d'accord avec le clergé de Rome. Cette institution, qui mettait le gouvernement et l’administration de l’État entre les mains du clergé, a dû être imaginée non par Othon, mais par Gerbert. Elle contient
GERBERT
en germe le système de domination temporelle que Grégoire VII devait réaliser près d’un siècle plus tard. Mais ce n’est point en ce moment et sous celte forme qu’il se fît accepter. Romains et Germains le repoussèrent d’un commun accord.
. C’e^t à Sylvestre II qu’appartient aussi la première idée des croisades. Sous la forme d’une lettre qu’il suppose avoir été écrite par l’Église de Jérusalem à celle de Rome , il nous offre le modèle que suivront plus tard les prédications de Pierre l’Ermite et de saint Bernard; mais la chrétienté n’était pas plus mûre pour ces saintes expéditions que pour la domination temporelle des papes.
Sylvestre II , qui , d’ailleurs , est mort quatre ans et trois mois apr.ès son avènement, n’a donc laissé aucune trace durable de son règne. Il n’en est pas de même de son enseignement et de ses écrits : ceux-ci ont exercé une salutaire influence; ils ont puissamment contribué à faire renaître la vie intellectuelle dans un siècle où elle semblait complètement éteinte. C’est par là seulement, comme nous l’avons déjà remarqué, que Gerbert s’est élevé au-dessus de ses contemporains, dont malheureusement il üe se distingue pas assez par la droiture et la bonne foi. Mais cette supériorité même a été cause du discrédit où est tombé son nom environ un siècle après lui. C’est elle qui a servi de prétexte à ces sombres légendes, effroi des couvents, où sa science est représentée comme un don de l’Enfer et lui-même comme un réprouvé introduit dans la chaire de saint Pierre parla main de Satan. Il faut savoir gré àM. 01leris d’être remonté à la source de ces traditions populaires et de nous en avoir expliqué le développement
(iERBERT.
Les croyances les plus superstitieuses appartiennent par un certain côté à l’histoire ; elles nous font pénétrer , en quelque sorte , dans la conscience et dans la peqsée des générations disparues.
LÉVI BEN GEBSON
ou LA PHILOSOPHIE JUIVE AU XIV” SIÈCLE ^
Lévi ben Gerson , autrement appelé Gersonide , et souvent cité par les écrivains chrétiens sous le nom de fnailre Léon^ est, après Maimonide, le plus grand phi- Tosophe que le judaïsme ait produit pendant le moyen âge. Plus hardi que l’auteur du Guide des égarés^ l’objet de ses âpres critiques ; plus original que celui du Fons vitœ, et plus conséquent; un des auteurs les plus féconds et les plus célèbres du xiv* siècle, il n’est guère connu aujourd’hui hors de la synagogue, et la synagogue elle-même ne se souvient guère que de ses commentaires sur l’Écriture. Spinosa, à qui il n’a pas pu rester étranger , s’est visiblement inspiré de scs doctrines. Képler le cite avec estime. Le pape Clément VI
t 1. Philosophie religieuse de Lévi ben Gerson, par Isidore 'Weil, rabbin, 1 vol. in-8® de 273 pages; Paris, 1868.
LÉVl BEN GERSON.
a fait traduire en latin un de ses principaux écrits; mais la grande majorité du public et même des philosophes ignore jusqu’à son nom. Une seule page de M. Munk, comprise dans un article de dictionnaire*, une intéressante , mais trop courte notice publiée en allemand par M. Joël*, c’est tout ce qu’il a obtenu de l’érud.tion philosophique de notre temps, si prodigue de recherches pour des hommes d’une moindre importance. M. Weil a compris qu’il réclamait une étude plus étendue et plus approfondie, et quoique placé dans les circonstances les plus défavorables à une œuvre de ce genre, relégué dans un pauvre village de l’Alsace, privé de conseils et de bibliothèques, il s’est mis vaillamment au travail. Mais hâtons-nous de dire qu’il avait mis le temps à profit pendant les années qu’il passa à Paris en qualité d’élève du séminaire israélite. Après s’être familiarisé avec la langue et la littérature hébraïques, il a pu méditer à loisir le grand ouvrage de Levi ben Gerson, celui qui porte le titre de Guerres ou Combats du Seigîieur, et en comparant les exemplaires im- • primés avec les divers manuscrits de la Bibliothèque impériale , il a pu faire de longs extraits de la portion inédite de cette vaste compilation ; nous voulons parler du deuxième livre, consacré tout entier à l’astronomie et à l’astrologiejudiciaire.
C’est, en effet, cette composition curieuse des Combats du Seigneur que M. Weil s’est proposé de nous *
1. Dictionnaire des scienees philosophiques , t. III, p. 3C4. Eu reproduisant cette page dans les Mélanges de philosophie juive et arabe (1 vol, in-S», Paris, 1859), M. Munk n’y a eyouté que des notes biographiques et bibliographiques.
2. Une monographie sur Levi ben Gerson, par Joël, in-S», Breslau,
UÊVI BKN GERSON.
faire connaître. Une simple analyse ne suffisait pas ; pour en apprécier l’esprit et pour pénétrer dans le? intentions de l’auteur, il était nécessaire de le comparer avec les productions les plus importantes de la philosophie juive et arabe du moyen Age, notamment avec les écrits de Maimonide, d’Averroés et d Alexandre d’Aphrodise. Ces conditions, difficiles, M. Weil , les a remplies avec conscience, avec une véritable pénétration , avec un sentiment éclairé de» grands problèmes de la métaphysique et une idée précise des différentes solutions qu’elles ont leçues des maîtres de l’antiquité et de la scolastique; aussi son livre, composé avec méthode, rédigé dans un style clair, peut-il être considéré comme une page précieuse ajoutée h l’histoire de la philosophie. Grâce à lui , il sera facile dé»orinais d’éclairer les opinions de Maïmonide par celles de son éternel contradicteur, et de se faire., par les unes et par les autres, une idée à peu près complète du péripatétisme juif, c’est-à-dire du canal par lequel a passé la scolastique musulmane avant de s’infiltrer daqs la scolastique chrétienne. L’auteur àxiMoréNehouçfyifn et celui du Mithamot Adonaï * nous représentent , en effet, comme les deux termes extrêmes entre lesquels se meuvent tous les philosophes de leur temps et de leur race. Tous les autres, Yedaïah Pénini de Béziers, l’élégant auteur de l'Examen du monde , Joseph Ibn Caspi et Moïse de Narbonne, deux commentateurs du Guide dgs égarés; Isaac et Simon Al Balag, le caraïte Aron benÉlie,*se rapprochent plus ou mpins de celuici ou de celui-là, et quand ils penchent du côté de Ger-