‹ Moralistes et philosophesChapitre 77 sur 81 · P. portant par erreur le chiffre · texte numérisé non relu

P. portant par erreur le chiffre

M. llENOUVilin.

être soit possible, il n’y a pas de place pour une autre existence, puisque l’infini ne laisse rien subsister hors de lui. Toutes les questions philosophiques se trouvent

donc ramenées ou subordonnées à une seule : il faut

choisir entre la métaphysique et la liberté.

Mais comment se dégager de la métaphysique? Comment arracher l’esprit humain à l’empire pernicieux de cette prétendue science qui remonte jusqu’à son berceau et dont aujourd’hui même, malgré tant de déceptions et de stériles efforts, il n’est pas encore complètement affranchi? La métaphysique, selon M. Renonvier, aura cessé d'exister le jour où l’on aura compris qu’elle repose sur une illusion. Cette illusion consiste à prendre pour des réalités les lois qui président à notre activité intellectuelle ou les conditions sous lesquelles nous percevons les phénomènes de la nature et de notre conscience, les relations que nous sommes forcés d’établir entre eux pour que notre esprit soit capable de les saisir. Au delà des phénomènes et des lois préétablies dans notre intelligence suivant lesquelles ils sont perçus par nous, nous ne connaissons absolument rien, car les limites de notre connaissance sont les mêmes que celles de l’expérience. Notre conscience ne comprend que des vérités relatives, que des faits et des lois. L’être en soi, la substance, l’infini, le nécessaire, ne sont pas seulement des choses inaccessibles à notre connaissance, ce sont de véritables chimères. 11 n’existe rien, il ne peut l’ien exister de pareil ; l’idée que nous croyons en avoir est une contradiction.

C’est précisément sur ce point capital que M. Renouvier se sépare de Kant, à qui il a emprunté le fond de sa doctrine. Tout en soutenant que nous ne connais-

M. RENOUVIER

sons que des phénomènes et des lois, l’auteur de la Critique de la raisoii pure ne nie pas qu’il puisse exister autre chose, une chose en soi, qu’il désigne sous le nom de noumène ; en d’autres termes, si pour lui nos connaissances se renferment dans le cercle de l’expérience, il ne se croit point le droit d’y renfermer également toutes les existences. Cela est parfaitement sage. Mais M. Renouvier, qui, dans l’école critique, a la prétention de représenter le côté gauche, c’est-à-dire l’esprit d’innovation et de progrès, lui reproche durement cette réserve comme un acte de faiblesse envers le dogmatisme, c’est-à-dire envers la vieille métaphysique, et comme une trahison envers la liberté.

Il accuse de la môme inconséquence MM. Hamilton et Stuart Mill. En dehors des vérités relatives ou des faits et des lois auxquels ils réduisent la science humaine, ces deux philosophes admettent comme possible l’existence d’une réalité inaccessible à nos sens et à notre conscience. En vain M. Stuart Mill, rédui^nt sa pensée aux proportions les plus modestes, se contentet-il de laisser subsister un je ne sais quoi sans nom et sans forme, un noumène inconnaissable^ cela est encore trop selon M. Renouvier. « C’est en quelque sorte une pierre d’attente laissée aux spéculations transcendantes * ; » c’est une porte ouverte pour la métaphysique et la théologie, deux ordres de spéculations que M. Renouvier confond dans la même réprobation et qu’il poursuit avec une égale vigueur. D’ailleurs, M. Stuart ' Mill a encore un autre tort à ses yeux. Tout en considérant l’infini comme une abstraction vide de sens, il

M. RENOUVIER

soutient que notre esprit peut concevoir « quelque chose d’infini, » et que c’est là une conception, non pas négative, ainsi que le prétend Locke, mais positive. L’idée de l’infini, de quelque façon qu’on l’entende, de quelque manière qu’on l’exprime, voilà pour M. Renouvier la source de toutes les illusions et de toutes les erreurs, l’idole qu’il faut détruire à tout prix, et l’on y arrivera en démontrant qu’elle n’est ni positive, ni négative, ni particulière, ni générale, mais contradictoire, par conséquent impossible. Or, l’idée de l’infini une fois bannie de notre esprit, on aura bon marché de toutes les idées qui s’y rattachent et qui en dépendent, comme celles de la substance et de la nécessité, celle d’une cause première qui a toujours existé et qui existera toujours, celle d’une intelligence sans bornes qui embrasse aussi bien l’avenir que le présent et le passé; on ruinera par la base le chimérique édifice de la métaphysique et de la théologie. *

Il faut distinguer, dans la doctrine de M. Renouvier, entre l’infini et le parfait, deux choses essentiellement distinctes, on peut même dire opposées, que les métaphysiciens et les théologiens ont l’habitude de confondre. Le parfait, c’est ce qui est achevé, déterminé, accompli, c’est une qualité parvenue à son plus haut degré et qui ne laisse plus rien à désirer à l’esprit. Tels sont, par exemple, la justice parfaite et l’amour parfait. Que de telles qualités existent ou n’existent pas, qu’elles appartiennent au monde réel ou au monde idéal, nous n’avons aucune peine à les concevoir. « C’est une notion nette s’il en fut jamais. » Mais il en est autrement de l’infini. L’infini n’est pas une qualité, mais une quantité que nous supposons être sans limite. Quand

,M. UKNOljVIEH,

STii

nous affirmons l’existenco (runc quantité de ce genre, nous voulons parler ou d’un nombre infini de parties, comme celles que nous admettons dans l’espace et dans la matière, ou d’un nombre infini de phénomènes sans commencement. Or, cette expression : un nombre infini, renferme une contradiction manifeste et ne peut répondre à aucune conception de notre intelligence, à plus forte raison à aucune réalité. En effet, tout nombre est déterminé ; par conséquent il n’y a pas de nombre infini, et ce qu’on appelle ainsi n’est pas un nombre. Ou n’évitera pas la contradiction si, à l’expression un nombre infini^ on veut substituer celle-ci : « un nombre plus grand que tout nombre assignable; » car tout nombre pouvant être augmenté d’une unité, il ne saurait exister de nombre plus grand que tout nombre.

S’il n’y a rien d’infini, il n’y a rien d’éternel, et s’il n’y a rien d’éternel, il n’y a rien de nécessaire. La science infinie disparaît aussi bien (jue l’espace sans bornes, et avec la science infinie, l’infinie intelligence, la prescience et la nécessité. Plus de panthéisme, plus de fatalisme, plus de matérialisme ; mais aussi plus de Dieu, plus de métaphysique religieuse, plus de religion et de théologie étroitement unies à la métaphysique. Platon, Leibniz, Descartes, saint Thomas d’Aquin, sont compris dans la même sentence de condamnation qui contient les noms de Spinoza, de Hegel, de Hobbes et d’Auguste Comte. Oui, le fondateur du positivisme, le chef de cette école qui professe pour la métaphysique un éloignement voisin de l'horreur, est compté par M. Renouvier, et à juste titre, selon nous, au nombre des métaphysiciens. Se flattant de l’avoir convaincu de matérialisme, il ajoute, avec raison : « Qu’on le veuille

M. UENüUVIEH.

OU non, cette doctrine est toute une métaphysique sous le couvert d’un vocabulaire physique *. »

Au milieu de ces ruines, une seule chose demeure debout : la liberté ; non pas la liberté divine, qui, ne pouvant se comprendre sans la raison éternelle et sans l’éternité elle-même, nous forcerait à relever tout ce qu’on vient de détruire, mais la liberté humaine, telle que la conscience la constate en nous, la seule liberté que nous connaissions, dans un système qui impose à la connaissance les limites de l’expérience. Qu’est-ce, en effet, que la liberté? Elle est un fait certain, qu’aucun effort de logique ni aucune erreur de doctrine ne parviendront à obscurcir. Elle est un fait indépendant des faits ou séries de faits qui l’ont précédée ; car c’est précisément par là qu’elle se distingue des faits qui ne sont pas libres. Dire que la liberté est indépendante de tout phénomène ou de toute série de phénomènes antérieurs, c’est dire qu’elle a commencé d’une manière absolue, qu’elle n’a pas d’autre cause qu’elle-môme ; et comme elle est le principe de notre personnalité, qui est à son tour le fond de notre existence ; comme c’est par notre existence que nous nous représentons toutes les autres, puisque nous ne concevons la nature que sous les conditions de l’esprit, nous sommes amenés à penser que tout a commencé absolument, la nature aussi bien que l’homme.

La liberté nous sauve du scepticisme aussi bien que du panthéisme et du matérialisme ; mais elle ne nous sauve pas de l’athéisme. M. Renouvier a donc la franchise de se déclarer athée. « L’athéisme, dit-il, est la

M. KENOUVIER.

vraie méthode, la seule fondée en droite raison, la seule positive ‘. )) Seulement il sehftte d’ajouter que l’athéisme qu’il professe est un athéisme à part, \ athéisme critique et scientifique, bien différent de l’athéisme ordinaire, qui repose sur le matérialisme et le panthéisme. Ce dernier, il en convient, est une erreur profonde, dangereuse, que repoussent également le cœur et la raison. Mais le premier n’exclut point le véritable théisme, qui a pour base, non la science, non la connaissance proprement dite, mais la croyance. La croyance trouve sa place dans le champ de l’idéal, où ni la science ni l’expérience ne peuvent pénétrer. La croyance nous est nécessaire pour donner un soutien à la loi morale, une , existence à la perfection morale, qui est la règle et le but de la liberté. C’est ainsi que nous admettons l’immortalité de l’âme comme une conséquence du perfectionnement indéfini auquel notre conscience nous appelle. C’est ainsi que l’existence de la divinité, considérée comme la réalisation de cette même perfection à laquelle nous aspirons, peut nous sembler également probable.

Mais pourquoi nous bornerions-nous à croire en un seul Dieu? Plusieurs êtres ne peuvent-ils pas nous offrir à différents degrés ces qualités, ces vertus que nous éprouvons le besoin de nous représenter dans des êtres supérieurs? M. Renouvier n’est donc pas hostile au polythéisme. « L’existence, dit-il, d’un ou de plusieurs dieux naturels et vivants n’est nullement absurde a priori^. » Passionné pour la liberté et ne la comprenant pas avec la souveraineté d’un seul, il met la république

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