‹ Moralistes et philosophesChapitre 79 sur 81 · P. Ui7 et · texte numérisé non relu

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M. lŒNOLVUiH.

forgés à plaisir, et qui, sans rôle dans la nature et sans action sur nos propres destinées, ne sont qu’une copie à peine dissimulée des dieux d’Épicure? On nous répondra sans doute que c’est de la croyance ou de la foi qu’il s’agit ici, non de la science. Mais la foi d’un être intelligent ne saurait être contraire à toutes les lois de l’intelligence. C’est un grand apôtre de la foi qui nous a enseigné cette règle : « Que votre croyance ne soit jamais en opposition avec la raison '. »

Il serait trop facile d’abuser contre M. Renouvier de cette partie, d’ailleurs très-accessoire, de son système, et de faire retomber sur lui le reproche àüdologie qu’il adresse aux métaphysiciens. Voyons donc si nous trouverons plus de solidité dans sa critique, nous voulons I)arler de celle qui s’attaque, non à telle ou telle doctrine, mais aux idées mômes sur lesquelles repose la métaphysique et, par suite, la croyance en Dieu.

Toute l’argumentation de M. Renouvier contre l’idée d’infini pèche par la base. Il suppose que par l’infini nous nous représentons nécessairement une quantité, par conséquent un nombre infini ; ce qu’il rejette avec raison comme contradictoire, puisqu’un nombre, si grand qu’il soit, peut être augmenté d’une unité. Mais l’infini, tel que la raison le comprend dans l’ordre métaphysique et religieux, n’a rien de commun avec la quantité et avec les nombres ou ce que les mathématiques appellent faussement du même nom. C’est ce qui est achevé, accompli, sans augmentation ni diminution possible. C’est la perfection. M. Renouvier con-

1. su obscfjuium Intun rulminbilc. Sans doute ob:fequù(in veut ilirc soumission; mais il ii’cst question ici que de la soumission de rcsjn il ou de la foi.

M. HEiSOLVlKR.

vient que l’idée de perfection existe en nous. Il accorde que nous concevons une justice parfaite, un amour parfait. Pourquoi donc serions-nous hors d’état de concecevoir une intelligence parfaite, une liberté ou une volonté parfaite, enfin une existence parfaite ou un être parfait? Est-ce que ces choses-là se mesurent ou se comptent? Est-ce qu’elles peuvent être assimilées à des quantités et àdes nombres? Aucune formule mathématique ne leur est applicable. Non-seulement nous sommes en état de concevoir un être parfait, ou, ce qui revient au même, un être infini ; mais nous le concevons nécessairement quand nous apercevons les infirmités et les bornes de notre nature, c’est-à-dire quand nous avons conscience de notre existence. Il n’y a rien d’imparfait ni de limité, si l’idée du parfait et de l’infini n’est présente à notre intelligence et n’en forme en quelque sorte le fond immuable. Aussi la voyons-nous se manifester avec les premières lueurs de la civilisation ; elle est le fondement des religions aussi bien que des systèmes de métaphysique, et le genre humain, selon toute vraisemblance, ne cessera de lui rendre témoignage qu’en cessant d’exister.

La critique de M. Renouvier n’offre pas plus de résistance lorsqu’elle cherche à substituer à l’idée d’une cause première celle d’un commencement absolu, c’està-dire d’un commencement sans cause et sans raison, soit pour l’homme, soit pour l’univers. Pour soutenir cette gageure impossible contre une des lois les plus impérieuses de la raison humaine, il est obligé d’altérer, de falsifier, jusqu’au point de les rendre méconnaissables, les notions de cause et de liberté.

Rappelons-nous, en effet, que la liberté, pour lui,

M. RENOUVIKH.

c’est un fait absolument simple et qui a commencé absolument. Sans examiner ici si la liberté peut se concevoir sans motif, c’est-à-dire sans raison, et si pour être entièrement libre il faut être entièrement déraisonnable, nous remarquerons qu’il faut distinguer entre l’acte de liberté et l’être qui l’accomplit, c’est-à-dire le moi. Les déterminations de ma volonté sont multiples et se succèdent ; mon moi est un et subsiste toujours le même sous cette pluralité. Eh bien ! la question est de savoir si mon moi, si mon être personnel, qui n’est pas seulement volonté, mais sensibilité et intelligence, a commencé absolument, ou s’il s’est créé lui-même, créé de rien, bien entendu ; car, selon la définition de M. Renouvier, il ne serait plus libre s’il dépendait de quelque chose d’antérieur. 11 suffit d’énoncer cette question pour la résoudre. De toutes les chimères contradictoires qui peuvent passer, nous ne dirons pas par l’esprit, mais par la parole d’un homme, il n’y en a pas de plus contradictoire ni de plus inintelligible que cet être qui ne se lie à aucun fait antérieur, cet être merveilleux qui se crée lui-même et qui nécessairement se crée avant d’exister.

Quant à la notion de cause, qui la reconnaîtrait dans cette définition de M. Renouvier, énoncée sous forme de question : « Pourquoi ne pas avouer que les causes ne sont objectivement concevables, pour l’esprit humain, que comme des faits d’harmonie entre les déterminations liées de ceux des phénomènes où se marquent, de chaque côté, des forces représentativement corrélatives ‘ ? »

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