‹ Moralistes et philosophesChapitre 9 sur 81 · M. Weil, p · texte numérisé non relu

M. Weil, p

fo LÉVI BSN GERSON.

analyse, mais par le texte môme et par une traduction, sinon le livre tout entier, du moins les parties les plus intéressantes des Combats du Seigneur. Nous ne dou-. tons pas que M. Weil, le jour où il aura été appelé à une situ^ion plus conforme à son mérite et plus favorable aux travaux de l’érudition, ne soit disposé à donner satisfaction àcabçsoin de la science.

ET eAmQUR platonique

M. Mézières, professeur de littérature étrangère à la Faculté des Lettres de Paris, l’auteur d’un savant travail sur Shakespeare, qui U été couronné il y a quelques aimées par FAcadémio française, vient de faire paraître un livre dont le titre seul, Vétrarque^ étude d'aprèfi de nouveaux documents'^ . sera d’une grande séduction pour tous les esprits cultivés. Mais ce n’est pas seulement par le nom magique inscrit sur la couverture que la récente publication de M. Mézières se recommande à l’attention du public ; c’est l’ouvrage le plus complet et le plus exact qui existe aujourd’hui, soit en France, soit à l’étranger, sur le grand poCte du quatorzième siècle ;

1. Un volume iii-8® de 135 pages, précédé tl’uiie Introduction de XXXIX page£. Paris, Didier et C*.

car, non content de soumettre à une revue critique tous les travaux de ses devanciers, M. Mézières a pu consulter des documents qu’ils ignoraient, et aux écrits italiens de Pétrarque il a eu l’excellente idée de joindre ses œuvres latines, particulièrement sa Correspondance et ses Lettres familières.

Qu’on ne se figure pas cependant que de cette laborieuse enquête il n’est sorti qu’une œuvre d’érudition. Écrit avec une.élcgante simplicité, avec chaleur quand le sujet le comporte, avec un vif sentiment de la poésie i lorsqu’il cite dans notre langue les amoureux sonnets du Canzoniere, le livre de M. Mézières intéresse à la fois les lettres et la morale, la philosophie et l’histoire. Pétrarque est en elFet une des phis grandes individualités, un des types les plus accomplis, non le seul pourtant, de cette époque indécise qui sépare le moyen âge de la Renaissance. 11 en réunit dans son esprit et dans son caractère les qualités presque opposées, se rattachant par un côté à la génération qui s’en va, et par l’autre à celle qui s’avance à pas pressés sous la bannière de l’antiquité païenne. De là un curieux mélange de mysticisme et de sensualité, de goûts ascétiques et de passions belliqueuses, de soumission aveugle et de libre examen, de subtilités dignes de la scolastique en décadence et d’un sentiment profond de la nature, de la beauté éternelle telle que l’ont comprise les plus grands génies de l’antiquité.

Pétrarque est devenu populaire comme Abélard, moins par ses œuvres que par sa passion. Aussi, lorsqu’on parle de lui, ne songe-t-on guère qu’à l’amant de Laure et un peu à l’auteur de ces rimes mélodieuses, mais souvent subtiles et maniérées, qui ont contribué

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peut-être à donner à la langue italienne plus de délicatesse que de franchise, et plus de grâce que de force.

On oublie complètement le philosophe spéculatif qui a écrit le traité du Mépris monde^ l’admirateur passionné de l’antiquité classique qui, plus d’un siècle avant la Renaissance, a essayé de rappeler à la vie la philosophie des Grecs, et la langue, la poésie et l’éloquence de l’ancienne Rome; enfin le patriote italien qui protestait avec Dante contre le pouvoir temporel des Papes et réclamait, un siècle et demi avant Machiavel, l’unité politique de son pays sous le sceptre d’un prince nq^ional complètement affranchi de la domination de Tétranger. Tous ces traits effacés ou méconnus, le beau* livre de,M. Mézières les fait paraître à la lumière avec autant^d’harmonie que de netteté. C’est un portrait non seulement complet, mais fidèle, quoique peint avec amour, et où le modèle nous est -rendu avec ^ ses infirmités aussi bien qu’avec ses perfections.

Par exemple, les poètes, les femmes et tous les es- * prits naïfs qui prennent les légendes po’ur de l’histoire, seront singulièrement déçus quand ils connaîtront les deux héros de l’idylle avignonnaise. De Laure, il n’y a que du bien à dire. Elle a défendu vaillamment son honneur de femme et d’épouse contre les séductions d’un amour qui l'a immortalisée^ et auquel, pendant les vingt-deux ans qu’il a duré, tout porte à croire qu’elle n’est pas restée insensible. Mais n’est-elle pas quelque peu dépoétisée dans notre imagination quand on la voit successivement, sans qu’elle y perde un quatrain ou un tercet, mettre au monde jusqu’à neuf enfants, et mourir finalement de l’épuisement que lui ont valu toutes ces couches, aussi bien que de la peste de

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1348? A Dieu no plaise que nous méconnaissions le prestige do la maternité; mais ce n’est pas de cclni-lù qu’il est question dans le Canzoniere. Quant k Pétrarque, revêtp d’une double dignité ecclésiastique, chanoine de Lombaz et archidiacre de Parme, il n’y a pas de sa faute s’il a rendu à son idole un culte purement spirituel; ainsi qu’il a la franchise de l’avouer, il lui en offrait un autre, qui n’a pas été accepté, et, afin de s’affranchir désormais de ces grossières tentations, il se dédoubla en quelque sorte, consacrant à Laure la partie divine de son être, et recevant ailleurs les satis-factions positives dont il ne voulait ou ne pouvait point se passer. Deux enfants naturels, un fils et une fille, qn’il éleva d’ailleurs et pourvut en bon père dc’famillo, en sont une preuve irrécusable.

Qu’y a-t -il donc de vrai dans cet amour idéal, dans cettc^passiep à la fois éth*érée et brûlante que l’auteur des canzoni et des sonnets n’a cessé de chanter depuis <la célèbre entrevue de l’église des religieuses de Sainte- Claire jusqu’à la fatale année de 1348? Plusieurs écrivains et même des contemporains et des amis de Pétrarque n’ont consepti à y* voir qu’une pure fiction ' poétique, un sujet à développer en beaux vers, un texte fécond en nobles inspirations. Dans une épître adressée à son proteefeur, Jean de Colonna , Pétrarque repousse«avcc chaleur cette supposition trop absolue, et nous n’avons aucune raison de nous défier de sa sincérité, D’ailleurs, les poètes, lorsqu’il s’agit des passions et des sentiments, n’ont le pouvoir de peindre et d’exprimer que ce que le cœur humain est capable d’éprouver. L’amour tel que Pétrarque le représente est certainement dans la nature, puisqu’il tient une grande

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place dans l’iiistoiro. Il dérive en droite ligne du platonisme, dont il porte encore aujourd’hui le nom. Il a' fait sentir sa puissance aux races gernianitjiies encore plungées dans la barbarie. Il a entouré d’une douce et pure auréole rinstitution de la chevalerie au moyen %e»Il a été connu môme des Arabes musulmans pendant qu’ils éclairaient de leur brillante civilisation la Péninsule espagnole, plus tard si cruellement dévastée par l’inquisition. Pourquoi, né dans un temps et au milieu d’une nation sur lesquels il exerçait encore une sensible influence, Pétrarque ne l'aurait-il point connu? Seulement, comme M. Méziôres le démontre très-bien, c’était chez lui une tradition poétique aussi bien qu’un état de l’âme. Il appartenait à la môme nation et parlait la môme langue que l’amant de Béatrix, ce personnage d’une perfection tellement sublime, qu’on ne sait pas si c’est une femme qui a réellement vécu sur la terre, Vm une mystique allégorie. D’autres poètes italiens du treizième et du quatorzième siècle, Guido Cavalcanti, Guido Guinicelli, Cino de Pistoie, sans , %’élever au môme degré de spiritualité, avaient pourtant laissé au culte de la beauté le désintéressement naïf et la pureté idéale des âges précédents. Puis, l’é-* I>oque de la chevalerie n’était pas tellement éloignée, que sous lor ciel de la Provence, dans une ville aussi polie, aussi raffinée dans ses- mœurs que l’était Avignon, Pétrarque n’ait pu trouver encore quelques vestiges des Cours d’amour.

On conçoit qu’après les premières ardeurs de la jeunesse, bien vile reportées sur des objets plus vils, l’amour de Pétrarque, ainsi épuré par les lettres et par la magie des souvenirs, ait tenu plus de place dans sa

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pensée que dans sa vie, ou, pour nous servir d’une métaphore bien connue, qu’il soit monté peu à peu, sans le déserter entièrement, du cœur dans la tête. On l’a dit avec raison : « L’esprit est souvent la dupe du cœur. » Mais ne peut-on pas, en retournant la proposition, soutenir avec autant de vérité que le cœuRest souvent la dupe de l’esprit? Il sudit qu’une image ait été longtemps caressée par notre pensée, que nous nous soyons fait, par orgueil ou par amour de l’art, une habitude de la parer de toutes les séductions, pour que nous finissions à la longue par la prendre pcair une réalité et nous croire engagés envers elle. Telle a été, * à ce qui nous semble, la situation de Pétrarque à l’égard de Laure. M. Mézières, je ne l’oublie pas, e^ d’un autre avis. Mais son ingénieux plaidoyer ne peut rien contre les faits. Comment reconnaître, par exemple, * une passion vraie, un seiAiment profond, sous tous ces madrigaux, ces jeux de mots, ces antithèses et ces comparaisons forcées qui remplissent les canzoni et les sonnets? C’était, dira-t-on, le langage du temps. Mais au douzième, siècle on n’avait pas plus de goût, et cependant quels accents a su trouver Héloïse pour peindre les angoisses d’une âme enflammée que ni la . prière, ni l’étude, ni les macérations du cloître n’ont jamais pu apaiser complètement ! En vain* Pétrarque nous assure-t-il que son amante, lui ayant ouvert la poitrine, « lui avait pris son cœur avec la main » , on voit que l’équilibre de ses facultés n’en est aucunement troublé. 11 lui reste encore assez d’empire sur luimême pour remarquer les murmures flatteurs qu’éveille autour de lui l’expression de sa douleur. Voici en quels termes, dans une de ses Lettres familières^

ET L’AMOUR PLATONIQUE

il peint ce qu’il éprouvait après avoir été chercher un refuge contre sa passion dans la belle solitude de Vaucluse :

« Imprudent que j’étais ! mon propre remède tournait è ma perte, car les soucis que j’avais apportés avec moi me consumant, et dans une si grande solitude personne n’accourant pour éteindre le feu, je brûlais d’une manière plus désespérée. La flamme de mon cœur sJ échappait alors par ma bouche, et remplissait , les vallées et le ciel de murmures lamentables', et néanmoins doux, à ce que disaient plusieurs. De là sont venus ces chants en langue vulgaire sur mes jeunes douleurs, chants dont je rougis, dont je me repens aujourd’hui, mais qui plaisent beaucoup, ainsi que nouifle voyons, à ceux qui souffrent de la même maladie *. » * >

> Un de ces chants les plus pathétiques, •celui où l’on croit trouver la peinture la plus fidèle de» douleurs cuisantes de l’absence, commence de la manière suivante : « Tout lieu m’attriste où je ne vois pas ces beaux yeux suaves qui porteront les clefs de mes douces pensées tant qu’il plaira à Dieu. Et pour que le dur exil me pèse davantage, que je dorme, que je marche, que je m’arrête, je ne demande jamais autre chose que ces yeux, et ce que j’ai vu après eux me déplaît )) Au reste, il ne paraît pas que l’absence de l’objet aimé ait jamais pesé beaucoup sur l’càme de Pétrarque, car son dernier historien nous apprend qu’il a pu durant sept ans rester séparé de Laure, sans rien perdre de sa sérénité et sans montrer aucune impa-

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