‹ Moralistes et poètesChapitre 3 sur 7 · AVANT-PROPOS VII · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS VII

faire également preuve d'esprit scientifique en critique littéraire. Tout d'abord, la critique littéraire est-elle une science ?

Pour pouvoir sans outrecuidance se réclamer de la science, la critique littéraire doit prouver premièrement que l'objet de ses études est sérieux, car il n'y a pas de science du médiocre et du frivole. Or, j'en ai bien peur, quelques personnes seraient volontiers tentées de croire que la littérature est une espèce d'amusette, une « petite drôlerie », comme dit M. Jourdain, bonne pour les esprits frivoles ou les femmes ; que la littérature doit occuper dans la vie des gens sérieux la place du feuilleton dans un journal, et qu'elle est faite pour ceux qui ont du temps à perdre.

Mais, en réalité, c'est dans sa littérature qu'un peuple met ce qu'il a d'essentiel, c'est-à-dire son âme et son cceur ; c'est dans sa littérature qu'on peut noter les étapes successives de l'esprit public en marche, voir d'où il vient, où il est, où il va ; et s'il fallait absolument, pour prouver qu'une étude est digne d'intérêt, montrer qu'elle présente une utilité tangible, je dirais que, même en politique, les hommes d'Etat ne perdraient rien à faire entrer dans leurs calculs non seulement les forces matérielles du pays, mais encore ses ressources morales, les énergies accumulées dans son cœur par une longue hérédité de travail, d'opinions, de croyances. Cela leur éviterait quelcjuefois de rudes mécomptes. — Qui peut leur

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donner avec précision ces renseignements, sinon la littérature de la nation, l'histoire littéraire d'un peuple étant parallèle à son histoire morale ? La critique littéraire prouvera, d'un seul mot, son incontestable valeur : elle peut dire à un pays aussi justement qu'à un individu : dis-moi ce que lu lis et je te dirai qui tu es.

Une pareille enquête s'éloigne évidemnu'iit de ce qu'on entendait autrefois, avec Nisard, par la critique littéraire; celle-ci se rapproche de l'histoire jusqu'à se confondre avec elle : nombreux sont les critiques qui se réclament de l'histoire, qui revendiquent les droits et les devoirs de l'historien ; l'histoire littéraire, en effet, n'est qu'une province de l'histoire générale : c'est donc une science: l'historien littéraire peut et doit avoir l'esprit scientifique. A coup sur, c'est pour lui le but suprême : cet effort vers la sérénité froide de la science présente plus d'une difficulté pour réussir, plus d'un avantage si l'on réussit. Pour n'en citer qu'un exemple, il faut savoir se hausser jusqu'à l'impartialité la plus complète, se dépouiller de toutes les misères dé son moi et de son milieu. Une étude sur Pascal. >iir Bossuet ou sur Voltaire ne sera scientifiquement faite que si le lecteur est incapable, à la fin du livre, de deviner si le critique est janséniste ou moliniste, catholique ou protestant, religieux ou sceptique.

Cet effort du lettré pour aller en quelque sorte audevant de l'homme de science, lui tendre la main et

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r/iarclîfT de non pua, me paraît légitime, et. niùrne iiidisf^en.Hable, â conriition rJe ne pas pounner cette alliance jijHqu'îj TaHscrvissernent. Le» nierveilleu»es découvertes des science» positives au siècle que nous quittons, au Siècle de Pasteur, ont produit i^ur les esprits iiri transport qui *-t ;)ll«' quelquefois jusqu'à l'ivresse.

DUitt coté, les savants, grisés par leurs conquêtes

l»'-f/itir/i^-, ()n\ j»(-f(lij ijfi \)<:\i de leur sang- froid, et se Mit l.jissés allf r jn-.qu'â tenter des annexiorts téméraires, jusqu'à dire, avec M li- 1 1 ti |.;t, que la science xacte embrasse tout ; fjue, d^jus la civilisation moderne, toute utilité- sociale doit dériver de la science, parce qu- la science embrasse le domain^ <*ntier de l'esfjrjt liumain. dornoi/jf- iotellectuel, moral, [)olitique. ijrti-îtiqij<j, .'jijr>.-)i lji<ri que j)ratique et industriel » (>). Je crois qu'en parlant ainsi l'éminent chimiste a exagéré les riroit^ < t hs possibilités de la c'ience.

iJe b.Mir cot'j le.^ l(j tirés, séduit,^ par Ir* prc,-;tigc de la Science, ont essayé d'emprunter aux sciencesexactes

'■<■-. tlie-ories, ou même de simples li\ ftothêses, qui pouvaient convenir à l'histoire n iturfll*^ mais non .1 \ \\\^\.()'w't ]\i\(]rh\!(-. L<-- r-fit jr|U(.~ uni v •■^-it.;J)r■«■-^ ont fait pis. Hyp:)0ti.-*'-.-5 pe-nrlant qiM'Irjuc t*-mps par la ('Aitncjt ill'-rjiande, nous avons, dans une véritahl" y.i'^d rj'if/jit.ôtion^ risqué de perdre /jo,^ f{uolités natives j»oui' p-i-t)f;}jci la j/)(''tliodf.' d'outrc-lUiin. .\oijs avonélevé eijl.ro le lecteur et no~ lii.'^ une véritable

fl) ScUnre Kl Edwalion, p. 13.

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