‹ Moralistes et poètesChapitre 5 sur 7 · DE PASCAL · texte numérisé non relu

DE PASCAL

SOTTRIAU

/Genèse de l'erreur traditionnelle sur le but des Pensées : Port- Royal, xviir siècle ; Cousin ; critiques modernes, scientifiques et religieux. — IL La pensée première de Pascal est modifiée par le milieu, les Provinciales, les circonstances. — IIL L'Apologie du jansénisme. — IV. Les attaques contre les ennemis de Port- Royal : les jésuites, le roi, le pape. — V. Conclusion.

Il y a quelque présomption, sans doute, à croire que l'on a découvert sinon un Pascal inédit, du moins un Pascal plus caché encore que son Deus absconditus ; que l'on apporte une interprétation nouvelle, et pourtant vraie, des Pensées. Au début d'une étude où je prétends réformer en partie l'explication communément admise pour les fragments de Pascal, je dois préciser ce que j'attaque comme une erreur, ce que je crois pouvoir soutenir comme une vérité. J'attaque la thèse traditionnelle : que les Pensées, si Pascal avait eu le temps de les mettre en œuvre, auraient été l'apologie du catholicisme et n'auraient été que cela. J'essaierai, par contre, d'établir ceci : dans la partie purement dogmatique de son livre, Pascal comptait prouver surtout la vérité du jansénisme; dans une autre partie, consacrée à la polémique, il aurait attaqué ceux qu'il considérait comme les ennemis de Port-Royal et les siens : les jésuites,

le roi, le pape. Cette supposition est très vraisemblable, parce qu'on en peut trouver des germes dans quelques-unes des études marquantes déjà publiées sur les Pensées ; elle est peut-être neuve, en ce que personne, à ma connaissance tout au moins, n'a entrevu la véritable importance de cette idée, qui rétablit l'unité dans l'œuvre de Pascal, et fait des Pensées la suite logique des Proi^inciales (').

Si, depuis plus de deux cents ans, on continue à prêter à Pascal une intention qu'il avait eue d'abord, mais qu'il a abandonnée au cours de son travail, la faute en est principalement à Port-Royal, qui commence et consacre l'erreur traditionnelle, au mépris de la pensée de Pascal, mais pour le plus grand bien de la maison. Pour comprendre, en effet, la déformation que les jansénistes ont fait subir à l'œuvre de Pascal, fîgurons-nous de pauvres gens longtemps traqués, persécutés, qui, au moment où

(1) On ne trouvera pas dans cet article, pas plus que dans mon livre sur Pascal, l'admiration que l'on prête quelquefois, et à tort, aux Universitaires pour Port-Royal. Ainsi, Renan disait qu'un des plus grands ridicules de l'Université, « une des choses qui montrent le mieux sa manière de juger toute extérieure, toute réactive, toute fondée sur des considérations extrinsèques, c'est son engoûment pour Port-Royal, etc. ». (Cahiers de Jeunesse, dans la Revue, 15 avril 1906, p. 450.) Il n'y a, dans mon étude, que très peu de citations, et pas une référence ; on voudra bien, j'espère, croire que dans ces quelques pages, chaque ligne s'appuie sur un texte. Cet article a paru dans la Revue Internationale de r Enseignement, n° du 15 novembre 1896 : il a du reste, été profondément remanié.

ils jouissent d'une paix précaire, trouvent dans l'héritage d'un illustre parent un engin terrible, un explosif merveilleux. Ils voudraient bien se faire gloire de cette invention, et s'en servir ; en même temps ils tremblent qu'en éclatant elle ne les réduise en morceaux. Ils la manient avec précaution, ils tâchent de la rendre momentanément inoffensive, ils en noient la poudre. C'est l'histoire des jansénistes trouvant le manuscrit des Pensées, et quelles pensées ! celles de derrière la tête, celles que Pascal, voyant l'effet produit par ses premières audaces dans ses colloques à Port-Royal, avait cachées aux solitaires. Il fait- beau voir les éditeurs, petits ou grands, d'Arnauld à Brienne, atténuant, édulcorant, « embellissant » les Pensées, par crainte des jésuites, supprimant ou adoucissant les témérités sur la prédestination, sur la grâce, toutes les pensées de combat ; coupant, taillant, rognant, ne laissant pas subsister dans l'édition projetée un seul morceau de vingt lignes tel que l'avait écrit Pascal. Puis neuf approbateurs s'abattent sur ce premier texte ainsi labouré, et pendant six mois s'acharnent à l'expurger de tout ce qui n'est pas de la plus impeccable orthodoxie. Il est vrai qu'ils sont les premiers trompés, et qu'ils ne doivent pas se montrer bien sévères pour le plus obéissant des fds de l'Eglise : l'évêque d'Aulonne souligne avec complaisance le passage où Pascal se montre le moins gallican des hommes. Par malheur, ce morceau ne fait justement point partie de l'ouvrage rêvé par Pascal ; c'est un

bout de lettre que Port-Royal a découpé habilement, et glissé (dirai-je sournoisement ?) dans le livre, pour tromper tout le monde; tout le monde, sauf la famille, qui connaît le but de Pascal, qui a hérité de son esprit, qui n'admet pas les compromissions, les concessions, et qui voudrait voir mettre en lumière le jansénisme, le côté agressif des Pen^ée^, puisque, en somme, c'est là le livre projeté. Un des neveux, Etienne Périer, est envoyé à Paris pour lutter contre les éditeurs : il défend pied à pied la mémoire de Pascal avec une opiniâtreté que Port-Royal trouve « auvergnate )>. Battue pour l'édition, la famille essaye de prendre sa revanche dans l'introduction, et substitue à celle qu'avait déjà rédigée Filleau de la Chaise la préface écrite par Etienne Périer, où se trouve indiquée aussi nettement que possible l'intention de Pascal de déclarer la guerre « même aux chrétiens et aux catholiques qui, étant dans le corps de la véritable Eglise, ne vivent pas néanmoins selon la pureté des maximes de l'Evangile » ( ' ). La vérité éclate là, comme un éclair. Mais que peuvent deux lignes contre tout un livre où presque rien n'apparaît plus de cette intention capitale ? Port-Royal l'emporte ; la famille est vaincue, et Pascal avec elle : un mystère d'iniquité commence, et prend si bien, que d'aucuns préfèrent

(1) Ce passage a été contesté par M. Victor Oiraud, dans la Revue des Deux-Mondes du l*^' août 1905, p. 567, en note. II suffît, après avoir lu cette critique, de se reporter à la préface de Port-Royal dans l'édition Havet, tome I, p. lix : le lecteur sera édifié.

encore à la pensée intégrale de Pascal l'édition affadie, châtrée, pour dire le vrai mot, qu'en a donnée Port- Royal, tant et si bien qu'on pourrait l'intituler « Pensées de Port-Royal », ou « Pensées de Pascal revues, corrigées et notablement affaiblies », etc., bref, tout ce que Ton voudra, sauf « Pensées de Pascal )). Le mal est fait, presque irrémédiable ; et l'on serait tenté d'appliquer aux premiers éditeurs ce mot de de Maistre : les fausses opinions sont comme la fausse monnaie : elle est fabriquée d'abord par de vrais coupables, elle est échangée ensuite par d'honnêtes gens qui perpétuent la fraude sans savoir ce qu'ils font.

En effet, le xviii^ siècle, qui est pourtant la revanche du jansénisme contre les jésuites, qui pourrait donc sans danger restaurer le monument de Pascal, ne le fait point, parce que l'erreur est accréditée, parce que l'esprit scientifique, qui se forme lentement à cette époque, n'est pas encore assez fortement constitué pour extirper un préjugé déjà enraciné ; il n'est pas question de faire de la science pure ; on fait surtout de la science appliquée à la guerre religieuse. Aussi Voltaire, qui est trop bon polémiste pour ne pas deviner au passage les sous-entendus moqueurs de Pascal, cherche surtout, quoi qu'il en dise, à faire saigner le christianisme, sous prétexte de déchirer la peau d'un janséniste. Condorcet, de son côté, qui n'a cure de Port-Royal, s'efforce de déguiser Pascal en philosophe. Comme il est, ensomme, bien difficile de transformer l'auteur des Pensées

en encyclopédiste, le siècle finira par déclarer, avec Condillac, que Pascal écrit mal ; avec Voltaire, que décidément il n'est qu'un fou. Si l'on met de côté Vauvenargues, qui, avec la divination du cœur, a compris Pascal mieux que ses contemporains, parce qu'il l'aimait, le xviii^ siècle n'a pour Fauteur des Pensées ni sympathie ni clairvoyance, et fredonne avec Saint-Lambert, qui lit peu Nicole ou Pascal :

Ces fous, remplis d'extravagance, Souvent ne raisonnaient pas mal.

Enfin Victor Cousin vint ! On pourrait espérer que celui qui a découvert Pascal, et prononcé contre l'édition de Port- Royal un réquisitoire sévère, va faire table rase de tout préjugé, de toute explication traditionnelle, et suivre ce janséniste intransigeant dans toutes ses audaces. On le croirait d'autant plus volontiers que, tenant compte des circonstances et du milieu dans lesquels a été préparée l'Apologie, Cousin remarque que Pascal ne parle pas des miracles en général ni des libertins qui les nient, mais du miracle de la sainte-épine, et des jésuites qui en rient ; qu'il y a dans les Pensées un écho affaibli des Provinciales, et que Pascal s'y montre plus janséniste que Jansénius. Malheureusement, substituant une idée préconçue à l'antique préjugé. Cousin veut tirer Pascal à la philosophie, et, sans oser en faire un éclectique, voit en lui un sceptique se jetant dans les bras de la Foi pour fuir son scepticisme. Cousin passe à côté de la vraie voie, et s'égare ;

suivant logiquement son erreur, il ne veut plus voir en Pascal que l'apologiste du christianisme, le guide qui nous entraine à la religion catholique.

Après Cousin, dont il est plus facile de railler le système que de contester l'influence, on pourrait dire que, en France, la critique scientifique a son siège fait : elle cherche des preuves à l'appui de la thèse traditionnelle, ou en fait le point de départ d'études dirigées dans le même sens, ou cherche quelques autres ramifications de la pensée de Pascal, mais tout cela pousse sur ce tronc commun et indéracinable. Faugère, qui ne peut supprimer un certain nombre de pensé-es irréductibles à la falsification de Port- Royal, suppose purement et simplement que ces fragments ne faisaient pas partie du projet d'apologie, et n'étaient que des notes, des documents destinés aux Provinciales ; il pousse ainsi jusqu'à l'erreur absolue une opinion vraisemblable pour un petit nombre seulement de ces morceaux. Sainte- Beuve, trop grand pour ne pas apercevoir, même quand il se trompe, au moins une partie de la vérité, a beau reconnaître qu'il y a du jansénisme dans les Pensées, et même de l'anti-jésuitisme par endroits : dans sa piété pour ces Messieurs, il ne peut admettre qu'ils nous aient trompés, ni même qu'ils se soient trompés : il croit que Pascal a exposé sa doctrine en deux fois, sa haine des jésuites dans les Provinciales, son amour du jansénisme dans l'Apologie, sans vouloir chercher si la synthèse complète ne se trouve pas dans le dernier livre. Il sent bien qu'il

y a un côté obscur dans le monument inachevé, mais il nous conseille de ne rien faire pour y pénétrer. Et l'éditeur de Pascal, Havet, fait de même ; de même M. Molinier. Et l'auteur de la plus remarquable étude qu'on ait écrite sur la philosophie des Pensées, M. Droz, effleure aussi le point que nous indiquons, puis passe à côté, suivi par ]\OI. Ravaisson, Brunetière, Bertrand, Rauh, Hémon, jusqu'à M. Sully- Prudhomme, qui a donné la forme la plus neuve à l'antique théorie, lorsqu'il nous a montré les matériaux de l'œuvre préparée par Pascal gisant à terre, « tous marqués du signe de la croix qui en indique la commune destination ». Il y faudrait regarder de plus près, et chercher à voir si c'est bien la croix catholique ou le crucifix janséniste qui servent de marque distinctive et de point de repère aux pierres de l'édifice.

Cette enquête appartenait naturellement à la critique religieuse ; il nous devrait suffire, semble-t-il, d'interroger les ecclésiastiques qui ont parlé de Pascal, pour obtenir une réponse satisfaisante. Ce qu'ils disent, pourtant, nous satisfait peu. Ils se divisent en deux groupes : l'un, le moins nombreux, éprouve sur l'orthodoxie des Pensées une méfiance plus ou moins accentuée : ce sera le chanoine Rocher, et surtout, avant lui, J. de Maistre, suivant lequel la religion se serait fort bien passée de Pascal et de ses ouvrages; l'autre, de beaucoup le plus important, essaye de relier Pascal au catholicisme, bon gré mal gré, et sollicite ingénieusement les textes

pour les faire taire ou les faire parler ; dans ce groupe, qui parait représenter l'opinion moyenne du clergé, on compte au premier rang l'abbé Flottes, pour qui Pascal n'a jamais été janséniste ; l'abbé Maynard, qui, tout en malmenant à l'occasion son auteur, le ramène au giron de l'Eglise ; surtout l'abbé Guthlin, le mieux informé de tous, et le mieux intentionné pour Pascal, dont il atténue les audaces avec une réelle habileté, plaidant sa cause plus qu'il ne la juge, et plaidant en avocat du bon Dieu.

Trouverons-nous plus de précision dans la critique protestante ? Moins encore, peut-être ; car si le plus grand esprit de €ette école, Vinet, a reconnu que Pascal était catholique, et même janséniste, à sa manière, il en a profité pour constater que c'était un commencement de protestantisme ; et, comme il n'y a que le premier pas qui coûte, un fidèle disciple de Vinet, M. Astié, a fait de Pascal un véritable protestant.

En serons-nous réduits à aller demander la vérité à des étrangers, comme Linsemann et Scheeben ? Ce que la critique séculière n'avait pas pu ni ^voulu voir, cédant peut-être au désir obscur de ne pas excommunier un aussi puissant allié, la cricritique jésuite, allégée de ce scrupule par le souvenir des vieilles luttes, va le découvrir et le montrer. Elle trouve dans les Pensées un relent des Provinciales ; et comme elle ne se croit pas obligée à des ménagements envers l'Ennemi, elle crie bien haut que l'Apologie est presque aussi détestable que les

Petites Lettres. Pour le Père Longhaye, Pascal ne doit plus être rangé parmi les défenseurs avérés de la religion; malgré ses beautés, le livre projeté est dangereux dans son ensemble ; il est plus propre à faire des désespérés que des croyants ; et peut-être, terminé, eût-il été pire encore, si Pascal avait eu le temps de développer ses haines.

Ces aveux ne peuvent que me confirmer dans une opinion antérieure, née surtout de Tétude des Pensées, et aussi de la lecture des travaux plus ou moins récents dont j'ai énuméré les principaux. Je crois que ce résumé indispensable encouragera le lecteur à me suivre avec confiance dans la recherche suivante, qui a sa nouveauté, et qui pourtant ne paraîtra plus maintenant trop paradoxale : alors que jusqu'ici on a considéré le but de Pascal comme notoirement certain, et cherché surtout à deviner son plan, à retrouver sa méthode, je voudrais, laissant de côté cette méthode et ce plan qui ne présentent qu'un intérêt secondaire, tâcher de déterminer exactement le but qu'a visé l'auteur de l'Apologie.

Si Ton peut admettre que Pascal rêvait une démonstration du catholicisme au moment où il se convertit au jansénisme, c'est-à-dire vers 1654. il ne faut pas oublier qu'il écrivit les Pensées du milieu de 1657 jusqu'à sa mort, c'est-à-dire jusqu'en août 1662, et que ces huit années ont dû modifier son but,

puisqu'elles ont bouleversé un esprit toujours très attentif à se tenir au courant des événements.

Le milieu où il vit n'est pas fait pour élever son génie jusqu'aux méditations sereines, car Vodiiim theologicum sévit à Port-Royal, concentré contre un seul ordre. Je sais bien que les jansénistes ont à se plaindre gravement des jésuites : il est dur d'apprendre que des frères ennemis supplient la reine de vous imposer silence. Il est plus dur encore d'être obligé de leur pardonner chrétiennement, même du bout des lèvres. On se soulage de cette contrainte par ce que nous appellerions volontiers des insinuations - calomnieuses. Quiconque discute quelqu'un ou quelque chose de Port-Royal est un possédé du démon, conscient ou inconscient. Un janséniste des plus modérés, Fontaine, causant avec un jésuite, entend distinctement « le sifflement du serpent qui lui parlait par le bon père, quoique celui-ci ne s'en aperçût pas ». Aussi Port- Royal redoute-t-il l'Enfer pour ses ennemis, comme revanche de leurs triomphes terrestres.

Ses adversaires ont su, en effet, mettre dans leur jeu le Louvre. Le Père Paulin, confesseur du jeune Louis XIV, fait ramasser par des affîdés de province tous les petits scandales jansénistes, et les raconte à la reine mère, qui les rapporte au roi. Louis XIV est ainsi élevé par l'habile jésuite dans le mépris de ces énergumènes, puis, chose plus grave, dans une aversion absolue pour ces frondeurs de son pouvoir. On a bien soin de lui faire remarquer que ce sont des

amis du cardinal de Retz, de Fouquet, de tous ses ennemis. Le roi n'aime pas Port-Royal, qui le lui rend bien. Si la maison témoigne un zèle presque trop bruyant pour la personne même du roi, elle se soulage en attaquant le Louvre avec une vraie rage : la Cour est, d'après les jansénistes, Vultima ratio du diable.

Pascal n'a donc pas appris le respect des puissances à Port-Royal ; on y professe un parfait dédain pour la hiérarchie ecclésiastique, une froideur glaciale pour la papauté ; on craint le schisme, moins avec « l'Eglise de la terre « qu'avec « l'Eglise du ciel ». Portant dans les affaires de la conscience les procédés de la chicane, ces messieurs sont prêts à en appeler de Rome au tribunal de Jésus. S'ils ont contre eux toute la chrétienté, ils sont persuadés qu'ils ont pour eux Dieu, qui les comblerait de ses miracles, même dans le détail de la vie domestique. Il faut lire dans Besoigne « le miracle des pièces de cinq sol converties en demi-louis, et celui appelé de la farine » ; on peut concevoir quelque vanité, quand la Providence s'intéresse à vous d'une façon aussi particulière. Aussi ne s'en font-ils pas faute, et pourrait-on dire des solitaires ce que l'archevêque de Paris disait des religieuses : « Ils sont purs comme des anges et orgueilleux comme des démons ».

La vraie caractéristique de ce milieu extraordinaire n'est pas encore là ; elle est dans le plus épouvantable régime qui jamais ait été inventé pour torturer la pauvre machine humaine. Les port-

royalistes se tuent littéralement, à force d'austérités. Ils vont de la crainte religieuse jusqu'à la névrose : ce sont des déséquilibrés religieux. Les signes de détraquement ne manquent pas d'apparaître : les solitaires sont atteints de tremblement, et pleurent pour la moindre secousse. Ils imaginent qu'au paradis même on éprouve une terreur plus forte encore que sur terre ; ils poussent si loin la crainte de Dieu, que les mots ordinaires me semblent impuissants à rendre cet état d'âme, et qu'il faut bien diagnostiquer ainsi leur cas : ils sont atteints de « théophobie w.

Malgré toutes ces critiques, reconnaissons aussi le bien : du Port-Royal, tel que nous le font connaître ses historiens, et en particulier Fontaine, se dégage un parfum d'honnêteté religieuse qui explique l'influence de cette maison sur le siècle, et surtout sur Pascal. Cette influence ne saurait être exagérée, quoi qu'on en ait dit. Car si Pascal a réagi en partie contre ce milieu, comme tout homme de génie qui transforme toujours, au moins partiellement, ce qu'il s'assimile, il n'a pas réagi en sens inverse, il a rebondi dans la même direction : il a exagéré Port- Royal, en suivant la même voie, mais en allant plus loin que le gros de l'armée janséniste.

Les Provinciales ne doivent naturellement pas calmer sa fougue de néophyte, et l'on sait quelles idoles le nouveau Polyeucte veut renverser ; il ne faut pas oublier que les Pensées ont été écrites souvent sous la même inspiration, peut-être en même

Itj LE JANSÉNISME DES PENSEES DE PASCAL

temps. Les Petites Lettres ne peuvent pas ne pas modifier les premières dispositions de Pascal, alors que, de l'aveu même de Sainte-Beuve, elles ont changé la douceur et la docilité des religieuses jansénistes en énergie et en indépendance. Dans ce premier duel, Pascal porte de rudes coups à ses adversaires, mais il reçoit aussi des blessures profondes. Il garde une rancœur non secrète mais très avouée contre ces jésuites qui, pour lui répondre, trouvent plus facilement des moines que des raisons, et plus facilement encore des injures que des moines. Comment imaginer qu'après la terrible bataille des Proi-'inciales, échauffé par le combat, fier de l'appui qu'il avait apporté à son parti, ébloui peut-être par ce reflet de la gloire humaine qui rejaillissait de son pseudonyme sur lui-même, Pascal a pu, tout à coup, renoncer à la lutte, assoupir subitement tous les feux de son esprit enfiévré, émousser une ironie plus aiguë que celle des plus renommés pamphlétaires, pardonner aux jésuites vaincus, et rentrer tranquillement dans le calme de sa retraite, pour entonner un pacifique Te Deum ? Mais pour que pareille hypothèse paraisse vraisemblable, il faut ignorer absolument l'histoire des dernières années de Pascal, supposer que le soldat des Proi^inciales, satisfait et apaisé, n'a plus qu'à remercier le Dieu des batailles théologiques de lui avoir donné la victoire ; que le Port-Royal est tranquille, et jouit paisiblement de son triomphe ; que tout le monde a désarmé ; que les jésuites sont battus et contents. Or, Pascal lui-

même ne croit pas que la guerre soit terminée, que sa campagne soit fmie avec la dix-septième Provinciale. Il annonce aux jésuites qu'il a la ferme intention de les combattre aussi longtemps qu'il s'y croira poussé par Dieu, « sans qu'aucune considération humaine puisse arrêter ni ralentir ses poursuites ». Son dernier mot est cette fière proposition d'armistice : « Laissez l'Eglise en paix, et je vous y laisserai de bon cœur. » Les jésuites ont-ils accepté cette? trêve ? Les considérations humaines et divines ne ' vont-elles pas exciter la fureur de Pascal, plutôt que de calmer son courage ?

Le miracle de la- sainte-épine, bien mieux que l'entretien avec M. de Saci, illumine les obscurités des Pensées. Est-il vrai, est-il faux ? La question n'est pas là. Ce qui nous intéresse, ce qui est capital pour le débat actuel, c'est l'effet que cette aventure produit sur Pascal. Si nous en croyions Mme Périer, si bien au courant de tout, ce serait ce prodige qui l'aurait décidé à donner suite à son projet d'Apologie. Et, de fait, Targument tiré des miracles, qui tient une si grande place dans les Pensées, repose uniquement sur l'histoire de la sainte-épine : la guérison de sa nièce est pour Pascal la démonstration la plus éclatante du catholicisme. Que dis-je ? Elle suflit à prouver que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius !

Les jésuites ne veulent pas, devant ce miracle, se / reconnaître vaincus et désavoués par Dieu. Pascal, \ personnellement atteint par leurs railleries, persiste

plus que jamais dans la lutte ; tout en continuant à préparer sa redoutable Apologie, il anime les adversaires des jésuites ; il excite contre les molinistes les curés de Rouen et de Paris ; il rédige peut-être plusieurs de leurs Factums, et le ton en est quelquefois plus violent encore que celui des Petites Lettres. Son animosité redouble avec le danger, et le danger augmente. Les jésuites, trouvant eux-mêmes leurs répliques un peu faibles, vont riposter aux railleries par des coups de force : toutes les puissances s'abattent sur le parti janséniste. Le Conseil du Roi décide la perte de Port-Royal, le 13 avril 1661, jour du mercredi saint. La persécution éclate aussitôt, violentant les corps et les âmes. Le 23 avril, le lieutenant civil vient ordonner de renvoyer en trois jours toutes les pensionnaires de la maison de Paris ; le 4 mai, ordre de chasser également les novices ; le 10 mai, expulsion des enfants réfugiés dans les villages voisins de Port-Royal-des-Champs. Et cela n'est rien auprès du Formulaire, qui force les jansénistes « à condamner de cœur et de bouche la doctrine des cinq Propositions de Cornélius Jansénius ». Ces coups répétés, qui retentissent douloureusement sur tout le Port-Royal, frappent en plein cœur la première maîtresse des novices, la sœur de ce même Pascal qui, dans un accès de prudence humaine, le seul qu'il ait eu dans la vie, avait aidé les grands vicaires à atténuer ce que le Formulaire avait de trop rigoureux. Perdre ses novices, et en même temps signer ce qu'elle croit une erreur, un mensonge

1 son frère a trempé, c'en est trop : après avoir ivoyé à la sœur Angélique de Saint- Jean une protestation qui s'adresse surtout à Pascal, et qui ne s'incline même pas devant l'excommunication de l'Eglise, Jacqueline signe, mais en répétant qu'elle en mourra, « et cela arriva en eiïet le 4 octobre 1661 )>. En apprenant cette mort, Pascal semble sans doute se résigner, puisqu'il ne dit rien, sinon : Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir ! — Mais quelle dut être sa rancune furieuse contre ses ennemis, puisque c'était leur vengeance qui avait tué la sœur Sainte-Euphémie, et combien sa fureur devait être accrue par une sorte de remords, puisqu'il était en partie cause de cette mort désespérée ! Les lettres de sa sœur préférée, de celle qui l'avait amené à la vérité, étaient comme des cris venant de la tombe ; il ne pouvait oublier, ni refuser de mettre en pratique ces belles paroles que, de concert avec cette môme sœur, il avait adressées à Mme Périer au moment ie la mort de leur père : « Une des plus solides et plus utiles charités envers les morts est de faire les îhoses qu'ils nous ordonneraient s'ils étaient encore m monde, et de pratiquer les saints avis qu'ils nous )nt donnés, et de nous mettre pour eux en l'état luquel ils nous souhaitent à présent. Par cette pratique, nous les faisons revivre en nous, en quelque iorte, puisque ce sont leurs conseils qui sont encore avants et agissants en nous. » Toute prudence lumaine lui est désormais interdite, et lui semblerait, m même temps qu'un outrage à la mémoire de sa

sœur, un crime de lèse-majesté divine. Quand Port- Royal refuse, par politique, de le suivre dans sa résistance entêtée au second formulaire, Pascal s'évanouit de douleur, puis, revenu à lui, prononce ces graves paroles qu'il faut lire non pas dans le Recueil d'Utrecht, qui les atténue, mais dans le récit de Marguerite Périer, qui leur laisse toute leur force, paroles de rupture, et dignes de la morte : « Quand j'ai vu toutes ces personnes-là, que je regardais comme étant ceux à qui Dieu avait fait connaître la vérité, et qui devaient en être les défenseurs, s'ébranler et succomber, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pas pu la soutenir, et il a fallu y succomber. » Tel était son état d'âme quand il écrivit les Pensées.

Et maintenant, est-il bien nécessaire d'insister longuement pour prouver que son livre n'eût été qu'ujie longue apologie de la foi janséniste ? Quant à montrer, d'après ce que nous en avons, en quoi et jusqu'à quel point sa croyance était port-royaliste, c'est une autre affaire, et plus délicate, les laïques s'exposant à déclarer janséniste ce qui semble très catholique à des théologiens de profession. Même en laissant de côté les différences tellement imperceptibles qu'un spécialiste n'ose se prononcer, je ne me risquerai pas à juger par moi-même les questions

essentielles qui sont du domaine de la théologie pure. Tout en parlant de ces problèmes sinon avec la compétence du moins avec la convenance qu'ils méritent, je ne m'appuierai que sur des docteurs graves. La part du catholicisme dans les Pensées leur paraît sans doute assez restreinte ; en revanche, l'hérésie ne se peut établir bien souvent que par des procès de tendance. Le jansénisme de Pascal est surtout une exagération de la théorie catholique : il n'admet pas les atténuations, les nuances ; sa doctrine est dure, tranchée, impitoyable. Elle se précise surtout sur les questions de prédestination. Pascal touche à l'hérésie lorsqu'il professe que la grâce est refusée à quelques hommes. Quand il montre que les pécheurs ne peuvent agir par un motif de charité parfaite, il remonte par Jansénius jusqu'à Baïus. Enfin, et surtout, il est « fidéiste » lorsqu'il prétend établir que, livrés à nous-mêmes, nous ne pouvons atteindre aucune certitude, même d'ordre humain, lorsqu'il dit nettement que « personne n'a d'assurance, hors de la foi, s'il veille ou s'il dort ».

Laissons aux théologiens ces problèmes théologiques sur des nuances qui n'intéressent guère le commun des fidèles. Au fond, il n'y a qu'une question qui passionne tout le monde : la vie future, l'au-delà du tombeau ; quel est le Dieu que l'on nous fait espérer, ou redouter ? Dans laquelle des deux chapelles, catholique ou janséniste, avons-nous le plus de chances d'être sauvés ? La prédestination la plus absolue est la règle de Pascal. Son jansénisme n'admet

dans le ciel qu'une effrayante minorité d'élus ; sans donner naturellement des chiffres précis, Pascal semble admettre qu'il n'y a guère que sept mille favorisés. Son paradis est désert. L'homme ne semble avoir été créé que pour peupler l'enfer : l'enfant, abandonné à lui-même, est sûrement damné ; et c'est tout naturel, car il faut être sot, dit-il, pour s'étonner que Dieu ait fait le monde afm de le perdre. A-t-on eu tort de conclure que ce christianisme n'est pas celui du Christ ; que le Jésus de Pascal n'est pas le Sauveur de l'Eglise ? On aurait sans doute indigné Pascal en lui disant qu'il ne faisait pas ainsi l'apologie du catholicisme, mais celle du jansénisme : il était bien persuadé qu'il était dans la plus pure tradition ; mais était-il resté fidèle à la doctrine romaine ? Cousin a sans doute tort de le faire pencher vers le calvinisme. En revanche, Pascal, qui n'est peut-être pas catholique, dans l'acception stricte du terme, est-il même un simple port-royaliste? Il faudrait, pour caractériser une croyance qui s'éloigne autant du jansénisme moyen que celui-ci s'écarte du catholicisme, forger un mot : Pascal a pratiqué surtout le « pascalisme ». Il abandonne en effet le juste milieu, plus encore que ne le faisait cet autre exalté, Saint-Cyran, qui, lui, voyait du moins le danger de cette méthode, qui craignait pour ses disciples l'exagération, et répétait souvent qu'il fallait éviter tout excès. Pascal prétend bien, une seule fois du reste, s'en tenir à la médiocrité ; mais l'a-t-il fait ? le pouvait-il ? Consultons là-

dessus Port-Royal, qui devait s'y. entendre ; abstraction faite des Proi>inciales, reconnaît-il l'auteur des Pensées comme un des siens ? Pascal passe dans la maison pour un assez piètre théologien. Et de fait, son érudition, qui parait nulle à Renan, n'est pas très étendue, même pour le xvii^ siècle. Il ne connaît guère que le Piigio Fidei, et que les textes sacrés ; encore parle-t-il de ceux-ci d'après une traduction. Aussi Port-Royal ne le met pas au premier rang. Dans sa lutte avec Arnauld, Pascal est « terrassé », et paraît, de l'aveu de Racine, « petit devant lui ». Pour M. de Saci, l'auteur des Pensées est un « homme d'esprit ». Quand on songe aux éloges hyperboliques prodigués par Port-Royal aux plus petits compagnons, « homme d'esprit » a bien l'air d'une ironie. Pascal les inquiète, parce qu'il les dépasse. Plus encore que les purs jansénistes, il provoque le bon sens et révolte la nature. Sa doctrine est impitoyable, aussi bien pour la pratique de la vie journalière que pour l'attente de l'éternité. S'il manque de tendresse, c'est pour une raison personnelle, qui ferme son âme à toute atténuation. S'il exagère le jansénisme, c'est qu'il transporte dans les choses de la religion et du cœur ses habitudes de précision mathématique. Il aime à compliquer les problèmes, pour que la solution en soit plus élégante. II touche aux délicatesses du culte avec une certaine brutalité qui sent plus l'homme de science que le dévot. Il a l'intolérance du scientifique qui a l'habitude de raisonner exactement. Il est autoritaire

comme un savant ; il impose ses solutions, et se fait respecter, d'un respect craintif, parce qu'il parle « fortement » ('). Soutenu par sa certitude d'être dans la bonne voie, il ne craint pas de rester seul, et s'enfonce résolument chaque jour plus avant. Jusqu'où est-il allé dans cette recherche solitaire de la vérité ? A-t-il dépassé la religion jusqu'à toucher la superstition ? Je ne sais, car les preuves qu'on en donne sont assez faibles. Sans voir dans son amulette tout ce que l'abbé Guthlin et M. Molinier y découvrent de grand, on peut dire qu'on a eu tort de prétendre que ce document rapetisse Pascal ; car, qu'était-ce autre chose pour lui qu'un témoin matériel de cette nuit délicieuse où il avait eu la certitude qu'il faisait partie du petit nombre des élus ? Je ne crois pas non plus qu'on puisse, avec M. Lombroso, ranger Pascal dans la catégorie des fous de génie. La seule chose qu'on doive concéder, c'est que sa religion est sombre, ténébreuse, farouche, au point de paraître déraisonnable. Lui, qui entre dans le jansénisme avec une gaité qui inquiète sa sœur, lui qui prétend avoir connu l'espérance, il se forge une religion qui ne peut convenir à la vie séculière, ni même aux cloîtres les plus rigides.

(1) On sait maintenant jusqu'où il portait son intolérance, ou, pour mieux dire, sa tyrannie scientifique, et comme, dans sa lutte avec le P. Noël et tutti quanti il a dépassé les limites de Thabileté permise. Cf. Félix Mathieu, Rei>ue de Paris, l^' avril, l*^»" mai 1006, notamment p. 206. — M. Abel Lefranc a pris la défense de Pascal dans la Bévue Bleue, n°s du 1 1 août 1906 et suivants. — Cf. G. Michaut, Revue Latine, 25 septembre 1906, p. 565.

car elle détruit la paix de l'âme. Sa tristesse vient de ce qu'au lieu de rester catholique, il est devenu janséniste et que, en plus, il s'est fait un jansénisme à l'image de son esprit absolu, embrassant par raison une religion que son cœur repousse. Il se dit effrayé par le silence des espaces infinis : n'est-il pas épouvanté par le silence de ce paradis désert où tremblent encore quelques élus, à peine remis de la frayeur ininterrompue qui a été leur lot sur la terre ? En somme, Je pascalisme s'éloigne autant du christianisme que le soleil de l'hiver, vu au travers des brouillards de la Normandie, diffère du plein soleil du Midi, en été. C'est une question de plus ou moins de lumineuse espérance. Seulement, à l'encontre de Gœthe, Pascal crie aux jansénistes, qui avaient pourtant déjà singulièrement obscurci la religion : trop de lumière, trop de lumière !

Quelle importance ces deux éléments, jansénisme et pascalisme réunis, eussent-ils eue dans l'ensemble de l'Apologie terminée ? Il est à peu près impossible de faire là-dessus une hypothèse précise. Si l'on juge du livre projeté par ce que nous en avons, il faut reconnaître que le jansénisme occuperait une place restreinte, à condition de compter simplement les pages ou les lignes, les articles ou les fragments où s'étale la doctrine de Jansénius aggravée par Pascal. Au contraire, l'importance du port-royalisme dans l'Apologie apparaîtra véritablement, si l'on observe que ces pages et ces lignes contiennent non pas des assertions de détail, mais des théories de doctrine

générale, qui sont l'armature même du livre. Est-il à regretter que Pascal n'ait pas eu le temps de terminer son ouvrage ? Au point de vue littéraire, nous aurions un chef-d'œuvre de plus et beaucoup de commentaires en moins. Mais la religion y eûtelle gagné ? Y aurait-il diminution du scepticisme ambiant ? Pascal lui-même est peu disposé à le croire ; ses adversaires encore moins. Je serais tenté de me ranger à leur avis. Il y a en effet deux manières de raisonner sur la foi : dans l'une, on cherche à convertir son interlocuteur ; dans l'autre, on développe la doctrine à laquelle on croit, et du haut de laquelle on écrase avec mépris ceux qui pensent autrement. La première est celle de l'Eglise, qui veut persuader l'immense majorité des hommes ; la seconde est celle de Pascal : après nous avoir engagés, pour conquérir la foi, à renoncer à notre raison, à répudier tout ce qui fait la dignité, l'honneur et le bonheur de notre vie, pour suivre plus allègrement ce guide inquiétant, il nous mène à une porte fermée derrière laquelle est le bonheur éternel ; puis il nous tient à peu près ce discours : « J'ai la clef de cette porte, et cette clef c'est la grâce ; mais je ne puis ouvrir que pour moi. Je vais donc entrer, retrouver un petit nombre d'élus, et chanter avec eux les louanges du Dieu caché, qui n'est pas mort pour vous, mais pour moi. Quant à vous, si vous n'avez pas, comme moi, le moyen d'entrer, si vous ne possédez pas la grâce telle que la comprend et l'enseigne Port- Royal, vous resterez à tout jamais

dans les ténèbres extérieures. Tant pis pour vous. » On sent chez lui un impitoyable dédain pour ceux qu'il catéchise, et ce n'est pas la bonne méthode pour persuader les cœurs.

En dernière analyse, son livre, considéré comme une Apologie, est fort bien calqué sur la religion telle qu'il la conçoit : de même que celle-ci renferme de la clarté pour illuminer les uns et de l'obscurité pour aveugler les autres, son œuvre, avec ses élans de foi brûlante, mais aussi avec ses cercles vicieux et ses défis à la raison, est destinée k réconforter les jansénistes dans leur éternelle inquiétude, et à endurcir les libertins dans leur incrédulité. Au contraire, cet ouvrage n'a pas de sens comme apologie du catholicisme, comme livre d'édification pour un chrétien ou pour un sceptique : puisque Pascal avoue qu'il ne peut donner la foi qui sauve, son livre est inutile à celui qui a la grâce, et plus inutile encore à celui qui ne l'a pas. Aussi les Pensées ne sont-elles qu'une exposition du jansénisme exaspéré, un nouvel Aiigiistinus revu, corrigé, et considérablement aggravé, qui ne voulait prouver que deux choses : les jansénistes seraient les seuls vrais disciples de Jésus ; leurs adversaires ne seraient pas de véritables chrétiens.

Nous avons vu que la famille fait composer une préface pour souligner nettement chez Pascal Tin-

tention d'attaquer les jésuites. Port-Royal, malgré toute sa prudence, laisse deux traces infinitésimales de ce projet qui apparaît clairement dans l'édition Havet. On n'a pas besoin de pousser aussi loin que cet excellent commentateur l'ingéniosité à découvrir les allusions les plus imperceptibles aux ennemis de Port-Royal, car les passages où Pascal attaque manifestement ses adversaires sont suffisants pour établir ma thèse. Ils montrent que l'auteur des Pensées n'a rien abandonné de sa haine première, espèce d'instinct, qui l'anime depuis longtemps, puisqu'il apparaît dès 1651 dans le fragment d'un Traité du Vide, ensuite dans V Esprit Géométrique ; cette haine éclate dans les Provinciales, elle reparaît plus forte que jamais dans les Pensées, même dans celles qui semblent le plus inoffensives. On sent bien que dans cette querelle théologique Pascal n'est pas juge, mais partie, car une critique bien obscure des jansénistes, hasardée en passant, ne suffit pas à établir sa liberté d'esprit. Ses accusations sont notoirement partiales. On est conduit à se demander s'il ne déteste les jésuites que par zèle dévot, et s'il ne faut pas lui appliquer cette réflexion qu'il écrit en 1661 à M. Périer : « Le désir de vaincre est si naturel que quand il se couvre du désir de faire triompher la vérité, on prend souvent l'un pour l'autre, et on croit rechercher la gloire de Dieu, en cherchant en effet la sienne. » Il adresse en effet quelquefois à ses adversaires des reproches si vagues qu'ils semblent plutôt des invectives que des argu-

ments : c'est ainsi qu'il les accuse d'embrouiller à plaisir les difficultés, de calomnier Port-Royal et ses religieuses. Gomme dans les Provinciales, il poursuit d'abord la Société en corps, parce qu'il la considère comme un fléau de la vérité ; puis, dépassant la polémique des Petites Lettres, il attaque jusqu'à la moralité personnelle de ses adversaires : il leur reproche de manquer de cœur, d'être indignes de l'amitié d'un honnête homme ; il les rend responsables « des mœurs escobartines » ; il insinue qu'ils suivent Jésus-Christ « parce qu'il les rassasie des biens du monde ».

D'autres accusations, plus mesurées, sont plus graves, parce qu'elles sont raisonnées. D'après Pascal, les jésuites, aveuglés par leur animosité contre Port-Royal, compromettent le catholicisme tout entier pour ruiner le jansénisme ; ils affaiblissent toutes les preuves de la religion pour briser un argument que les port-royalistes peuvent légitimement invoquer. Ce sont des ennemis de l'Eglise, au même titre que les juifs ou les hérétiques, et pires encore, car ils la déchirent au dedans. Ils diminuent ainsi la vertu de la religion ; ils dissimulent la croix de Jésus. Ils corrompent la théologie, en abandonnant les voies traditionnelles pour suivre leurs imaginations. Ils contaminent la masse des fidèles, en gardant dans la communion de F Eglise des gens qui la déshonorent, et que les juifs, que les philosophes eux-mêmes rejetteraient avec horreur. Naturellement les casuistes se voient encore })ris à partie

violemment : ils ont abusé du probabilisme, en théorie, au point de vicier un principe vrai ; en pratique, au point de compromettre le salut de leurs pénitents qui, se croyant en sûreté et ne jouissant que d'un repos trompeur, sont en réalité aussi à plaindre que les libertins. C'est ainsi que les jésuites séduisent le monde.

L'attaque est si forte, et dépasse quelquefois de si grave façon les audaces des Provinciales, que l'on est obligé de se demander s'il n'y a pas, outre les circonstances que nous avons signalées, un autre motif pour ce redoublement d'aiiimosité. Cela tient peut-être à ce que Pascal n'.était pas complètement satisfait de sa première campagne : il lui était arrivé d'atténuer son attaque, de ne pas citer, même en latin, des mots qu'il ne voulait pas publier. Puis les Provinciales n'avaient pas produit sur les jésuites tout l'effet que nous supposons. En 1659, le Père Escobar continue tranquillement sa besogne, et fait imprimer huit in-folio de théologie morale, son premier volume, celui que Pascal a rendu célèbre, ne lui paraissant qu'un simple manuel. Il ignore jusqu'à Texistence des Petites Lettres, et ne s'émeut guère de ce qu'on lui en rapporte. La Société tout entière ne se sent pas plus atteinte dans ses œuvres vives, car son crédit ne diminue guère, surtout auprès des puissances. Un roi, dit Pascal, ne peut être en réputation de piété que s'il a un jésuite pour confesseur.

Nous avons là plus qu'un écho des Provinciales :

c'est la même voix qui gronde directement, et plus fort. C'est le même fond, moins atténué encore, et c'aurait été souvent la même forme, puisque Pascal comptait reprendre de temps en temps, pour cette nouvelle polémique, le genre épistolaire qui lui avait déjà assez bien réussi. C'est donc la guerre qui continue, plus acharnée qu'en 1656. Sans doute, pour supposer, comme je le fais, que Pascal, renforçant son zèle pour ce qu'il croyait la vérité par toutes ses rancunes personnelles de lutteur tantôt victorieux tantôt vaincu, par ses rancœurs de port-royaliste souffrant pour la maison dévastée, par ses ressentiments de frère pleurant sa sœur victime de la persécution, a poursuivi jusqu'au bout sa lutte contre les jésuites, âprement, haineusement, il faut admettre que ce chrétien intransigeant ne pratiquait pas le pardon des injures. C'est vrai. Comme Port-Royal, Pascal ne comprend guère la charité qu'au sens théologique de l'amour de Dieu. Même en supposant son cœur pur non seulement de tout intérêt personnel, mais encore de toute affection exagérée pour le triomphe de son parti, disons-nous bien qu'il apporte à la discussion de ces questions dogmatiques une chaleur proportionnée à l'importance de ces problèmes. Nous nous échauffons bien, nous autres, presque aussi fort, pour de simples dissentiments politiques. Quand il s'agit de querelles sur Dieu, sur le salut, souvent les adversaires deviennent des ennemis, et la lutte se transforme en un combat mortel. Dans ce duel, Pascal n'a éprouvé ni regret ni

remords. On connaît, et on comprendra peut-être mieux maintenant, ce mot qu'il disait presque au lit de mort : qu'il ne se repentait pas de ce qu'il avait fait ; que s'il avait à recommencer les Provinciales, il les ferait encore plus fortes. C'est l'esprit même qui anime toutes les pensées sur les jésuites. Et ce qui prouve encore mieux cette progression dans la combativité, c'est que, outre les audaces contre la Société, on trouve là ce qui n'apparaît pas encore dans les Petites Lettres, des témérités contre le roi.

La famille, par prudence humaine, essaye, dans un passage de la Préface, de donner le change sur les sentiments qu'il nourrissait pour Louis XIV. Port- Royal, effrayé par les confidences de ce penseur pour qui la royauté n'est que la tyrannie, supprime dans son édition tout ce qui pouvait blesser le Louvre. Le mot d'ordre est évidemment de représenter Pascal comme un fidèle sujet. Sans doute, comme le remarque Bayle, Pascal avait en horreur une rébellion qui avait entraîné des catastrophes de toutes sortes : il avait entendu énumérer plus d'une fois à Port- Royal les misères que l'on avait endurées pendant la guerre civile, surtout à la maison des Champs. Mais si, dans ses Pensées, il condamne la Fronde, c'est pour des raisons bien subtiles et presque embrouillées. Au fond, malgré les sottises du Parlement, il reste Parlementaire. Dans le factum pour les curés de Rouen, la magistrature est considérée comme la plus sûre ressource de la vérité. C'est la même doc-

trine qui reparaît dans la Lettre d'un Avocat, quand le Conseil du roi se montre favorable à l'intrusion de l'Inquisition en France. Dans Pascal s'incarne l'esprit d'opposition au début du règne de Louis XIV. Quand l'auteur des Pensées attaque la royauté, il sait comment il faut s'y prendre pour la perdre sûrement : il suffit de remonter jusqu'à sa source. En effet, la puissance royale est fondée sur la folie du peuple, aussi bien que sur sa raison, « et bien plus sur sa folie ». D'où vient son prestige, son caractère divin? D'une pure illusion. On croit que le visage seul des princes inspire une terreur qui vient en réalité de la force armée qui les accompagne d'ordinaire. On n'est pas médiocrement surpris de voir Pascal forger l'arme que cisellera Montesquieu, et critiquer commodément chez le Grand Seigneur ce qu'il serait peut-être trop hardi d'attaquer chez le roi. Cette puissance, qui semble absolue, n'est que le premier ordre de la grandeur, et le moindre, car elle est inférieure à l'ordre de l'esprit, qui lui-même est infiniment au-dessous de l'ordre de la charité. Si donc on analyse ce qui se cache sous le prestige de la royauté, on ne trouve que misère. Le roi est le plus trompé des hommes ; il peut être la fable de l'Europe, et être le seul à n'en rien connaître. Il ne sait qu'une chose : c'est qu'il s'ennuie sur son trône. Le plus humble de ses sujets, qui se divertit, est plus heureux qu'un roi qui songerait à s'étudier soi-même, Aussi entoure-t-on les princes, pour les étourdir, pour les enivrer d'illusions, pour leur faire croire

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qu'ils se rapprochent de Dieu : « Non, non ; s'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils y sont tous à même niveau, et s'appuient sur la même terre ; et par cette extrémité ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les enfants, que les bêtes ! »

Quels pouvoirs légitimes peut-on reconnaître à cette puissance trompeuse ? Pascal lui contesterait jusqu'au droit de déclarer la guerre. Le roi n'a pas de droits réels sur ses sujets, puisqu'il ne les possède qu'en vertu de l'hérédité, et que l'hérédité n'est pas un bien, mais un moindre mal, une affaire de fantaisie. Un roi tombe, puis remonte sur le trône : cette restauration n'a rien de providentiel : c'est quelquefois une misère qui l'amène. Les sujets s'en préoccupent peu ; au fond ils sont jaloux de leur maître. Pascal ne professe pas un royalisme bien ardent : il n'épouserait pas la querelle de son prince ; il ne se sent pas lié envers lui. — Pourquoi toutes ces railleries, qui dépassent tellement le siècle ? Pourquoi, dans les fragments d'une apologie, une étude aussi fouillée sur l'état d'âme du roi ? N'estce pour rien, pour le plaisir ? Non certes ; et de même que Pascal a scruté profondément l'âme humaine pour en déduire une preuve de sa religion, de même il fait la psychologie du roi pour en tirer quelque conclusion pratique. Autrefois les rois ont essayé de tuer le christianisme naissant, actuellement le roi essaye de tuer le christianisme renaissant. Sans doute

Louis XIV a pu un instant donner quelques espérances au parti, lui qui trouve, parait-il, un très grand plaisir à la lecture de la septième Provinciale. Mais depuis il n'a pas répondu à l'appel qu'on lui adressait dans le factum pour les curés de Rouen ; il a repoussé l'adjuration suprême que la mère Angélique mourante adressait à la reine mère ; son confesseur est un père jésuite ; le roi jette sur Port-Royal ses procureurs et ses archers ; c'est pourquoi, en reprenant le mot de Sainte-Beuve, nous trouvons là ces javelots brisés qui sifflent encore ; Pascal les a lancés contre celui qui mettait ses « trognes armées » au service du pouvoir religieux, et même contre ce dernier pouvoir. Dans ses ripostes il n'a épargné personne, pas même le pape.

Tout l'effort de certains éditeurs des Pensées a consisté jusqu'ici à neutraliser les passages les plus compromettants, par le fameux extrait de la lettre à Mlle de Roannez. C'est peut-être habile, mais au fond cela ne tient pas debout. Ce fragment date de 1656. A ce moment Pascal n'a pas sujet de rompre avec Rome, puisque le pape n'a pas encore condamné Port-Royal. Aussi, dans la dix-septième Proi^inciale, trouve-t-on des protestations de respect filial pour le siège apostolique. Pascal est encore respectueux dans le cinquième factum, où il fait du reste parler des prêtres. C'est seulement dans la Lettre d'un Avocat (à laquelle il collabora probablement), lettre brûlée en place de Grève le 26 juin 1657, que infaillibilité du pape est discutée. Dépassant l'au-

dace des jansénistes, Pascal va bientôt prétendre, dans les Colloques de Port-Royal, que les papes ont condamné la grâce efficace elle-même, non l'erreur de Jansénius, et qu'il ne faut pas reculer devant un mot, le schisme, quand les choses essentielles sont en jeu. C'est la thèse qu'il soutient nettement dans l'Apologie.

Le pape est fait pour son troupeau, et non le troupeau pour le berger ; il a donc plus de devoirs que de droits : « Vous me devez pâture ». Si le pasteur est maladroit, ses ouailles sont-elles tenues à le suivre ? Or les papes actuels ne sont pas bons ; on n'est donc pas obligé de se taire, alors qu'ils veulent étouffer la vérité. Rome a été surprise et prévenue par les jésuites. Sa congrégation de l'Index est devenue un des deux « fléaux de la vérité », la Société étant l'autre : elle est corrompue ou ignorante. L'autorité pontificale a dégénéré en tyrannie ; elle veut s'élever au-dessus même des Conciles. Sur quoi donc repose sa prétendue infaillibilité ? Sur le désir qu'ont les fidèles d'être tranquilles ; le pape leur répond de la foi, comme les jésuites de la morale. Mais, au fond, l'infaillibilité chez un seul homme exigerait un étrange miracle de la part de Dieu, et Dieu ne conduit pas son Eglise à coups de miracles. C'est l'Eglise même, prise dans son ensemble, qui doit être infaillible ; et c'est à elle que l'on devrait en appeler du pape, si elle-même n'était pas tombée dans une singulière corruption. Le sacerdoce a été avili, au point que c'est « une chose horrible » de

lE JANSÉNISME DES PENSEES DE PASCAL 37

nier sa décadence et la nécessité d'y remédier. Puisque ceux qui ont le zèle et la science ont contre eux ceux qui ont le zèle sans la science, la science sans le zèle, ou même ni science ni zèle ; puisque, voulant sauver l'Eglise, ils sont excommuniés par elle, Pascal, fort de l'appui de Dieu qui, par le miracle de la sainteépine, guérissant la propre nièce de Pascal, avoue son défenseur et désavoue les adversaires du jansénisme, Pascal en appelle au tribunal de Celui qui condamne dans le ciel ce que Pascal a condamné sur la terre.

Malgré ses protestations d'orthodoxie, l'auteur des Pensées me semble donc bien avoir atteint le schisme que les jésuites lui reprochent. Sans doute Pie IX disait à Faugère que, par ses Pensées, Pascal avait bien mérité de la religion ; que cet ouvrage réunissait la splendeur et la solidité. Mais très probablement Pie IX n'avait lu que les Pensées de Port-Royal ; l'édition de Faugère l'eût inquiété : celle d'Havet eût fait cesser tous ses doutes. Pascal est schismatique devant le pape, comme il est rebelle devant le roi, comme il est agressif en face des jésuites. Son amour pour la vérité se double d'une haine incoercible pour l'erreur, de quelque nom qu'elle se nomme.

Telle est l'interprétation des Pensées que je propose, la trouvant vraisemblable et digne d'examen.

Sans doute elle soulève un certain nombre d'objections, et je dois, en terminant, dire un mot de celles qui me paraissent le plus considérables ('). On pourrait objecter d'abord que toute cette polémique ne pourrait trouver de place naturelle et logique dans une apologie du christianisme. Mais il est certain que, quoi qu'en dise Sainte-Beuve, Pascal ne se serait pas arrêté à Jésus-Christ. Pascal a poussé son étude au moins jusqu'à Mahomet, ce qui suffirait à démontrer qu'après l'histoire de Jésus devait venir l'histoire de l'Eglise et de ses luttes. Les Pensées abondent sur ces matières, si nombreuses que le chanoine Rocher imagine une troisième partie, sous cette rubrique : l'Eglise, la Prière, les Sacrements, la Morale ; que l'abbé Guthhn intitule un des chapitres de son édition : Œuvre de Jésus, Eglise, Papauté. Ces subdivisions sont d'autant plus vraisemblables que dans le discours où Pascal exposa son plan aux port-royalistes, il n'oublia, dit son neveu, aucune des voies « par lesquelles la religion chrétienne s'est entièrement étabUe )>. i

On pourrait encore m'opposer ceci : en admettant que la fm de son livre fût réservée à une partie historique, et que les fragments agressifs lui fussent destinés, ces passages, en raison même de leur vio- ■■ lence, n'auraient jamais été que ses « pensées de | derrière la tête » ; Pascal n'en aurait rien laissé voir

(1) Ma thèse n'a pas été acceptée par M. Gazier dans son Pascal apologiste {Rei'ue des Cours et Conférences, n° du 15 juin 1905, p. 675). J'aurais été, du reste, surpris qu'elle lui agréât.

expressément. — Même en concédant le bien-fondé de cette critique, il n'en subsisterait pas moins ceci : ces pensées auraient été les idées-forces de Pascal, d'autant plus puissantes qu'elles auraient été comprimées ; elles auraient fait le fond même de son livre, et constitué la passion intime qui aurait animé toutes les manifestations extérieures de ces sentiments.

Mais, dira-t-on encore, Pascal n'aurait jamais songé à publier, ni même à laisser deviner, des développements que la prudence personnelle, les égards dus à son parti, l'amour de la tranquillité de l'Eglise, l'auraient amené à sacrifier. — Je répondrai que Pascal était prêt à risquer sa liberté, sa vie même, pour son œuvre ; qu'il aurait pu, du reste, prendre certaines précautions comme pour les Provinciales, dissimuler son nom, cacher le lieu de l'impression, publier son livre, par exemple, sous ce titre: « Apologie de la religion chrétienne, par l'auteur des Petites Lettres », et le succès eût été prodigieux. Pour Port-Royal, on sait de reste qu'il lui reprochait d'être trop timoré : Pascal n'aurait pas essayé d'être avoué par ses amis, sachant qu'il devrait payer leur approbation par le désaveu de sa propre pensée, ni craint de les compromettre, puisqu'il n'était pas, en somme, officiellement de la maison. Quant à ce qui regarde la paix de l'Eglise, il suffit de lire le deuxième factum pour savoir comment Pascal la comprenait, et combien peu il se payait de mots.

L'objection la plus sérieuse me parait celle-ci :

on pourrait prétendre que Pascal, ayant conçu, à son entrée dans la famille janséniste, un premier plan d'apologie, a dû s'y tenir jusqu'au bout ; qu'un esprit de cette rigueur scientifique, de cette logique outrée, ne pouvait se laisser dévier de la route qu'il avait une fois jalonnée. — On peut rétorquer l'argument en observant que Pascal avait déjà suivi cette même tactique dans ses Proi^inciales, où nous le voyons, en plein combat, transporter la lutte sur un terrain plus favorable. Même en admettant l'interprétation traditionnelle des Pensées comme point de départ, comme plan initial, il faut ajouter que Pascal a dû modifier ses batteries pour suivre un ennemi qui se déplaçait.

Ce que je concéderais volontiers, c'est qu'il reste dans les Pensées des traces très nombreuses du dessein primitif ; ainsi on trouve dans son œuvre des mots, éclairs de son génie, de sa foi profonde : ils peuvent éclairer, guider vers la religion une âme égarée et qui, de bonne foi, cherche sa route. Il y a, je le sais, des esprits troublés qui ont frémi en lisant cette parole du Mystère de Jésus : « Consoletoi : tu ne chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. » Les différents passages où Pascal parle des athées et des libertins à convertir sont encore un témoignage de cette intention première. Par contre, tous les fragments favorables au jansénisme et hostiles à ses ennemis viennent de ce que sa pensée du début a été profondément modifiée par le milieu où il a vécu, et les événements de la fm de sa vie.

L'important, on pareilles études, est de limiter raisonnablement son idée, de ne pas exagérer ce qu'on croit vrai. Irai-je jusqu'à dire que si Pascal avait eu le temps de parfaire son ouvrage, toute la fin eût été comme une suprême Provinciale? Xon, car ce serait une pure hypothèse. Le plus probable est que, dans son historique de l'Eglise, ses rancunes inapaisées eussent fourni des développements plus ou moins considérables en faveur de Port-Royal, et contre tous ses ennemis.

C'est une analyse qualitative et non quantitative qu'il s'agit de faire. Si des chiffres signifiaient quelque chose en des matières comme celle-là, comme la fidélité au saint-siège par exemple, matières dans lesquelles un oui ou un non sont plus significatifs que tous les développements du monde, je remarquerais que le pamphlet, même en négligeant les fragments isolés, remplit dans l'édition Havet les quinze pages de l'article XXIII, et une grande partie des quarante pages de l'article XXIV. Il en faudrait moins que cela pour permettre de retrouver et d'établir la double intention du livre inachevé. On connaît l'épigraphe que Port-Royal avait mise à son édition : pendent opéra interrupta ; comme le livre, elle est interrompue. Havet a eu raison de la compléter, pour mettre en lumière du même coup le vrai projet de Pascal : minœque muroriim ingénies. A qui s'adressaient les menaces ? J'ai tâché de le montrer, cédant, moi aussi, à l'irrésistible tentation qu'ont tous les admirateurs de Pascal de refaire son œuvre à l'aide

des matériaux préparés et inemployés. Comme dans tous les concours d'architectes ou d'archéologues pour la restauration hypothétique d'un monument dont il ne reste que des ruines, chaque reconstruction des Pensées présente avec les autres une vague ressemblance et des différences caractéristiques. A la reconstitution traditionnelle de l'Apologie, qui en faisait une superbe église gothique, originale, audacieuse, illuminée par de larges et éclatantes verrières, grande ouverte à la foule des fidèles qu'elle appelle par le chœur de ses cloches sonnant gaîment à toute volée, je propose de substituer la vision suivante : le monument achevé se dresse devant nous, formidable, comme une abbaye du moyen âge, moitié temple et moitié forteresse. On prie à l'intérieur, dans des cryptes où d'étroites ouvertures, meurtrières plutôt que fenêtres, laissent filtrer une lueur triste ; mais surtout la garnison, peu nombreuse, se bat en désespérée contre l'ennemi du dehors, tandis que de son beffroi tombent, comme un gémissement, les notes lugubres du glas. Ce n'est pas la bannière de l'Eglise qui flotte sur le donjon, c'est le drapeau noir du jansénisme.

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