INTRODUCTION
Voulant écrire de i'Homme, et se tracer une route nouvelle, l'illustre auteur des Maximes nie, dès l'abord, l'existence de la vertu. Ainsi débarrassé du seul titre que nous ayons devant Dieu , il nous livre au néant * , et marche rapidement à l'athéisme. Cette accusation, qui peut surprendre, ne restera pas sans preuve 2. Les Doctrines de la Rochefoucauld sont beaucoup plus mauvaises que leur réputation. Elles s'appuient sur l'égoïsme, vice honteux qui isole l'homme, mais que l'auteur confond à dessein avec l'amour de soi, sentiment conservateur qui unit les sociétés. Il est donc indispensable de remarquer cette confusion, presque toujours inaperçue, parce qu'elle donne à son système une apparence de vérité : elle est le trait le plus subtil de son génie, et c'est ainsi que l'incertitude où il nous jette nous persuade trop souvent qu'il prend dans notre conscience le principe fondamental de son livre.
Ce n'est point ici le lieu d'examiner le fond de ce système 3; mais je ne puis m'empêcher de remarquer que l'idée de soumettre toutes nos actions à un mobile unique, est peut-être la plus grande injure que l'homme ait jamais faite à l'homme. Les animaux n'ont reçu qu'un rayon d'intelligence qui , sous le nom d'instinct , règle leur vie entière ; ils sont commandés par la nécessité : mais notre âme est une sphère parfaite d'intelligence et d'amour; elle s'étudie, se connaît et se juge. Le signe de son excellence est la liberté de choisir entre le bien et le mal ; et la preuve de cette liberté est le repentir qui nous presse lorsque ce
» royez la Maxime 504.
'' Foyez les Maximes 44 et 50*.
^ Foyez la Maxime 262.
choix est mauvais. Borner notre âme à une seule passion, c'est ravaler la nature de l'homme; c'est l'assimiler à l'instinct des animaux. Telle est la conclusion rigoureuse du livre des Maximes : il faut ou rejeter le système , ou en subir les conséquences.
Frappé des vices de la cour , la Rochefoucauld s'est contenté de les peindre. Il a vu l'homme ouvrage de la société, il a oublié l'homme ouvrage de Dieu. Son livre est un tableau du siècle , digne d'être étudié ; et l'histoire y répand une vive lumière qui nous en fait reconnaître les personnages. A le considérer sous ce rapport, il offre des lignes admirables. Jamais, dans un espace si court, on ne renferma tant de vérités de détails, d'aperçus neufs, et de ces observations déliées qui entrent dans la partie perverse des cœurs. C'est quelquefois le pinceau de Tacite, ce n'est jamais son âme. Tacite nous émeut pour la vertu, la Rochefoucauld nous laisse froids devant la dégradation humaine : on voit que le but de son livre n'est pas de faire haïr le vice, mais de faire croire à son triomphe. Plein de cette pensée, il nie jusqu'à la possibilité de le combattre * : sa confiance est dans le mal * , sa vertu dans l'intérêt , sa volonté dans la disposition de ses organes 3. H commence par nous flétrir, et finit par nous corrompre; et c'est en nous inspirant le mépris de notre cœur qu'il nous accoutume aux actions méprisables. Sent-on en soi quelque penchant à la vanité , à l'envie , à l'égoïsme , à l'ingratitude, on s'applique ses maximes insidieuses qui se gravent si facilement dans la mémoire ; puis on se dit : La nature est ainsi faite ; et l'on cesse de rougir de soi-même.
Pour écrire de la morale, il a manqué à la Rochefoucauld de bien connaître ce qui était vice et vertu. Il s'est
I Foyez la Maxime 177.
» Foyez la Maxime 238.
"* Foyez la Maxime 44.
EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES
égaré faute de (lélînilion, et ses erreur!) oui été d'autant plus graves que suu esprit avait plus d'éleiKliie : lorsque l'âme re^te sans priucipes, les ténèbres sei^bleut croître avec notre intelligence. ,
Vauvcnargues, plus habile, posa Ib ptilkipë a\:ànt tfen- »rer dans la carrière : «« 4fin, dit- il, ^t/tme chos& soitre- » gardée comme un bien par toute la société, il faut qu'elle M tende à l'avantage de toute la société ; « c'est le propre de la vertu. « Et afin qu'on la regarde comme un mal, il «faut qu'elle tende à sa ruine; »> c'est le propre du vice.
Ce principe, ^ue U mauvaise foi mûne u« saurait eo»tester, est une i-éfutalion complète du système d« la Rocberoucauld : rien dans ce système ne tend à l'avantage de la société; tout, au contraire, y tend à sa ruine. Kappor- .(er nos inclinations les plus natupelies, nos niouveraents Ijîs plus Imprévus, nos actions les plus innocentes à la vanité ou à l'intérêt, c'est méconnaître la yertu;-et q^écopnaître la vertu , c'est anéaalir Vltomme^
La vertu est la loi sublime qui veille à notre conservation : sans elle il n'y aurait ni famille, ni société, ni genre humain. Voyer seulement ce que deviennent las. ùonitlés qui ont un guide corrompu , et songez à ce que deviendrait un pays où les lois, qui sont la vertu des nations, ne réprimeraient rien. L'homme sans vertu est comme un peuple sans loi. Vous lui ôlez la force qui triomphe des pas- ^ sions, et vous vous étonnez de sa faiblesse ! Vous lui donnez le vice pour guide, et vous vous étonnez de sa perversité ! Vous saisissez habilement les bassesses, les ruses, les turpitudes de quelques âmes dépravées, vous les surprenez dans leur hypocrisie, et vous attribuez à tous la. honte de quelques-uns ! Cest comme si vous écriviez au bas de lt^ statue de Thersite ou de Néron : Voità Hiomme !
Celui qui a pu tracer un pareil tableau n'est pas loin dé l'athéisme; toutes les doctrines immorales nous y poussent, et l'auteur y arrive enfin environné du cortège de tous les vices. Alors seulement, Forcé de reconnaître qii'il n'y à rien d'immortel dans une créature sans vertu , il s'effraie de trouver le néant et de ne pouvoir l'éviter. Voilà com-r ment, après nous avoir rédliits à l'intelligence, il s'est vu dans la nécessité de réduire l'intelligence à rien : tant il est dangereux de calomnier l'humanité! L'injustice envers l'homme conduit presque toujours à l'impiété envers Dieu.
Ma tâche à moi était d'opposer la raison à tant de so-^ phismes ; les sentiments naturels du. cœur, aux fausses lumières d'un esprit superbe ; et des vérités consolantes, an système le plus désolant : j'ai voulu prouver qu'tine corruption générale est impossible , parce qu'elle entraînerait la perte de la société ; d'où j'ai tiré cette conclusion, que la vertu a été donnée à l'homme parce qu'elle lui est nécessaire, et qu'elle lui est nécessaire parce qu'il importe à Dieu de conserver son propre ouvrage.
Pour atteindre ce but, je ne me suis point appuyé de cette haute philosophie qui maintint la sagesse de Marc- Aurèle, malgré les flatteurs et le trône. Ni la Rochefoucauld, ni Marc-Aurèle n'ont tracé un tableau fidèle de l'humanité, qui n'est ni si dépravée, ni si sublime. C'est le cœur de l'homme naturel qu'il fallait opposer au cœur de l'homme avili. Ma philosophie, pour parler le langage de Montaigne, devait être toute familière et commune : et «n me réduisant aux principes vulgaires, j'étais bien sûr d'.> ne point affaiblir ma cause. C'est une vérité qui atteste
k la fois la bonté de la Providence et la dignité de notre être, que la morale la plus simple conduit aux mêiues fpsultats que la plus haute philosophie; elle suffit à qui veut la suivre, noa pas seulement pour être un bon citoyen, mais pour devenir vn héros. Une mère, en recevant les adietix de son ffls, lui recommande d'aimer Dieu, de fuir l'envie, d'être loyal en faiU et dits, et charitable envers les malheureux : la vie entière du jeune guerrier est consacrée à l'accomplissement de ces trois préi-eples; et ce guerrier, qui reçut de la l<Yance le titre de chevalier sans peut' et sanj reproche, fut Bayard »,
Tef est le plan que nous avons cm deroîr suivre. Il nous a privé sans doute de quelques développements philosophiques,; mais iit nous a permis de nous appuyer des vérité» de Thistoire ; vérités que nous devions préférer à tout, parce qu'elles étaient des exemples. Rousseau a dit qu'une mauvaise maxime est pire qu'une mauvaise action : il aurait pn ajouter, avec non moins de sens, que les bons exemples valent mieux que les meilleurs préceptes.
La Rochefoucauld a peint les hommes comme les fait <|uek|tiQfc>iac le monde; Marc-Aurèle, comme les fait rarement la philosophie ; et nous, comme les fait toujours la nature.
Qu'il nous soit permis, en terminant, d'adresser une prière à nos lecteurs : c'est de ne pas nous juger d'après les passions de la société, mais d'après les sentiments de leur âme. Nous croirons avoir tout obtenu s'ils s'interrogent eux-mêmes : car il suffit de descendre profondément en soi pour y trouver le bien ; et la vériié qui est dans notre cœur nous instruit mieux que les paroles qui passent.
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