‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 105 sur 343 · XL VIII · texte numérisé non relu

XL VIII

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La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses; et c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux , et non par avoir ce que les autres trouvent aimable.

Voici une merveilleuse inadvertance. Si la Maxime était juste , elle renverserait de fond en comble le système d'orgueil et de vanité élevé par l'auteur. Malheureusement elle souffre d'assez iwmbreuses exceptions, et l'on peut, en la retournant , lui donner un sens absolument contraire, et cependant vrai. — Nous nous estimons heureux, non par avoir ce qui nous plaît , mais par avoir ce que les autres trouvent aimable.

Ceux qui croient avoir du mérite se font un honneur d'èdc malheureux , pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont dignes d'être en butte à la fortune.

Cette Maxime a besoin d'être expliquée. On a honte de la mauvaise fortune, parce qu'elle suppose toujours vice ou faiblesse ; mais la persécution donne à ses victimes une importance qui les honore et les console. On ne les plaint pas seulement, oo les admire ; et le malheur prend alors le caractère auguste de la vertu. C'est donc à ceux qu'on persécute que s'adresse la Maxime de la Rochefoncauld , et il faut s'étonner que l'aspect même du malheur n'ait pu lui arracher qu'une pensée flétrissante. Il est bien à plaindre, celui qui ne voit ((uc la vanité dans nos douleurs! Ah! sans doute, un autre senliinent transportait le Im)i\ Tlularque,

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

lorsque tout pénétré d'amour pour la sagesse , enviaot jusques aux maux qui l'honorent. Il s'écriait : •« Ne redoutons ni le bannissement d'Aristide^ ni « la prison d'Anaxagore , ni la pauvreté de Socrate, « ni la condamnation de Phocion , ains réputons « avec tout cela leur vertu aimable et désirable , et « courons droit à elle pour l'embrasser, ayant tou-^ «< jours ^u la bouche, à chacun de leurs «cctdionts,.

« Que tout sied bien à un coeur généreux Hn^\ ^ùo^h x

; J|^ balno pour le» («voris n'est autre cbOKc que ramour de la faveur. I^ d<^pil de ne la pas possédt-r se console et s'adoucit par le mépris que l'on témoigne de ceux qui la possèdent; et nous leur refusons nos tiommafies, ne poumnt pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde.

Que la haine de la Rochefoucauld ou du cardinal de Retz pour Mazarin ne soit que l'amour de la faveur, je veux le croire, «t la guerre de la Fronde en est une preuve bien déplorable : ce fut la guerre des courtisans ; mais que, placés dans la même situation, Sully, PHospital , Fénélon, se fussent livrés au même sentiment; que dans leur intérêt particulier ils eussent troublé le repos général , c'est ce qu'il est permis de révoquer en doute : leur prospérité comme leurs revers ne nous montra que des vertus. Certains hommes , il est vrai , sont esclaves de la faveur; ils en font une passion que toutes les autres servent. Les flatteurs lassèrent Tibère et Mazarin; ils firent rougir Auguste, et ne purent satisfaire Cromwell : mais qu'importent ces archives de la bassesse? elles ne sont point l'histoire du genre humain. Il est des âmes indépendantes qui , en présence de nos Séjans et de nos Tibères, n'éprouvaient que l'horreur de leur crime; et la haine de Tacite pour les Pison et les Tigellin ne fut point l'amour de la faveur de Néron.

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