‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 106 sur 343 · LXV · texte numérisé non relu

LXV

11 n'y a point d'éloges qu'on ne donne à îa prudence; cependant elle ne saurait nous assurer du moindre événement.

Il faudrait conclure de cette Maxime que la prudence est inutile, et s'abandonner à la fortune. Mais si nos désirs étaient toujours justes, la prudence nous tromperait moins. Remarquez d'ailleurs que l'homme donne souvent le nom de prudence à la faiblesse, à la timidité, à la fausseté, et à une foule d'autres passions qui, se déguisent pour le tromper. Notre essence est de délibérer, celle de Dieu de décider. ïl tient son conseil à part , et notre prudence est si incertaine , que si nous n'avions la sienne, le genre humain périrait. Au reste, il faut

^ Vlnie^tqne . Sur les progrès de la vertu.

encore remarquer que l'auteur ne considère la pm*dence que sous un point de vue , ce qui rend sa pensée au moins très - incomplète. La prudence n'est pas seulement un moyen de prévenir te» maux , elle est aussi un moyen de les adoucir lorsqu'ils sont arrivés.

La bonne f^ce est au oorpi ce que le bon senâ est à lV>spiil.

Il semble, par cette Maxime, que le mot bon fèns signifiait, du temps de l'auteur , quelque chôàë de plus que du nôtre. Le bon sens s'arrête aux piriilcipes grossiers des choses; principes qui échappèttt souvent aux esprits les plus délicats. A mesure qûMI découvre les principes fins et déliés , qu'il les saisît' etqu'illesjuge, il change de nom, et prend celui'dfe' goût. Le goût est le bon sens des âmes tendres' è^' délicates. C*est peut-être dans cette dernière ac-' ception que la Rochefoucauld l'a employé. 11 dirait aujourd'hui : La bonne grâce est au corps ce quete^feitoestiresàW?^ 'p oc.i'j>. > u^....

â<{ "i uW,U iy,til jî>L3pfB|pfnniorf'.* «jo/ '^| i i^iu

Il est dlracile de dennir l'amour; ce qu'on en peut dire est que , dans l'âme , c'est une passion de régner ; dans les esprits , c'est une syrapaiiiie; dedans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime , après beaucoup de mystères.

Maxime de l'école de Ninon ; dites de la galant, terie tout ce que l'auteur dit de l'amour, et la pensée sera vraie. Le véritable amour, loin d'éti^e une passion de régner, compose son bonheur du bonheur de l'objet aimé. Un perpétuel désir de plaire l'entretient dans un doute modeste qui adoucit toutes ses volontés. Heureux de se dévouer, l'amour emprunte ses plus doux charmes de l'innocence et de la vertu; il ne vit que par elles, et pas plus qu'elles; aussi n'est-il jamais si vif et si pur qu'au sortir de l'enfance : c'est alors qu'il semble donner à notre âme des ailes qui relèvent vers la Divinité. Toutes les autres passions cherchent leurs jouissances dans les choses de la terre , celleci ne s'attache qu'aux clioses du ciel. Ce n'est pas la beauté physique qu'on regrette dans les objets qu'on a perdus, mais la douceur, la générosité, la sagesse, ou quelques autres beautés morales. Ce ne sont pas les plus belles femmes qui inspirent les plus violentes passions, mais celles qui possèdent des vertus dans un degré éminent, comme la bonté, la bienfaisance, la naïveté, qui suppose l'innocence. Voilà ce qu'on aime , et ce qui ne meurt pas. Cette esquisse des effets du véritable amour nous dispense de répondre à la dernière partie de la pensée de la Rochefoucauld. « Je ne Crois pas.

' îrDe lA ROCHEFOUGAULTO/,X'«

disait madame de Se vigne en parlant de cet écrivain, que ce qui s^ appelle amoureux il Vait ja-

rw<ws e7é?. » En effet, définir l'amour comme Lucrèce, c'est déclarer qu'on ne le connaît pas.

- Lxxvm. .C./,,^'^s

L'amour de la justice n'est, en la plupart des hommes, (|ue la crainte de souffrir l'injustice.

La justice est, comme la vérité, le premier besoin de la conscience. Elle naît avec nous : c'est le sentiment le plus énergique de la jeunesse, et celui qu'il est le plus facile de blesser. Il lui est aussi naturel que l'amour; mais à mesure que nous avançons dans la vie, il cesse d'être une inspiration et devient une vertu. C'est ainsi qu'il s'échappe de notre âme , d'abord sans aucun retour sur nousmêmes , ensuite avec la crainte de souffrir l'injustice , qui n'est que le fruit de l'expérience. Il faut donc se garder de confondre le mouvement de la nature avec le mouvement de la réflexion. L'une produit les actions généreuses , l'autre produit la loi qui empêche les actions injustes. JDans le premier, je vois l'homme œuvre de Dieu; dans le second , je vois l'homme œuvre de la société ; et ce sont ces nuances délicates que l'ouvrage de la Rochefoucauld tend toujours à nous faire oublier.

Le règne de saint Louis , de ce bon roi droicturier, comme l'appelait son peuple, offre les exemples les plus sublimes de cet amour de la justice , qui n'est que l'inspiration du cœur. La volonté d'être juste en fit un grand roi ; elle ne l'abandonna pas même au lit de la mort, et il voulut la léguer à son fils dans ces paroles , qu'il est impossible de lire sans reconnaissance et sans admiration : « Cher fils , s'il advient qu'il y ait « aucune querelle d'aucun pauvre contre aucun « riche, soutiens plus le pauvre que le riche ^ jus- « ques à tant que tu en saches la vérité; et quand « tu entendras la vérité, fais le droit. Et s'il ad- « Vient que tu aies querelle encontre aucun au- «"ti^i, soutiens la querelle de l'étranger devant « ton conseil, et ne fais pas semblant d'aimer trop c( là querelle jusqu'à ce que tu connoisses la vé- « rite. Et si tu entends dire que tu tiennes rien « à tort , tantôt le rends , combien que la chose « soit grand. Et combien oncques que tu oies dire « que tes ancesseurs aient rendu, mets -toi tou- « jours en peine savoir si rien y a encore à reu' (' dre\ »

Mil -r-, ,.,„:■ LXXXI.

Nous ue poavoos rien aimer que par rapport à nous , et

« Pr<*reptrs de saint T.ouis à Philippe III , son fds , tirés doS rcftistrcg de la chambre des comptes.

nous ne faisons que suivre notre goût et notw pUisir , <$ua»d nous préférons nos amis à nous-raémes; c'est néanmoins par celle préférence seule que l'amitié peut être vraie et parfaite.

Ici l'auteur change de système, et l'amour de soi prend la place de l'égoïsme et de la vanité. Nous avons déjà remarqué cette confusion de principes, en établissant que l'amour de soi peut entrer dans les actions vertueuses. Mais quel est le but de cette Maxime ? La Rochefoucauld pensait-il avilir l'amitié ? L'erreur serait étrange : dire que nous ne faisons que suivre notre plaisir, lorsque nausjjréferons nos amis à nous-mêmes , c'est donner à l'amitié le caractère de la plus liante vertu. Que le mot plaisir soit employé à dessein de rabaisser le sentiment qu'il exprime, qu'importe, puisque le sentiment existe et qu'on ne peut le nier ? L'oubli de nos intérêts , celui de notre vie en faveur d'un ami sera donc, si l'on veut, un plaisir; mais ce sera un plaisir héroïque, tel que les plus belles âmes s'honoreront de l'éprouver. Cette Maxime nous paraît en opposition avec les idées habituelles de l'auteur; et c'est une chose singulière que , dans un livre si court , il lui soit échappé plusieurs aveux qui détruisent son système. Mais il ne tardera pas à se repentir de celui-ci, et à calomnier ce qu'il vient de consacrer involontairement. Nous allons le voir nier froidement l'amitié et l'amour, et s'efforcer de nous isoler; ce qui n'aurait d'autre résultat que de nous rendre méchants, car celui qui est bon a encore besoin de l'amour et de l'amitié pour rester bon. ? 'p i^ «^^^1 in-xi

LXXilL '"'''"'"''"'"' ''^

La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre notre condition meilleure , une lassitude de la guerre , et une crainte de quelque mauvais événement.

Ainsi se termina cette fameuse guerre de la Fronde , qui , après avoir trompé et lassé tous ses partisans, les laissa dans une éternelle disgrâce*. Le duc de la Rochefoucauld, qui s'était jeté dans cette guerre par intérêt , souhaita la paix dès que des blessures graves et ses maisons rasées' lui eurent appris à craindre de plus tristes événements. D'un autre côté, la reine, qui s'était montrée ingrate envers des amis trop ambitieux, ne cessait d'éprouver l'amertume de leur ressentiment. « Je voudrais , disait-elle , je voudrais qu'il fUt toujours nuit, parce que dans le jour je ne vois que des gens qui me trahissent 3. » Dès lors la paix devint plus facile entre les deux partis, également fatigués. On peut donc, en appliquant à cette époque la pensée de la Rochefoucauld, dire (juç

> Mémoire» de madame de MotteviUe , tome ' Ibid. , lonie IV, pn^e 21 r.

^ ffjid. , ibid., page (iU.

page 141».

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

la cour et les frondeurs ne se réconcilièrent que par lassitude de la guerre , par crauite de quelques mauvais événements, et avec le désir de rendre leur condition meilleure. C'est ainsi qu'en suivant chaque Maxime, on pourrait en trouver la lumière dans l'histoire du temps.

LXXXIÏI.

Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société , qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un éoimnge de bons oflices; oe n'est enlin qu'un commerce oU l'amourpropre se propose toCJours quelque ctiose à gagner.

Ce ne sont point des questions frivoles que nous avons à décider,; il s'agit de savoir si la vertu existe ou n'existe pas ; justice , clémence , modération, modestie, la Rochefoucauld nous ravit tout; comment nous laisserait-il un ami? En effet, Panéantissement de l'amitié était une conséquence nécessaire de l'anéantissement de toutes les vertus, puisque l'amitié ne peut exister qu'entre les hommes vertueux. La vertu, dit énergiquement un vieil auteur en parlant des amis, la vertu est l'outil avec lequel on les fait ^ Mais une fois le système de la Rochefoucauld détruit, la conséquence opposée nous reste, et nous disons : L'amitié existe, parce qu'il est des âmes vertueuses. Dira-t-on que l'auteur des Maximes n'a pas nié l'existence de l'amitié ? je réponds : L'amitié se compose d'actes de dévouement, et vous la composez d'actes d'amour-propre et d'intérêt; je puis donc en conclure qu'elle n'existe pas pour vous. Que dans un certain monde l'amitié soit un commerce de politique et de bienséance où l'on s'oblige par honneur et par intérêt, je le crois; mais n'est-elle jamais que cela? voilà la question. Si vous me répondez , Elle n'est jamais que cela , je vous demande alors ce que vous comprenez de la dernière pensée du pauvre Eudamidas , lorsque , près d'expirer,'il léguait sa mère et sa fille à ses deux amis. Je vous supplie de me dire quel sentiment pénétrait l'âme de Dubreuil, lorsque, sur son lit de mort, il disait à Pehmeja : Mon ami, pourquoi fout ce monde dans ma chambre ? il ne devrait y avoir que vous; ma maladie est contagieuse... Que m'importe? dites-vous; ce sont des exceptions. J'attendais cette dernière parole. Eh bien! j'ose l'affirmer, n'y eût-il qu'une exception à votre déplorable système, seule elle serait la vérité, seule elle serait l'image de l'homme au milieu des êtres corrompus , le trait de lumière à travers les ténèbres ; j'y verrais le genre humain tout entier. La vertu est naturelle , c'est le vice qui ne l'est pas :

' Duvair, Traité de la consolation , livre I.

elle nait avec nous sous le nom d'innocence; il vient avec l'âge, la corruption et l'avilissement. Le vice, si l'on peut s'exprimer ainsi, nous est ajouté : loin d'être l'ordre de la nature , il ne fait que le détruire; et, au milieu de toutes les iniquités du monde, il suffirait d'un sentiment généreux pour nous révéler ce que nous sommes et nous apprendre ce que nous devrions être.

Notre défiance Justifie la tromperie d'aatrui.

Maxime qui pourrait entrer dans le code des fripons vulgaires, quoiqu'elle semble dérobée à la haute politique du temps , mais qu'on s'étonne de trouver dans un traité de morale.

Lxxxvn.

I.,es hommes ne vivraient pas longtemps en société, s'ils n'étaient les dupes les uns des autres.

Si les hommes étaient assez éclairés pour n'être jamais dupes, la vérité, qui est le plus grand des biens, loin de briser le nœud qui les unit, le resserrerait encore , en leur montrant combien ils ont besoin les uns des autres.

Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos défauts que par nos bonnes qualités.

Ceci ne veut pas dire, sans doute, que l'avarice sait mieux plaire que la générosité, la colère que la douceur, la paresse que l'activité, et la débauche que la sagesse. Une pareille assertion serait absurde. Mais, dites-vous, le vice peut se donner des apparences aimables , et il est des défauts qui déparent la vertu. J'entends ! il y a des fripons polis et d'honnêtes gens incivils ; et dans les uns , vous estimez la politesse ; dans les autres, vous blâmez la grossièreté. Cela est juste. Ainsi , même à vos yeux , ce n'est pas le vice qui charme, c'est la qualité qui le cache; ce n'est pas la vertu qui éloigne, c'est le défaut qui la gâte. L'homme vicieux vous plaît par une qualité d'honnête homme, et l'honnête homme vous déplaît par un défaut d'homme vicieux. Pour être vrai , voilà tout ce qu'il fallait dire ; mais est-il bien sûr que l'auteur n'ait voulu dire que cela ? ( f'oyez les notes des Maximes 166 et 251 ). ,

Les vieillards aiment à donner de bons préceptes , pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples.

Maxime qui flétrirait l'humanité, si elle n'était démentie par l'expérience . Les empreintes que

tfj.

iM^^cimmiiM^^

laisse le vice ne s'effacent que par le repentir, et il est plus rare qu'on ne pense de voir de bons préceptes sortir d'une âme corrompue. Celui qui a dégradé sa vie , et qui ne se relève pas , ne saurait parler dignement de la vertu ; et le vice , qui a pénétré jusqu'à la moelle de ses os, le condamne à donner toujours de tristes exemples. Mais Dieu a voulu que nous apprissions quelque chose du temps et du malheur ; il a voulu aussi que tous les hommes ne flétrissent pas leur jeunesse , afin que parmi nous il se trouvât des vieillards qui eussent acquis le droit de calmer dans les autres les passions qu'ils avaient vaincues dans eux-mêmes. Comme des dieux tutélaires , impuissants pour le mal , ils nous montrent jusqu'au terme que la vertu a des grâces que rien ne saurait effacer. C'est ainsi que vous quittâtes la terre , vénérable Sully, divin Fénélon, et toi aussi , ô mon maître ! lorsque déjà penché vers la tombe, tu répandais autour de toi la persuasion et la sagesse qui respirent dans tes ouvrages , avec l'amour du genre humain et celui de la Divinité!

La marque d'un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui l'envient le plus sont contraints de le louer.

Montesquieu s'est saisi de cette pensée dans son fameux Dialogue d'Eucrate et de Sylla , et l'a mise en action de manière qu'elle forme presque seule la politique profonde du dictateur romain. Ce n'est point un faible éloge de la Rochefoucauld, que de montrer dans ces deux lignes le type d'une des plus belles pages de notre langue; mais pour que rien ne manque à cet éloge, nous citerons ce passage; c'est Sylla qui parle : « J'allais faire « la guerre à Mithridate , et je crus détruire Ma- « rius à force de vaincre l'ennemi de Marins. Pen- « dant que je laissais ce Romain jouir de son « pouvoir sur la populace , je multipliais ses mor- « tifications , et je le forçais tous les jours d'aller « rendre grâce aux dieux des succès dont je le « désespérais. Je lui faisais une guerre de répu- « tation plus cruelle cent fois que celle que mes « légions faisaient au roi barbare. Il ne sortait « pas un seul mot de ma bouche qui ne marquât « mon audace; et mes moindres actions, toujours « superbes, étaient pour Marins de funestes pré- « sages. Enfin, Mithridate demanda la paix; les « conditions étaient raisonnables ; et si Rome avait « été tranquille , ou si ma fortune n'avait pas été « chancelante, je les aurais acceptées. Mais le mau- « vais état de mes affaires m'obligea de les ren- « dre plus dures ; j'exigeai qu'il détruisît sa flotte , « et qu'il rendît aux rois , ses voisins , tous les

« états dont il les avait dépouillés. Je te laisse, « lui dis-je, le royaume de tes pères, à toi qui « devrais me remercier de ce que je te laisse lu « main avec laquelle tu as signé l'ordre de faire « mourir en un jour cent mille Romains. Mi- « thridate resta immobile, et Marius, au milieu « de Rome , en tremblai » Qu'on relise la Maxime de la Rochefoucauld, et l'on verra qu'elle est tout entière dans ce passage. Il a dit : « Voici la « marque d'un génie extraordinaire; Montesquieu a « tracé le caractère , et lui a donné le mouvement. «

' Tel homme est ingrat , qui est moins coupable de son ingratitude que celui qui lui a fait du bien. ..

Quelle que soit la cause de l'ingratitude, elle Wë peut excuser les ingrats. ( royez la note de la Maxime 223).

Chacun dit du bien de son cœur , de son esprit.

et personne n'en ose dira

Cette Maxime est généralement vraie ; mais l'auteur s'est plu à la contredire dans le portrait qu'îl a tracé de lui-même . « J'ai de l'esprit, dit-il, j'écris bien en prose , je fais bien les vers , et je suis peu sensible à la pitié. » On ne peut dire plus de bien de son esprit, ni médire plus franchement de son cœur. .

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L'esprit est toujours la dupe du cœur^ j ?:>; v i» .!i/,;-î /

Faible imitation de cette grande pensée de TÉ' criture : Toute folie vient du cœur, c'est-à-dire de la déviation de nos sentiments. L'esprit juge seul de la convenance des choses de la vie ; le cœur a seul la conscience de ce qui est au delà : c'est lui qui aime, c'est lui qui croit. Mais si, venant à s'égarer, il s'attache à des intérêts purement matériels, au lieu de se porter vers les biens célestes qu'il est appelé à connaître, aussitôt le voilà en proie aux folles agitations, aux ambitieux désirs, à tous les vices , à toutes les passions qui éteignent la vertu ; il égare l'esprit , il le trompe , il lui donne sa folie, et, pour parler le langage de la Rochefoucauld, il le fait sa dupe.

En résumé, il est vrai de dire que tout l'esprit qui est au monde devient inutile à l'homme qui a des passions , et point de volonté pour les combattre.

Cette Maxime a exerce la sagacité des amis de la Rochefoucauld ; madame de Schomberg en a donné une explication ingénieuse que nous rapporterons ici. « Je ne sais, écrivait-elle à l'auteur,

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

« si vous l'entendez comme moi ; mais je l'entends, « ce me semble, bien joliment , et voici com- «« Oient : c'est que l'esprit croit toujours , par son « habileté et par ses raisonnements , faire faire au « cœur ce qu'il veut; mais il se trompe, il en est « la dupe; c'est toujours le cœur qui fait agir l'es- « prit ; l'on sert tous ses mouvements, malgré que « l'on en ait, et l'on les suit, même sans croire « les suivre. « Terminons, en faisant remarquer au moins une exception à cette règle générale. La vanité est aveugle et rend crédule, et il arrive assez souvent , soit qu'on aime , soit qu'on n'aime pas, qu'une louange délicate rend le cœur dupe de Tesprit

Les plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les finesses , pour s'en servir en (fuelque grande occasion et pour quelque grand intérêt.

L'auteur dit avec plus de justesse, quelques lignes plus loin : « Les finesses et les trahisons ne viennent que du manque d'habileté.

Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les autres.

La Rochefoucauld en a dit la raison dans cette autre pensée : « On peut être plus fin qu'un autre, « mais non plus fin que tous les autres. «

Le moindre défaut des femmes qui se sont abandonnées à faire l'amour , c'est de faire l'amour.

J. J. Rousseau a dit quelque part qu'il n'aurait voulu de Ninon ni pour maîtresse ni pour amie. Sans doute il avait appris de la Maxime de la Rochefoucauld ce que la Rochefoucauld lui-même avait appris de l'expérience et de Ninon.

On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a , que par celles que l'on affecte d'avoir.

La Rochefoucauld était l'homme le plus poli et le plus ami des bienséances ^ Il détestait l'affectation , et ce genre de travers lui a paru si ridicule qu'il l'a critiqué dans cinq Maximes ', Mais il trouvait aussi tant de charme à la vertu opposée, que pour l'exprimer il a enrichi notre langue d'une locution nouvelle. Dire d'une personne qu'elle est vraîe^, c'est faire entendre qu'elle est simple et naturelle. La Rochefoucauld trouva cette heureuse

' Mémoires de Segrais , p. 22.

* Dans les Maximes 133, 134, 372, 431

^ Mémoires de Segrais, p. 36,

expression pour louer et peindre en même temps le caractère de madame de la Fayette.

Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie des sots.

Vauvenargues en a dit la raison dans cette autre Maxime : « Les gens d'esprit seraient presque seuls, sans les sots qui s'en piquent. »

CXLin.

C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres, que par l'estime de leur mérite; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu'il semble que nous leur en donnons.

Il y a dans cette Maxime plus de subtilité d'esprit que de véritable observation. On loue par surprise , par ignorance , par admiration , par persuasion; on loue sans intérêt des princes qu'on n'a jamais vus , des sages , des savants , des héros, qu'on ne saurait ni juger ni envier, mais qui plaisent, mais qu'on aime, mais qu'on admire; on loue enfin une belle action parce qu'elle touche , un bon mot parce qu'il amuse; et la louange part plus souvent d'une satisfaction qu'on éprouve, que de l'espérance d'une louange qu'on voudrait recevoir.

Il est plus diflicile de s'empêcher d'être gouverné, que de gouverner les autres.

Thémistocle, montrant son fils , disait que c'était le plus puissant homme de la Grèce : « Pour ce « que les Athéniens commandent au demourant de « la Grèce , je commande aux Athéniens , sa mère « à moi, et lui à sa mère ». »

Il y a des gens dégoûtants avec du mérite, el d'autres qui plaisent avec des défauts.

.Vérité commune présentée d'une manière piquante, mais insidieuse; car s'il est certain que ce n'est pas le mérite qui dégoûte, et que ce ne sont pas les défauts qui plaisent , il fallait le dire ; mais l'auteur n'avait d'autre but que de peindre un travers de société. Ceci n'est donc point une maxime de morale , c'est une de ces observations de mœurs qu'il jette de temps à autre au milieu de son livre , comme pour dérouter son lecteur; et il suffit, pour s'en convaincre , de lire la Maxime 273 , qui est le développement nécessaire de celle-ci. ( Foyez les notes des Maximes 90 et 251 ).

La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens dont ils se sont servis pour l'acquérir.

* Plutarque, Apophthegmes des Rois et Capitaines, § XL.

DE lA ROCHEFOUCAULD.

Celte pensée seifa juste quand les hommes n'attacheront la gloire qu'aux actions vertueuses. Montesquieu a dit : « Le despote ne saurait donner une « grandeur qu'il n'a pas lui-même ; chez lui il n'y « a point de gloire'. » Il faudrait pouvoir dire de tous ceux qui font le mal avec la puissance du génie : Chez eux il n'y a point de gloire !

Il est plus facile de paraître digne des einj^ois qn'ou n'a pas , que de ceux que l'on exerce.

Dans les premières éditions , l'auteur disait : « Il y a des gens qui paraissent mériter certains « emplois, dont ils font voir eux-mêmes qu'ils « sont indignes. » D'après une remarque de Segrais, cette Maxime fut faite à l'occasion de madame de Montausier, à qui la cour fit oublier tous ses anciens amis. La tournure de la pensée, telle que l'auteur l'a refaite , paraît empruntée de Tacite , qui disait , en parlant d'un empereur romain : « Il eût paru digne de l'empire s'il n'avait jamais régné.»

L'espérance , toute trompeuse qu'elle est , sert au moins à nous mener à la* tin de la vie par un chemin agréable.

L'espérance qui nous console, celle qui nous rend plus prompt à entreprendre les choses belles et louables, ne nous trompe pas, car elle donne force, courage, vertu; c'est tout ce qu'elle promet. Mais l'espérance qui nous arrache sans cesse au présent pour nous jeter dans un avenir lointain et incertain , celle qui accroît nos désirs , irrite nos vices, flatte nos passions, doit toujours être déçue, car elle promet le bonheur qu'elle ne peut nous donner : c'est une ambition déguisée qui augmente sa convoitise de tout ce qu'elle reçoit. Alexandre distribue ses trésors à son armée , et ne se réserve que l'espérance : espérance orgueilleuse et trompeuse, que la conquête du monde entier ne put assouvir.

Il est difficile déjuger si un procédé net, sincère et honnête, est un effet de probité ou d'habileté.

Oui , mais aussi c'est être véritablement habile que d'être honnête et sincère. Ce qui nous est demandé par la vertu nous eût été commandé par notre intérêt.

CLXXÏII.

Il y a diverses sortes de curiosité : l'une d'intérêt , qui nous porte à désirer d'apprendre ce qui nous peut être utile ; et l'autre d'orgueil , qui vient du désir de savoir ce que les autres ignorent.

^ Esprit des Loîs^ livre V, chap. 12.

Ce n'est ni l'intérêt , ni l'orgueil , qui inspirent la curiosité du génie. Dieu mit dans notre âme le besoin de la vérité, et un sentiment d'amour pour arriver à elle. Que Pythagore sacrifie une hécatombe après la découverte du carré de l'hypothénuse ; qu'Archimède s'élance du bain et coure dans les rues de Syracuse, heureux de pouvoir reconnaître la quantité d'or que renferme la couronne du roi Hiéron ; qu'assis au sommet du cap Sunium , Platon s'exalte par la contemplation des choses morales et divines; la curiosité qui éveille leur âme , la volupté qui les pénètre , ont une autre origine que l'orgueil ou l'intérêt. De pareils ravissements ne peuvent être donnés par le vice ! Sans doute ces vérités n'étaient point inconnues à la Rochefoucauld, seulement il n'entrait pas dans son plan de les dire : mais puisqu'il ne sondait le cœur humain que pour en dévoiler les faiblesses , pourquoi n'a-t-il pas parlé de cette autre sorte de curiosité que Plutarque définissait un désir de savoir les tares et imperfections d'autrui , qui est un vice (yrdinairement conjoint avec envie et malignité ^?

La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange , parce qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments , qu'on ne s'ôte et qu'on ne se donne point.

Quel jugement porteriez -vous d'un moraliste qui viendrait vous dire : Le vice n'a rien d'odieux, la vertu n'a rien de louable : les crimes de Sylla , la sagesse de Caton , choses égales , choses indifférentes, qui ne méritent ni blâme ni louange , car elles furent l'effet d'un pouvoir que l'homme ne peut changer ? Telle est cependant la traduction littérale de la Maxime de la Rochefoucauld. D'un mot il anéantit la conscience, la raison et la liberté. Il dit à l'homme vicieux : Tu n'es pas coupable ; à l'homme vertueux : Tes actions sont sans mérite ; à ceux qui furent grands par la sagesse, et qui ne reçurent de leurs siècles d'autres récompenses que le mépris et la mort : Vous ne fîtes point de sacrifices; et à Socrate, qui pour acquérir la vertu fut obligé de vaincre tous ses penchants, de maîtriser toutes ses passions : Tu n'eus point de volonté!

Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. La prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie.

Les vices n'entrent point dans la composition

'Phitarquo, De ht Curinsitr.

rii

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

de la vertu, car ils ne pourraient y entrer sans la détruire; mais il est quelquefois dans les actions les plus criminelles un certain mélange de sentiments nobles et généreux, ce qui explique l'éblouissement du vulgaire. « Lorsque les vices vont au bien, dit Vauvenargues , c'est qu'ils sont mêlés de quelques vertus, de patience, de tempérance, de courage ou de modération. »

CLXXXIII

Il faut demeurer d'accord , à l'honneur de la vertu , que les plus grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par les crimes.

Qui méditerait utilement cette grande vérité, serait en état de réfuter souvent l'auteur des Maximes : on sent qu'il redevient homme toutes les fois qu'il sort de son siècle.

Il y a des héros en mal comme en bien.

L'auteur a pris soin de se réfuter lui-même en disant : « Quelque éclatante que soit une action , « elle ne doit pas passer pour grande lorsqu'elle « n'est pas l'effet d'un grand dessein. « (Maxime 160.)

On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie , comme des hôtes chez qui il faut successivement loger ; et Je doute que l'expérience nous les fît éviter, s'il nous était permis de faire deux fois le même chemin.

Les passions sont inconstantes , le vice ne l'est pas; il croît, au contraire, avec le temps, qui est le grand remède des premières. « C'est un fâcheux « compagnon , dit Plutarque ; il n'y a point de di- •< vorce avec lui. Il adhère aux entrailles de celui « dont il s'est emparé, lui demeurant attaché jour « et nuit '. » Pour bien entendre la pensée de la Rochefoucauld, il faut donc substituer le mot passion au mot vice. C'est ainsi que l'esprit de système dénature tout , fait tout confondre : car c'est l'usage des passions, et non les passions ellesmêmes qui font le vice ou la vertu. L'expérience qui nous apprendrait à éviter nos passions, au lieu de nous apprendre à en faire un bon usage , nous ôterait par cela seul tous vices et toutes vertus : elle effacerait l'homme. Mais si, en naissant, il nous était donné de choisir entre les résultats de la vertu et ceux du vice, nous choisirions évidemment la vertu, car nous voulons être heureux, et le vice rend misérable. « C'est, dit encore Plu- « tarque, une chose infructueuse, stérile et iii- « grate. Ceux qui s'y abandonnent n'ont besoin

'^ Plutarque, Du Fice et de la Vertu.

d'aucun dieu ni d'aucun homme qui les punissent. Leur vie suffit assez, étant travaillée de

toute méchanceté

ce.

La vertu n'irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait compagnie.

Comment la vanité donnerait-elle la puissance des grandes choses , elle qui rapetisse tous les nobles sentiments qu'elle n'étouffe pas ? Ce qui abaisse l'homme l'élèvera-t-il? et, pour aller bien loin dans le sentier de la vertu, faudra-t-il nous y laisser conduire par le vice.î» Heureusement pour l'humanité, tout est faux dans ce système; il suffit de le mettre à nu pour le réfuter. C'est dans les inspirations de notre cœur qu'il faut chercher le mobile des actions qui l'honorent. Amour de la patrie, amour maternel, amour de Dieu et des hommes, voilà ce qui fait les actions sublimes. Et quel autre sentiment eût pu vous conduire aux Thermopyles, noble Léonidas? Et toi, généreux Régulus, quel autre sentiment eût pu te ramener à Carthage.î» Ah! lorsque la France vit tomber le brave d'Assas sous le fer qu'il pouvait détourner , lorsqu'elle vit Rotrou courir au-devant de la mort qui l'attendait dans sa patrie, l'évêque de Belzunze et le chevalier Rose au milieu des pestiférés de Marseille , elle donna à leur vertu d'autres compagnons que l'orgueil et la vanité! elle les récompensa par une reconnaissance qui n'était point une envie de recevoir de plus grands bienfaits \

L'honnêteté des femmes est souvent l'amour de leur réputation et de leur repos.

L'innocence et l'amour du devoir composent l'honnêteté des femmes. Pour être sages et heureuses, il faut qu'elles ignorent le mal, et qu'elles vivent obscures et aimées. Celles qui , avec de la beauté, conservent dans le monde une vertu sans tache, méritent d'être honorées; car l'amour de la réputation et du repos ne fera jamais une femme sage, si elle n'y joint l'amour de la vertu.

Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles ^ qu'on ne chante qu'un certain temps.

L'auteur reproduit cette pensée dans la Maxime 291. (royez la note de cette Maxime).

ccxvin.

L'hj-pocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.

^ Plutarque, Des Délais de la Justice divine, 2 Maximes 223 et 298

DE LA ROCHEFOUCAULD

*iia

« Oui ! comme celui des assassins de César , qui se prosternaient à ses pieds pour l'égorger plus sûrement. Cette pensée, pour être brillante, n'en est pas plus juste. Dira-t-on jamais d'un filou qui prend la livrée d'une maison pour faire son coup plus commodément , qu'il rend hommage au maître de la maison qu'il vole ? Non : couvrir sa méchanceté du dangereux manteau de l'hypocrisie, ce n'est point honorer la vertu, c'est l'outrager en profanant ses enseignes ; c'est ajouter la lâcheté et la fourberie à tous les autres vices; c'est se fermer pour jamais tout retour vers la probité '. » Telle est la réponse foudroyante de J. J. Rousseau à cette Maxime. Mais il lui est arrivé ce qui arrive presque toujours aux adversaires de la Rochefoucauld : pendant qu'on l'attaque d'un côté , il s'échappe de l'autre. En effet, J. J. Rousseau semble n'avoir pas embrassé la pensée tout entière. Lorsque le vice imite la vertu, ce ne peut être que par intérêt : or, imiter la vertu par intérêt, c'est prouver que la vertu est bonne; et prouver que la vertu est bonne, c'est lui rendre hommage. Sous ce rapport, la pensée de la Rochefoucauld est juste; et il semble que Vauvcnargues n'ait fait que la traduire lorsqu'il a dit : « L'utilité de la vertu est si manifeste , que les méchants la pratiquent par intérêt. »

ccxxin.

Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands : elle entretient le commerce ; et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter , mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent.

Cette comparaison avilissante tend à faire confondre deux choses absolument opposées, l'intérêt pécuniaire, qui est purement matériel, avec une affection de l'âme qui est purement morale. L'intérêt et la vanité , qui parfois sont les mobiles de nos actions , ne le deviennent jamais de nos sentiments. S'ils l'étaient, les plus grandes reconnaissances devraient naître des plus grands bienfaits. Il n'en va pas ainsi. Le cœur ne calcule point, mais il sait démêler les bienfaits du cœur d'avec ceux qui prennent leur source dans la vanité; il aime tout ce qui encourage à la vertu, et tout ce qui la récompense. Tel soldat , au champ d'honneur, a reçu avec transport une simple épaulette , qui plus tard reçoit avec indifférence le bâton de maréchal. L'épaulette avait été accordée à son mérite , le bâton de maréchal au besoin qu'on avait de ses talents, ou à d'autres motifs politiques. La reconnaissance ne s'attache donc point a la valeur du bienfait, mais au sentiment oui

' J J. Rousseau, Réponse au roi de Pologne,

l'accorde; elle n'est donc pofnt inspirée par l'intérêt, mais par l'amour. Cette vérité honore le cœur humain, mais elle n'excuse pas les ingrats, quoiqu'elle puisse expliquer bien des ingratitudes ; car la reconnaissance n'est pas seulement un sentiment, elle est aussi un devoir. Alors ce n'est plus l'affaire du cœur, c'est celle de la vertu. L'ingratitude embrasse à elle seule tous les vices, et c'est un mot heureux que celui-ci de la Rochefoucauld : « L'orgueil ne veut pas devoir , et l'a- « mour-propre ne veut pas payer. » (Maxime 228.) Mais vouloir faire entrer dans la reconnaissance les mêmes vices qui entrent dans l'ingratitude, c'est une contradiction évidente , et que rien ne peut ni excuser ni expliquer, à moins qu'on ne dise encore avec la Rochefoucauld : « Nos actions sont « comme des bouts-rimés que chacun fait rappor- « ter à ce qu'il lui plaît. »

CCXXXVIL

Nul ne mérite d'être loué de sa bonté , s'il n'a pas la force d'être méchant. Toute autre bonté n'est le plus souvent qu'une pacesse ou une impuissance de la volonté.

En opposant le mot méchant sa mot bonté ^ l'auteur a sacrifié la vérité de la pensée à l'élégance de la phrase. La dernière partie de la Maxime donne le véritable sens de la première. On ne peut l'entendre qu'ainsi : Nul ne mérite d'être loué de sa bonté s'il n'a la force d'être juste; ou, en d'autres termes , la pitié envers les méchants est une cruauté envers les gens de bien ^ Il est facile de reconnaître que la Maxime de la Rochefoucauld est encore une critique du caractère d'Anne d'Autriche.

CCXXXVIII

Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart dea hommes , que de leur faire trop de bieuw

Après avoir établi que nous ne sommes vertueux que par intérêt , l'auteur veut établir qu'il est dans notre intérêt de ne pas l'être. L'enchaînement du système révèle le sens de cette pensée; c'est un prétexte pour suivre le vice , c'est une maxime encourageante pour le crime , et qui semble lui promettre même du repos. Ainsi donc vous trouvez le crime moins dangereux que la vertu, voilà vos principes ; ainsi donc il est dans notre intérêt de faire le mal , voilà votre morale. Sans doute le sage qui consacre sa vie au bonheur des hommes , en peut recevoir des outrages ; mais celui qui les frappe et les écrase , pensez-vous qu'il soit hors de leur atteinte? Si l'un est persécuté, l'autre est toujours puni. L'histoire est là pour attester qu'aucun homme n'a jamais triomphé impunément des dou-

» Bernardin de Saint-Pierre, Études de la !Vature.

KXAMEN CKITIQUE DES MAXIMES

leurs des hommes. Vôiis dites, Sans doute, que cette punition est souvent tardive : qu'importe , pourvu que justice soit faite? « Qu'un méchant, « dit Plutarque , soit puhi de son forfait trente ans <' après qu'il l'a commis, est autant comme s'il « étoit gehenfté ou pendu sur l'heure de Vêpres, et « non pas dès îe matin \ » Mais je vais plus loin. S'il est vrai que la victime soit toujours plus heureuse que les persécuteurs, que deviennent vos principes ? et ici je ne demande d'autre juge que vous-même; vous prononcerez dans votre propre cause ; et c'est une cause où le méchant se condamne ; car , dit encore Plutarque : « !1 n'y a homme « de si bas coeur qui n'aimât mieux êtrie Thémisto- « cle tout banni , que non pas I.éobates , celui qui « le fit bàUnir; et Cicéron, qui filt déchassé, que « non pas Clodius qui le chassa ; ou Timothée , qui « fut contraint d'abandonner son pays, qu'Aristo- « phon son accusateur; ou Socrate mourant , qu'A- « nitus qui le fit mourir *. » Il est donc moins dangereux de faire du bien aux hommes que de leur faire du mal. L'histoire l'atteste, la conscience l'atteste , et toutes deux parlent comme l'Écriture : « La méchanceté ne sauvera point celui qui est « méchant ^ »

La fidélité qai paraît en la plupart des hommes , n'est qu'une invention de l'amour-propre pour attirer la confiance ; c'est un moyen de nous élever au-dessus des autres , et de nous rendre dépositaires des choses les plus importantes.

Avec une semblable idée de la fidélité , comment la Rochefoucauld a-t-il pu se plaindre de l'ingratitude d'Anne d' Autriche ? Cette reine ne pouvait-elle pas lui dire : Vous avez été jfidéle à mes intérêts , mais c^était une invention de votre amour-propre pour attirer ma confiance^ que je ne puis vous donner ; en un mot , je ne dois aucune reconnaissance à une fidélité dont j'ai été le but et non l'objet? Qu'aurait-il pu répondre? Payer l'amourpropre par l'ingratitude , c'est l'estimer à sa juste valeur : qui adopte les principes doit en supporter les conséquences; ce sont les fruits de l'arbre, ne le secouez pas si vous craignez leur amertume. Heureusement qu'il est toujours auprès des vices que la Rochefoucauld décrit , une vertu qu'il oublie. La fidélité n'est point une invention de l'a-, mour-propre , elle est une condition de l'honneur. Dans le monde, on n'excuse l'infidélité que chez les amants ; et quand l'amour est fidèle on en fait une vertu. Pour être juste, l'auteur devait dire : La fidélité qui parait en la plupart des courtisans ,

^ Plutarque, Des Délais de la Justice divine. ^Plutarque, Du Bannissement.

' Ecclésiast. , chap. XIV.

et non en la plupart des hommes. Quand on a eu le malheur de vivre à la cour, on peut avoit acquis le droit de juger les courtisans , mais non celui de calomnier le genre humain.

GCLL

Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien , et d'autres qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités.

Répétition des Maximes 90, 155 et 278. Ainsi, dans un des ouvrages les plus courts de notre langue, la même pensée se retrouve quatre fois.

CCLin.

L'intérêt met en œuvre toutes sortes de vertus et de vices.

Répétition de la Maxime 187.

La gravité est un mystère du corps , inventé pour cadier les défauts de l'esprit.

Il ne peut être question ici que de la gravité affectée. On sait que le duc de la Rochefoucauld voulut avoir sur cette Maxime l'avis de deux personnes d'un caractère bien différent , le grand Arnauld et Ninon de Lenclos ; Arnauld approuva la Maxime, Ninon la condamna. 11 est malheureux qu'on ne nous ait pas conservé les raisons qui durent appuyer ces deux jugements contraires.

I^ bon goût vient plus du jugement que de l'esprit.

Pour montrer combien cette Maxime est incomplète, il faut établir les principes.

Il y a deux espèces de goût bien distincts, le goût fondé sur le jugement de l'esprit, et le goût fondé sur le jugement du cœur : l'un est intelligence, l'autre sentiment; l'un s'éclaire par l'étude, l'autre est inspiré par la nature : leur réunion peut seule composer le goût parfait. Ces deux espèces de goût sont distribuées avec une grande inégalité: celui qui vient du cœur et qui s'exerce sur les beautés morales appartient à tous les hommes; et, à cet égard , on ne peut trop admirer la suprême sagesse qui a répandu, avec tant de profusion, les facultés nécessaires à notre existence, et qui ne s'est montrée avare que des talents inutiles à iiOtre bonheur. Ainsi , dans tout ce qui tient au sentiment et à la vertu , notre goût est éclairé par la nature : c'est l'âme qui juge alors, et tous les hommes ont reçu assez de sensibilité pour r^onnaître ce qui leur est bon , et pour en porter un jugement. Il n'en est pas de même du goût qui vient de l'intelligence , et qui s'exerce sur les œuvres de l'esprit. Celui-là est plus rare : il n'a été donné qu'à un petit nombre d'hommes , parce qu'il n'était pas utile à tous. C'est un Juge qui analyse

DE LA ROCHEFOUCAULD

les plaisirs , qui y ajoute ou qui en retranche ; c'est un choix plus ou moins délicat , ce n'est jamais ime inspiration. Lorsque dans une immense assemblée le vieil Horace prononce le fameux QuHl mourût! l'amour dé la patrie qui pénètre le cœur de ce malheureux père est compris de la multitude, qui prononce le même jugement parce qu'elle a ressenti la même émotion. Mais quelle différence dans ce qui tient au goût de l'esprit! A la première représentation du Misanthrope , au moment où Oronte consulte Alceste sur ces vers ,

Belle Philis , on désespère Alors qu'on espère toigours I

les applaudissements s'élevèrent de toutes les parties de la salle, et le public trouva charmant le sonnet que Molière lui présentait comme un modèle de ridicule. La foule ne se serait pas méprise ainsi sur des beautés morales ou héroïques. L'âme de Corneille pouvait élever l'âme de ses auditeurs : elle était sûre d'y trouver des sentiments que son génie savait réveiller; mais il fallait plus de temps à Molière pour éclairer l'intelligence du public, former son goût, instruire son esprit. Il résulte des principes que nous avons établis, que les jugements du cœur et ceux de l'esprit n'étant que les conséquences des impressions reçues, ils seront d'autant plus profonds que l'un aura plus de sensibilité, et l'autre plus de lumière.

Cette division entre le goût qui vient de la sensibilité et le goût qui vient de l'mtelligence , jette une grande lumière sur les divers jugements que nous portons des mêmes choses aux divers âges de la vie. Dans la jeunesse, on prend facilement l'exagération pour de la grandeur , l'affectation pour | de l'esprit, la hauteur pour de la noblesse. C'est ainsi qu'on préfère d'abord Sénèque à Cicéron, Lucain à Virgile, Ovide à Horace, parce que l'expérience et l'étude peuvent seules nous apprendre à connaître l'opposition qui règne entre ces prétendues beautés et la nature. Aussi voit-on nos jugements changer à mesure que le goût de l'intelligence se perfectionne. Alors on rentre dans la vérité.

J'étais poor Ovide à vingt ans , Je suis pour Horace h quarante ,

a dit un poète ; et en parlant ainsi il faisait l'histoire complète du goût.

RevenantdoncàlaMaxime de la Rochefoucauld, nous conclurons de nos observations , que le goût parfait ne vient pas plus du jugement que de l'esprit, mais qu'il naît de la réunion d'un bon esprit rt d'un bon cœur.

CCLX. -..i-v--^' •■•■ La civilité est un désir d'en recevoir, et d'être estimé poli. La civilité est l'art de rendre à chacun ce qui lui est dû, suivant son sexe, son âge, son rang ou son mérite; c'est l'art de laisser chacun à sa place sans sortir de la sienne : dans un certain monde tout cela se fait par habitude, et peut-être la pensée de la Rochefoucauld n'est-elle applicable qu'fi ceux qui ont besoin d'y songer.

L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens va[ un second amour-propre qu'on leur inspire.

C'est par l'amour-propre qu'on excite l'émulation, et l'émulation du premier âge fait l'ambition de toute la vie. Vous me répétez sans cesse : Sois le premier; vous m'excitez à devenir dominateur, envieux et jaloux; vous éveillez les passions, puis vous vous étonnez de leur ouvrage! Quel fruit prétendiez -vous donc recueillir d'une éducation dont le mobile est un vice, si ce n'est le vice ou même le crime , les succès de quelques-uns et le malheur de tous.? Telles sont les conclusions rigoureuses d'une Maxime dont il faut savoir gré à l'auteur, car elle a inspiré de belles pages à J. J. Rousseau; et Rernardin de Saint-Pierre aurait pu la prendre pour épigraphe de l'excellent traité d'éducation qui termine les Études de la Nature.

CCLXIÏ.

Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus disposé à sacrifier le repos de ce qu'on aime, qu'à perdre le sien.

Comme si l'on pouvait sacrifier le repos de ce qu'on aime sans perdre le sien? Remarquez que Vamour de soi n'est ici que l'égoïsme. Helvétius et les philosophes du dix-huitième siècle ne l'ont pas autrement entendu. Ils savaient bien qu'avilir l'origine de nos sentiments , c'était avilir l'homme ; et comme la Rochefoucauld , leur maître , ils espéraient nous dérober la vérité à la faveur d'une définition incomplète. Il est donc indispensable de remonter à la source des passions humaines , afin de décider si notre nature est bonne ou mauvaise , c'est-à-dire si l'amour de soi doit être confondu avec l'égoïsme , et si l'homme est un être méprisable ou divin.

L'amour de soi existe dans tous les hommes, mais il se partage en deux sentiments divers qu'il est important de bien distinguer : l'un nous dirige vers les choses physiques , l'autre vers les choses morales. C'est le double flambeau de notre doubU» nature. Nous donnons au i)romier le nom iVinU-

EXAMEN CRITIQUE ÏJ£S MAXIMES

rêi physique , parce qu'il est le moteur de toutes les actions qui n'ont d'autre but que le bien-être matériel ; intérêt trompeur qui nous persuade trop souvent que le mal peut produire le bien. La débauche, les friponneries, la lâcheté, ce qui amuse les sens, ce qui sauve le corps aux dépens de la vertu, sont les objets de cette passion. Si quelquefois elle inspire de bonnes actions , c'est qu'elle espère recevoir plus qu'elle ne donne ; se montrer bienfaisant, généreux, magnanime, pour acquérir des richesses ou de la considération , c'est calculer, c'est opérer des échanges : or, comment un pareil commerce pourrait-il constituer la vertu , lorsqu'il ne peut faire un honnête homme qu'autant qu'il y a quelque chose à gagner? Mais il est un intérêt d'un ordre supérieur qui, loin de nuire à la pureté de nos actions, les rend dignes des regards de Dieu; nous lui donnons le nom d'intérêt moral y parce que, négligeant tous les biens matériels, il ne s'attache qu'à ceux de l'âme ; et il ne faut pas le considérer comme l'ennemi du corps, il n'est que l'ennemi des excès. Être vertueux , c'est donc agir dans notre véritable intérêt , c'est s'aimer soimême , mais d'un amour dont les effets se répandent avec bienveillance autour de nous. Car, il faut le remarquer, toutes les actions qui sont dans notre intérêt moral sont en même temps dans l'intérêt du genre humain, tandis que toutes les actions qui sont dans notre intérêt physique se concentrent dans un égoïsme fatal aux autres hommes et à nous-même. Mourir comme Socrate, c'est agir dans l'intérêt moral ; vivre comme Anytus , c'est agir dans l'intérêt physique : l'un nous avilit, l'autre nous élève : l'un ne s'étend pas au delà des choses de la terre , l'autre va chercher sa récompense jusque dans le ciel ; et cependant il est vrai de dire que chacun rapporte tout à soi , mais avec cette différence que le centre de l'intérêt physique , c'est le moi matériel , et que le centre de l'intérêt moral , c'est l'humanité tout entière.

Les effets de ces detix intérêts ne sont pas moins opposés que leurs passions. L'intérêt physique est purement sensuel : celui qui s'y abandonne sacrifie tout à lui, et ses sacrifices le laissent dans une volupté insatiable et mécontente : ne pouvant sortir de ses vices , il marche ainsi vers la mort , à qui il voudrait en vain ne présenter qu'une vile poussière. L'intérêt moral, au contraire, est purement intellectuel ; il sacrifie tout aux autres , et de ses plus grands sacrifices naissent ses plus douces jouissances. Que Vincent de Paul semble s'oublier soi-même en prodiguant ses biens et ses jours aux malheureux, qu'il pousse l'abnégation jusqu'à

se charger des chaînes d'un forçat pour le sauver du désespoir, il reçoit un contentement au-dessus de ce qu'il donne; dans ce sens, il est vrai de dire qu'il travaille à son bonheur en songeant à celui d'un autre ; c'est donc son intérêt qu'il suit ; intérêt vertueux qui entre dans les sentiments qui nous portent vers le ciel !

Ainsi l'amour de soi se divise en deux intérêts : de l'un vient notre faiblesse , de l'autre vient notre force; l'un est un faux calcul de l'esprit, l'autre est une sublime inspiration de l'âme; et, comme nous donnons au premier le nom d'égoïsme , nous donnerons au second le nom de sagesse. Pris dans ce dernier sens , l'amour de soi devient un sentiment que la conscience éclaire et qui produit la vertu; et pour tout résoudre par un exemple, voyez ce que l'intérêt physique fit de Tibère et de Cromwell , voyez ce que l'intérêt moral fit de Socrate et de Fénélon.

Cette distinction peut jeter un grand jour nonseulement sur le livre de la Rochefoucauld , mais encore sur ceux d'Helvétius et de ses disciples. Si tout nous semble vil dans l'homme des philosophes, c'est qu'ils ont confondu, à dessein, ces deux sortes d'intérêt, ou, pour mieux dire, c'est qu'ils ont présenté l'intérêt physique comme le mobile de toutes nos actions , quoiqu'il ne soit que la source de nos vices. Quant à la Maxime qui a servi de texte à ces réflexions, elle reçoit naturellement l'application de nos principes. Celtd qui est plus disposé à sacrifier le repos de ce qu'il aime qu'à perdre le sien , n'aime pas même sa maîtresse comme il devrait aimer son prochain ; et si l'on veut appeler cela de l'amour, il ne faut pas au moins en chercher la source dans l'intérêt moral.

En terminant , nous remarquerons que la Maxime de la Rochefoucauld a été mise en vers par Corneille, dans la troisième scène du premier acte de Bérénice; et, sans examiner si de pareilles idées sont bien à leur place dans une tragédie, nous mettrons sous les yeux du lecteur ce passage vraiment singulier : ;..,,, r, tfiF'ïa of/!

' DOMITIÏW. t i « ?lb '

Je trouve peu de jour à croire qu'elle m'aime^ 1't«V{*j»*'*<' Quand elle ne regarde et n'aime f/ue soi-même. r^fj;^^

ALBIN. '^hi^ -

Seigneur, s'il m'est permis de parler librement, p^ ^''f * Dans toute la nature aime-t-on autrement? '■ !n '«'5 >* L'amour-propre est la source eu nous de tous les autres^ . C'en est le sentiment qui forme tous les nôtres : . ,.

Lui seul allume , éteint ou change nos désirs , I^s objets de nos vœux le sont de nos plaisirs. *n'"^. Vous-même qui brûlez d'une ardeur si fidèle. Aime/.- vous Domitie ou vos plaisirs en elle?

^T>E lA ROCHEFOUCAULD.

Kt quanti vous aspirez ii des liens si doux , Est-ce pour l'amour d'elle ou pour l'amour de vous? De sa possession l'aimable et chère idée Tient vos sens enchantés et votre âme obsédée; Mais si vous connaissiez quelques destins meilleurs, Vous porteriez bientôt toute cette âme ailleurs. Sa conquête est pour vous le comble des délices; Vous ne vous figurez ailleurs que des supplices; C'est par là qu'elle seule a droit de vous charmer , Et vous n'aimez que vous quand vous croyez l'aimer.

Il faut convenir que Domitien doit être un peu étourdi d'une semblable tirade; et l'on peut, sans nuire à la mémoire du grand Corneille, rendre à la Rochefoucauld tout l'honneur de ce raisonnement.

Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de donner , que nous aimons mieux que ce que nous donnons.

L'action de celui qui donne étant celle d'un égoïste, les sentiments de celui qui reçoit seront ceux d'un ingrat. Que penseriez-vous d'un malheureux dont une main généreuse viendrait soulager la misère, et qui remercierait son bienfaiteur en lui disant : rotre libéralité n'est que de la vanité, qice voîis aimez mieux que ce que vous me donnez? Est -ce donc là ce que votre philosophie peut nous apprendre ? Certes , on ne saurait trop le répéter, une maxime qui pourrait détruire le repos du genre humain ne peut être qu'une maxime fausse. Ici, vous tuez la reconnaissance dans l'âme du malheureux; plus loin, vous tuerez la pitié dans l'âme du bienfaiteur. Vous ôtez à la créature la plus faible les deux seuls refuges de sa misère, la pitié et la bienfaisance. Je ne dis rien de la religion , vous n'en parlez pas ; et pour remplacer ces biens inestimables, je ne vois dans votre livre que le mépris de nous-mêmes , la crainte de la mort, la haine des hommes, et l'oubli de Dieu !

"Ainsi, plus on avance dans l'étude de ce livre , etf'plus on est tenté de lui appliquer ces paroles de Montaigne : « De tant d'âmes et effets qu'il juge , « de tant de mouvements et de conseils , il n'en « rapporte jamais un seul à la vertu , à la reli- « gion , à la conscience ; comme si ces parties-là « étoient du tout éteintes au monde : et de toutes « les actions pour belles par apparence qu'elles « soient d'elles-mesmes , il en rejette la cause à « quelque occasion vicieuse , ou à quelque profit. « Il est impossible d'imaginer que parmi cet infini « nombre d'actions de quoi il juge , il n'y en ait « eu quelqu'une produite par la voie de la raison. a Nulle corruption peut avoir saisi les hommes si

« universellement que quelqu'un n'échappe à le e contagion. Cela me fait craindre qu'il y ait un « peu de vice de son goût; et peut être advenu « qu'il ait estimé un autre selon soi '. » '^

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