‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 107 sur 343 · CCLXIV. ^ ^^ji( f · texte numérisé non relu

CCLXIV. ^ ^^ji( f

La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui; c'est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber. Nous donnons du secours aux autres , pour les engager à nous en donner en de semblables occasions; et ces services que nous leur rendons sont, à proprement parler, des biens que nous nous faisons à nousmêmes par avance.

En nous livrant à la douleur, Dieu nous donna la pitié ; la pitié si dédaignée des gens heureux, et qui est un baume salutaire pour les infortunés. Ce sentiment est un des liens de la société , car il unit le fort au faible, le premier au dernier; et cela par un mouvement naturel que la bienfaisance suit aussitôt. La Rochefoucauld veut y trouver une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber j il se trompe : nous n'avons pas la crainte de redevenir enfant; cependant c'est l'âge qui inspire les plus vifs sentiments de pitié. L'aspect d'un homme souffrant nous touche, mais nous courons vers l'enfant dont les cris nous appellent. Des peuples barbares contempleront avec une stupide indifférence l'incendie d'un palais, ou la ruine d'un empire; mais jamais ils ne verront, sans être émus, des enfants en bas âge suivre tout éplorés le corps de leur mère au tombeau. Tant qu'il y aura des hommes , la pitié restera sur la terre , parce que tant qu'il y aura des hommes , il y aura des malheureux.

Qu'on ne s'étonne point, au reste, de l'erreur de la Rochefoucauld; on peut dire ici sans le calomnier qu'il a écrit selon son cœur, puisque, dans le portrait qu'il trace de lui-même , il ne craint pas de s'exprimer ainsi sur la pitié : « On peut té- « moigner beaucoup de compassion , car les mal- « heureux sont si sots, que cela leur fait le plus « grand bien du monde; mais je tiens aussi qu'il « faut se contenter d'en témoigner, et se garder « soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui « n'est bonne à rien au dedans d'une âme bien « faite, qui ne sert qu'à affaiblir le cœur, et qu'on « doit laisser au peuple, etc.» Cet aveu est nonseulement la plus grande injure qu'un homme puisse se faire à lui-même , c'est encore une réfutation complète de tout ce que l'auteur a écrit de la pitié. Comment aurait -il apprécié un sentiment qu'il regardait comme une faiblesse, et dont il se défendait comme d'un vice ? Mais ne l'accu-

» Esmis, Iivrell,chap. lo.

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

sons ni d'ignorance, ni d'insensibilité; cherchons plutôt à pénétrer le secret de sa pensée, et nous apprendrons pourquoi il a jeté tant de mépris sur la pitié. Tout se lie dans ce système où tout semble dispersé sans ordre , et la Maxime qu'on vient de lire est la conséquence du livre entier. La pitié est un sentiment naturel qui tend à modérer dans chacun l'activité de l'amour de soi'. Elle ne réfléctnt pas, elle agit; par ses inspirations le bien est fait avant qu'on sache que c'est le bien, et quelquefois contre notre intérêt. C'est une loi de la nature qui prouve notre misère , car elle ne pouvait être donnée qu'à des êtres destinés au malheur; mais aussi c'est un sentiment généreux qui prouve notre excellence, car il inspire des actions vertueuses à ceux mêmes qui croient n'être guidés que par l'égoïsme. On voit maintenant comment la pitié détruit le système de la Rochefoucauld , qui s'est vu forcé de la nier, ou de renoncer à son livre. Nous disons qu'il nie la pitié, car donner un motif intéressé à un sentiment qui précède toute réflexion, c'est nier le sentiment; et nier le sentiment , c'est nier l'action qui en est la suite : ce qui est absurde. Veut-on dire seulement que, la première émotion affaiblie, il se fait un retour sur nous-mêmes? cela est possible; mais ce retour intéressé qui peut combattre la pitié ne doit pas être confondu avec elle. La pitié est pure, sublime , naturelle : c'est la marque de l'humanité ! par elle les êtres les plus dépravés exercent encore des vertus involontaires , et sans doute elle nous a été donnée afin que les méchants mêmes ne pussent passer sur la terre sans avoir senti qu'ils sont hommes !

La jeunesse est une ivresse eontiouelie ; c'est la fièvre de la raison.

Fénélon a marqué d'une manière admirable, dans le quatrième livre de Télémaque, ce temps d'ivresse que la Rochefoucauld appelle la fièvre de Ja raison. Vénus apparaît en songe au fils d'Ulysse: « Jeune Grec, lui dit-elle, tu vas en- « trer dans mon empire. » Télémaque est au printemps de la vie, et il touche aux rives charmantes de l'île consacrée à la déesse. Dans la description de ces lieux, l'auteur semble vouloir épuiser toutes les séductions de l'amour; en l'écoutant, on sent fondre son âme, elle se perd dans un torrent de délices , et de tous côtés la volupté l'effleure comme le souffle d'un vent gracieux : « O

' Rousseau , Discours sur l'origine de Vinégalité , etc. , p. loi.

<« malheureuse jeunesse ! s'écrie Télémaque, ô dieux « qui vous jouez cruellement des hommes, pour- « quoi les faites-vous passer par cet âge qui est « un temps de folie et de fièvre ardente! » D'abord on est tenté de dire comme lui ; mais bientôt on comprend que les jours d'épreuve sont nécessaires pour nous apprendre le prix de la sagesse. Les amertumes de la volupté révèlent à Télémaque les délices de la vertu; de la vertu qu'on ne peut voir sans ravissement, et que Fénélon ne présente pas comme un devoir, mais comme un moyen de bonheur. A son doux aspect, le fils d'Ulysse , qui voulait mourir pour fuir l'esclavage, demande l'esclavage comme une faveur pour fuir le vice. Les maux de la fortune ne lui semblent plus que des peines légères, car il a compris que les plus grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par les crimes^. Quel chef-d'œuvre que ce quatrième livre! c'est un hymne à la vertu ; c'est , avec le livre VII et le livre XXIV , tout ce qu'il a été donné aux hommes d'écrire de divin.

Le bon naturel, qui se vante d'être si sensible, est souveinl étouffé par le moindre intérêt.

Le bon naturel a plus de force que ne lui en suppose l'auteur des Maximes. Voyez tout ce qu'il inspire à l'enfance et à la jeunesse ! que de nobles actions, que de sublimes sentiments il fait jaillir de notre âme , avant que nous sachions que ce sont des vertus ! Il dure vingt ans , trente ans ; il pourrait durer toujours; l'éducation, le mondes l'exemple , la corruption générale, les récompenses accordées au vice, le ridicule jeté sur la vertu, tout travaille à le détruire , et cependant il résiste encore ; il faut pour l'étouffer les efforts de la société entière. Lorsque vous dites que le plus faible intérêt peut remporter une aussi grande victoire, c'est que vous ne demandez rien au passé. La dernière goutte ne vide pas le verre, elle achève de le vider ; un petit intérêt ne tue pas le bon naturel, il achève de le tuer. Chose digne de remarque! la société même recomiaît cette force, car si elle ne la reconnaissait pas , oserait-elle flétrir ceux qui tombent dans la bassesse et le crime .î* Les parents qui se méconnaissent, les frères que l'intérêt divise, les enfants qui poursuivent leurs pères, les pères qui haïssent leurs enfants, tous sont livrés au mépris ou à l'exécration publique. La société semble leur dire : Vous aviez assez de force pour me résister, et j'ai le droit de punir

» Maxime 183.

ié i^\ ROCHËFOIJC/^ULD.

votre faiblesse. Après cette vengeance de la société, il y a celle de la conscience et celle de Dieu. Terminons en faisant observer que l'auteur cherche à affaiblir l'effet du bon naturel par les mêmes motifs qui l'ont porté à flétrir la pitié. Une fois la pitié et le bon naturel chassés de notre cœur , il ne reste plus qu'un être méchant : l'homme de la Rochefoucauld. ( Foyez la note de la Maxime 274).

La magnanimité est assez définie par son nom ; néanmoins on pourrait dire que c'est le bon sens de l'orgueil , et la voie ia plus noble pour recevoir des louanges.

On dit d'un prince qui a dé la grandeur, de l'élévation naturelle, qu'il est tnagnanime. Appeler ces heureuses dispositions le bon sens de l'orgueil, c'est montrer jusqu'à l'évidence la vanité d'un système qui, ne pouvant anéantir toutes les vertus, recourt à de si misérables subtilités pour empoisonner leur source.

Cette pensée est encore une preuve que l'auteur n'a voulu juger que la cour et les hommes de cour, car la magnanimité est une vertu de prince comme la clémence : c'est pour eux seuls que ces mots existent. Dans le monde vulgaire, ces vertus prennent le nom de bonté et de générosité.

Le mérite des hommes a sa saison aussi bien que les Truils.

Répétition de la Maxime 211. Cette pensée ne doit être appliquée qu'à une certaine fleur de réputation qui dure chez les hommes à peu près autant que la beauté cliez les femmes. Quant au vrai mérite, il est inaltérable; le temps, loin de le détruire , en augmente l'éclat : je n'en veux d'autre exemple que la vie entière de ces héros , de ces ministres ) de ces magistrats, éternel honneur de la patrie : Sully, Bayard, l'Hospital , et vous aussi, grand Condé, illustre Turenne, vous dont la Rochefoucauld fut assez malheureux pour méconnaître la gloire , et qu'une aveugle passion voulut peut-être désigner dans cette Maxime.

CCXOHL

La iiftodératiort ne peut avoît le mérite t*e combattre l'ambition et de la soumettre; elles ne se trouvent jamais ensemble. La modération est lu langueur et la paresse de l'Ame, comme l'ambition en est l'activité et l'ardeur.

La modération des hommes qui, suivant l'expression de la Rochefoucauld, n'' oni pas la force d'être méchants, ust paresse et non vertu. Mais la modération de Marc-Aurcle et de saint Louis, relie de Scipion et de Bayard , est force d'âme et

non langueur. « La modération des grands hommes, dit Vauvenargues, ne borne que leurs vices. » Or, l'ambition est toujours un vice lorsqu'elle n'est pas un crime : la modération peut donc combattre l'ambition et la soumettre, elle peut aussi la servir; mais alors elle n'est plus qu'un effet de la politique : tel fut le pardon d'Auguste. Au reste , il est utile de remarquer que l'auteur ne veut peutêtre détruire la modération que parce qu'il a déjà tenté de détruire la clémence , qui en est la suite naturelle. Mais il n'est pas toujours d'accord avec lui-même; et l'on s'étonne, par exemple ^ de le voir nier ici ce qu'il avoue quelques lignes plus loin , lorsqu'il dit : « On a fait une vertu de la « modération pour borner l'ambition des grands « hommes. » (Maxime 308). Or, je le demande, comment la modération pourra-t-elle borner l'ambition, si, comme vous le dites id, elles ne se trouvent jamais ensemble ? J'ajoute que votre définition conduit à un résultat absurde. Si la modération est la paresse de l'âme , si l'ambition en est l'activité, il faut en conclure que le repos de l'âme est une vertu , et que son action est un vice ou un crime. Voilà cependant ce que vous avez dit, et ce que peut-être vous n'avez pas cru dire.

CXXNW.

Il est aussi honnête d'être glorieux avec srâHDènae, qu'il e«t ridicule de l'être avec les autres.

Cette Maxime est digne d'Épictète et de Socrate. Être glorieux avec soi-même , c'est connaître la dignité de sa nature et la respecter ; c'est être modeste , sobre , continent , rougir du vice et se parer de vertus.

Il arrive quelquefois des accidents <lans la vie, d^où il faut être un peu fou pour se bien tirer.

Cette pensée rappelle peut-être les aventures du marquis de Pomenars , sa gaieté , ses folies et ses procès criminels , oii il ne s'agissait de rien moins que de sa vie. Madame de Sévigné nous a conservé plusieurs traits de cet homme singulier : tantôt elle le peint sollicitant ses juges avec une longue barbe, sous prétexte qu'il n'était pas assez fou pour prendre soin d'une tête que le roi lui disputait ; tantôt elle le montre chez M. de la Rochefoucauld, le nez dans son manteau, et caché parmi les laquais, pour entendre une lecture du grand Corneille, attendu, dit-elle, que le comte de Créance le veut faire pendre, quelque résistance qu'il y fasse. « L'autre jour ( dit-elle encore à sa fille ) , « Pomenars passa par ici ; il venait de Laval , où « il trouva une grande assemblée de peuple II de-

EXAMEN CRITIQUE DES MA.XIMES

« manda ce que c'était : C'est , lui dit-on , que Ton « pend en effigie un gentilhomme qui a enlevé la « fille de M. le comte de Créance. Cet homme-là . « c'était lui-même. Il approcha , et trouva que le « peintre l'avait mal habillé; il s'en plaignit, puis « il alla souper et coucher chez le juge qui l'avait « condamné. Le lendemain, il vint ici se pâmant « de rire ; il en partit cependant de grand matin. » Pomenars ayant été poursuivi pour crime de fausse monnaie, gagna son procès, et fut ensuite accusé d'avoir payé les épices de son arrêt en fausses pièces. Quoi qu'il en soit, ses aventures se terminèrent assez heureusement ; et sans doute on peut dire, avec la Rochefoucauld, qu'W fallait être un peu fou pour s'en bien tirer.

Ce qui fait que les amants et les maltresses ne s'ennuient point d'être ensemble, c'est qu'ils parlent toujours d'euxmêmes.

Parler de soi est un plaisir dont le charme dure peu. L'égoïsme et l'amour-propre font une pauvre conversation; ce n'est pas au moins celle de l'amour. Les amants se plaisent ensemble , non parce qu'ils parlent d'eux , mais parce qu'ils s'aiment.

cccxvn.

Ce «'est pas un grand malheur d'obliger des ingrats ; mais c'en est, un insupportable d'être obligé à un malhonnête homme.

Cela doit s'entendre seulement du vulgaire; car c'est le sort inévitable des rois d'être obligés à de malhonnêtes gens , et de les servir pour en être servis.

On ne saurait conserver longtemps les sentiments qu'on doit avoir pour ses amis et pour ses bienfaiteurs , si on se laisse la liberté de parler souvent de leurs défauts.

Il y a dans cette pensée une observation délicate, et un sentiment exquis des convenances du cœur. On aime à surprendre l'auteur dans un de ces moments où il oublie qu'en étendant trop la critique de son siècle il s'était fait le calomniateur du genre humain.

Il n'y a que ceux qui sont méprisables qui craignent d'être méprisés.

On pourrait dire avec autant de vérité : Le comble de la bassesse est de ne plus craindre le mépris.

cccxxni.

Notre sagesse n'est pas moins à la merci de la fortune que nos biens.

Est-ce donc que la volonté de l'homme dépend

de la fortune ? Non , il peut commander ou obéir; qu'il fasse un choix, il lui est loisible. ( f^oyez la note de la Maxime 6).

Le ridicule déshonore plus qœ le déshonneur.

Grâce au ciel , ce qui déshonore , c'est le vice 1 Pour être vrai, il fAllait dire : Le ridicule est plus nuisible que le déshonneur. Et cela ne vient pas d'une corruption générale , mais de ce que le ridicule qui s'ignore se présente hardiment et de front ; tandis que le vice qui se connaît cache son déshonneur sous des marques d'honneur ou sous le masque de l'hypocrisie.

CCCXXVII

Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en avons pas de grands.

Cette Maxime est reproduite avec quelques modifications sous les numéros 383 et 442.

CCCXXXII

Les femmes ne connaissent pas toute leur coquetterie.

L'auteur a dit un peu plus haut : « Il s'en faut « bien que nous connaissions toutes nos volontés. » (Maxime 295).

CCCXXXIV

Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur passion.

Dans l'ordre de nos sociétés, les femmes étant presque toujours sacrifiées aux convenances de la fortune , il arrive que la plupart d'entre elles restent indifférentes et coquettes ; car chez les femmes la coquetterie suit l'indifférence, et ceci est un heureux caprice de la nature , et non une dépravation du cœur. Effectivement , cet art d'attirer la foule, ou, si l'on veut, ce désir de plaire à tous, ne leur est donné que pour choisir celui qu'elles doivent aimer : le choix fait , la coquetterie devient inutile et s'évanouit. Cette observation est si vraie, que l'auteur l'a répétée deux fois dans les Maximes 349 et 376, qui peuvent servir de réfutation à celle-ci.

CCCXXXVI

Il y a une certaine sorte d'amour dont l'excès empêche la jalousie.

Cette pensée est la suite naturelle de celle-ci : « Il « y a dans la jalousie plus d'amour-propre que « d'amour. » (Maxime 324).

CCCXXXVIII

Lorsque notre haine est trop vive, elle nous met au-dessous de ceux que nous haïssons.

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Elle produit toujours cet effet ; le degré n'y fait ïien. La haine de l'homme ne doit jamais entrer dans le cœur de l'homme. Il faut avoir de la compassion pour les méchants , et ne haïr que leurs vices. « Garde-toi, dit Marc-Aurèle, de ressentir « pour ceux mêmes qui sont inhumains , autant « d'indifférence que le vulgaire en éprouve pour le « vulgaire. » Remarquez que cette douce pitié que nous recommande Marc-Aurèle est dans notre intérêt comme toutes les vertus, car elle remplit l'âme d'un sentiment de bienveillance et d'amour, tandis que la haine est un effort douloureux pour le méchant lui-même; elle met en nous la peine du mal que nous voulons à autrui.

CCCXXXIX

Nous ne ressentons nos biens et nos maux qu'à proportion de notre amour-propre.

L'amour-propre, l'amour de soi, l'orgueil, la vanité, que l'auteur des Maximes confond sans cesse, peuvent augmenter ou diminuer les biens factices qu'ils nous donnent, mais leur pouvoir ne va pas plus loin; et, par exemple, je voudrais que le duc de la Rochefoucauld pût me dire quel secours il tirait de l'amour-propre pour adoucir les tortures de la goutte, et comment cette passion vint à son aide lorsqu'en 1672 il apprit en un même jour qu'un de ses fils était mort au passage du Rhin, un autre blessé, et que la cour pleurait la perte du jeune duc de Longueville , qu'il chérissait comme ses propres enfants. Madame de Sévigné , témoin de ce désastre , écrit à sa fille : « J'ai « vu son cœur à découvert dans cette cruelle aven- « ture : il est au premier rang de ce que j'ai ja- « mais vu de courage , de mérite , de tendresse et « de raison ; je compte pour rien son esprit et son « agrément. » Et en effet, que peuvent l'esprit et l'agrément oui il ne faut que du courage et de la résignation? Combien madame de Sévigné, dans ces quatre lignes, nous fait regretter que la Rochefoucauld ait si souvent fait usage de cet esprit, de cet agrément qu'elle compte pour rien , et qu'il ait presque toujours craint d'exprimer les sentiments de ce cœur généreux dont elle admirait la résignation !

L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le cœur, comme dans le langage.

Cette vieille observation, qui surprend ici par son tour, est un trait de satire contre Mazarin , qui , devenu maître de la France , resta toujours Italien par l'esprit, par l'accent, et par le cœur.

c(ïcjcLïir '"

Pour être un grand homme, il faut savoir pr(^ter de toute sa fortune.

Peut-être cette pensée serait-elle plus vraie en la tournant ainsi : Pour être un grand homme , il faut savoir se placer au-dessus de la bonne et de la mauvaise fortune.

Il ne peut y avoir de règle dans l'esprit ni dans le cœur des femmes , si le tempérament n'en est d'accord.

Il y a quelque chose de supérieur au tempérament, c'est la volonté : faites seulement qu'elle soit vertueuse , vous en êtes le maître. Nous avons déjà réfuté ces imputations déshonorantes dans la note de la Maxime 44, et nous offrons la même réponse aux mêmes erreurs.

CCCXLVIII. ^

Quand on aime , on doute souvent de ce que l'on croît le plus.

Vous vous en rapportez plus à vos yeux qu'à

moi, disait une femme à son amant; vous ne

m'aimez donc plus?

Nous ne louons d'ordinaire de bon cœur que ceux qui nmis admirent.

L'auteur a pris la peine de retourner plusieurs fois cette Maxime, qui manque de justesse. La louange est quelquefois, comme il l'observe, un retour sur nous-même, une flatterie habile, un blâme perfide ou empoisonné '; mais elle est aussi l'expression d'un plaisir. On loue la grâce d'un jeune enfant, la valeur d'un général; on loue jusques aux talents d'un acteur; toutes personnes qui peuvent ignorer à jamais les plaisirs qu'elles nous donnent , et ne pas payer nos louanges de leur admiration. {Foyez la note de la Maxime 143).

On se décrie beaucoup plus auprès de nous par les moindres infidélités qu'on nous fait , que par les plus grandes qu'on fait aux autres.

Ainsi la Rochefoucauld trouvait tout naturel que, pour favoriser son ambition et son amour, la belle madame de Longueville eût oublié ce qu'elle devait à son mari , à sa souveraine , à sa patrie, à elle-même; et il ne put lui pardonner l'inclination qu'il crut reconnaître en elle pour le duc de Nemours. Devenu l'ennemi de celle qu'il avait aimée , il passa si rapidement de la recon-

» /'oyez les Maximes 143, 144, 145, I40.

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

naissance à l'ingratitude, que plus tard tout le monde put le reconnaître dans cette autre Maxime de son livre : « Plus on aime une maîtresse , plus « on est près de la haïr '. » £UiGn, la Iiaine lui inspira des offenses qui auraient pu le déshonorer, s'il eût eu moins de trouble , et que sans doute il ne se pardonna jamais. « Si l'on juge de l'amour « par la plupart de ses effets , il ressemble plus à « la haine qu'à l'amitié. » C'est encore une de ses Maximes* dont on peut trouver le commentaire dans sa propre conduite. Au reste, ses mauvais procédés eurent un résultat auquel il était loin de s'attendre : madame de Longueville en éprouva toute l'amertume , mais ils lui firent sentir la honte de sa chute. Alors d'un objet de scandale elle devint un exeio|)Je merveilleux de repentir et de vertu ^»

cccLxvn.

Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur m^er.

Pour ne pas se lasser de la vertu , il doit suffire aux femmes de voir quel est le métier de celles qui en manquent.

CCCLXXXIX.

Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable, c'est qu'elle blesse la nôtre.

Répétition de la Maxime 34.

(XCXC

'' On renonce plus aisément à son intérêt qu'à son goût.

Cela veut dire que l'on renonce plus facilement à sa fortune qu'à sa paresse et à ses habitudes. Préférence qu'on peut dire heureuse ! si le goût ne prévalait pas , on se heurterait plus rudement encore sur le chemin de l'ambition.

ÇCCXCVIII.

De tous nos défauts, celui dont nous demeurons le plus aisément d'accord , c'est de la paresse : nous nous persuadons qu'elle tient à toutes les vertus paisibles , et que sans détruire entièrement les autres, elle en suspend seulement les fonctions.

La paresse est la plus terrible ennemie de la vçrtu , elle l'est de toutes les grandes choses , et c'est ce que la Rochefoucauld a très-bien développé dans la Maxime 266.

Il semble que la nature ait caché dans le fond de notre esprit des talents et une habileté que nous ne connaissons pas : les passions seules ont le droit de les mettre au Jour et de nous

* Maxime m.

' Maxime 72,

^ Mémoires de madame de MotteviHe, tome ÏV, page 342.

donner quelquefois des vues plus certaines et plus achevées que l'art ne saurait faire.

L'auteur a exprimé la même pensée d'une manière beaucoup plus concise dans les Maximes 344 et 380 ; mais pour les bien comprendre il faut le» rapprocher.

CCCCVIII.

Le plus dangereux ridicule des vieilles personnes qui ont été aimables , c'est d'oublier qu'elles ne le sont plus.

Aimable ne peut avoir ici le sens qu'on lui donne généralement, car on ne cesse pas d'avoir de l'esprit. Il faut donc l'entendre seulement des agréments passagers qui font qu'on nous aime ; et il est bien vrai que rien n'est plus ridicule que les prétentions qui survivent à ces agréments lorsqu'elles ne sont point accompagnées d'un mérite solide : la beauté est si fugitive, que les femmes vieillissent toutes préoccupées de l'admiration qu'on leur prodigue , et que déjà le temps a changée en dégoût. Voltaire a donné au mot aimable, dans la stance suivante, le même sens que lui donne ici la Rochefoucauld :

On meurt deux fois , je le vois bien : Cesser d'aimer et d'être aimable Est une mort insupportable; Cesser de vivre, ce n'est rien.

CCCCXIIL

On ne plalt pas longtemps, quand on n'a qu'une sorte d'esprit.

Selon Segrais , cette Maxime est une critique de Racine et de Boileau, qui , dédaignant le train ordinaire de la conversation dans le monde , parlaient incessamment de littérature. Cependant il est permis de révoquer en doute cette anecdote, du moins quant à Racine , qui disait à ses fils : « Cor- « neille fait des vers cent fois plus beaux que les « miens , et cependant personne ne le regarde , on « ne les aime que dans la bouche de ses acteurs ; « au lieu que sans fatiguer les gens du monde du «^ récit de mes ouvrages , dont je ne leur parle ja- « mais , je me contente de leur tenir des propos « amusants, et de les entretenir de choses qui « leur plaisent. Mon talent, avec eux, n'est pas de « leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de leur « apprendre qu'ils en ont '. »

CCCCXXVI.

La grâce de la nouveauté et la longue habitude, quelque opposées qu'elles soient, nous empêchent également de senUr les défauts de nos amis.

La Bruyèrç a généraUsé cette pensée en l'expri-

' Mémoires sur la vie de Jean Hacinr.

DE LA ROCHEFOUCAULD

mant ainsi : « Deux choses toutes contraires nous « préviennent également, l'habitude et la nou- « veauté. »

ccccxxxv.

La fortune et l'humeur gouvernent le monde.

Plutarque, dans le Traité de la Fortune, avait répondu d'avance à cette accusation : « Comment, « dit-il, n'y a-t-il donc point de justice es affaires « du monde , ni d'équité , ni de tempérance , ni de « modestie ? et a-ce été de fortune et par fortune « qu'Aristide a mieux aimé demeurer en sa pau- « vreté, combien qu'il fût en sa puissance se faire « seigneur de beaucoup de bien , et que Scipion , « ayant pris de force Carthage, ne toucha ni ne « vit oncques rien de tout le pillage ? » Ces objections sont de véritables réfutations, et il serait inutile d'y rien ajouter, si la pensée de la Rochefoucauld, appliquée à l'ensemble de l'univers, n'échappait au raisonnement de Plutarque. L'auteur prétendait-il lui donner un sens aussi étendu? je ne le crois pas , car il a écrit de l'homme et rien que de l'homme. C'est dans la société qu'il l'observe, et jamais dans la solitude, qui nous rapproche de Dieu. D'ailleurs, il suffit de montrer les résultats de la pensée ainsi entendue, pour absoudre la Rochefoucauld. En effet , attribuer à la fortune les événements dont on ne comprend pas les causes , c'est se faire un dieu de son ignorance ; et cependant ceux qui veulent donner le gouvernement du monde au hasard se gardent bien de lui laisser gouverner leur maison , leur femme et leurs enfants. Les insensés ! ils voient qu'une petite famille ne pourrait subsister un an sans une grande prudence, et ils enseignent que le monde, pris dans son ensemble, a pu subsister cinq mille ans sans le pouvoir d'une volonté éclairée! Ce serait donc faire injure à la Rochefoucauld, que de placer dans son livre la réfutation d'un système que sa vie, sa mort et ses ouvrages mêmes désavouent. Mais on peut au moins lui faire l'application d'une de ses Maximes : « Il n'y a guère d'homme assez « habile pour connaître tout le mal qu'il fait. » (Maxime 269).

CCCCXXXVL

Il est plus aisé de connaître l'homme en général que de connaître un homme en particulier.

Le livre des Maximes est une réfutation de cette pensée; l'auteur y montre la prétention de peindre l'homme en général , et ne peut sortir des exceptions. Pour savoir quelque chose de l'homme, il ne suffit pas de peindre le monde et de s'étudier

soi-même, comme le fait souvent la Rochefoucauld avec beaucoup de sagacité; il faut encore comprendre quelle est notre mission sur la terre, et pour la comprendre, cette mission, il faut considérer l'humanité tout entière. Les peuples ne sont que les membres de ce grand tout que nous appelons le genre humain : et c'est en étudiant le but du genre humain qu'on apprendra celui de chaque homme en particulier; on saura si sa mission est la reconnaissance et l'amour, si le désir du bonheur, que rien ne peut satisfaire, lui a été donné en vain, et si tout ce qu'il y a de grand dans sa pensée, de sublime dans son cœur, doit s'^v^uaquir à jamais avec la poussière de son corps. .,

"' r -' " CCCCXXXVIL .' -, ■ '""' ^': '' '*

On ne doit pas Juger du mérite d'un hoimne par ses grandes qualités, mais par l'usage qu'il en sait faire.

Cette Maxime , que l'on peut appliquer au cardinal de Retz , condamne également le duc de la Rochefoucauld. Tous deux eurent de grandes qualités , et tous deux en firent un mauvais usage. La même pensée est reproduite dans la Maxime lô9.

CCCCXXXIX.

Nous ne désirerions guère de choses avec ardeur» si nous connaissions parfaitement ce que nous désirons.

« Si tu connaissais en quoi consiste le bien de la « vie, disait Léonidas à Xerxès, tu ne convoiterais « pas ce qui est à autrui. » Il semble que nous ne sachions pas souhaiter ce qui pourrait nous rendre heureux, et c'est une chose remarquable que notre bonheur vient rarement de l'accomplissement de nos désirs; c'est que nous désirons d'après les passions qui nous aveuglent , et que le bonheur ne nous est donné que par la sagesse qui nous éclaire.

CCCCXLVII.

La bienséance est la moindre de toutes les lois , çt la plus suivie.

« Un vieillard désirant voir l'ébattement des jeux olympiques , ne pouvoit trouver place à s'asseoir , et passant par devant beaucoup de lieux, on se gaudissoit et se moquoit de lui , sans que personne le voulût recevoir, jusque là qu'il arriva à l'endroit où étoient les Lacédémoniens assis, là où tous les enfants et beaucoup d'hommes se levèrent au-devant de lui , et lui cédèrent leur place. Toute l'assemblée des Grecs remarqua bientôt cette honnête façon de faire , et avec battement de mains déclarèrent qu'ils la louoient grandement. Adonc le pauvre vieillard,

Croulant sa tête et sa bflrbe chenue

EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

en pleurant ; * Eh Dieu ! dit-il , que de maux ! on h voit bien que tous les Grecs entendent ce qui est «« honnête , mais il n'y a que les Lacédémoniens « qui le fassent * . »

Cet exemple prouve assez que la bienséance tient aux mœurs et fait partie de la morale : c'est le savoir-vivre, c'est la décence, c'est le respect des autres et de soi , c'est enfin le respect des choses divines ; car il ne faut pas la confondre avec le bien dire, elle est le bien faire. Un baladin ne saurait l'enseigner, l'éducation de l'âme la donne, et il n*est peut-être pas un signe extérieur, non-seulement de bienséance , mais encore de simple politesse, qui n'ait son principe moral éloigné. On ne dira donc point , avec l'auteur , que la bienséance est la moindre de toutes les lois , puisqu'elle ressort de la vertu , et qu'on ne peut la méconnaître sans entrer dans la carrière du vice. Nous l'avons vu disparaître aux jours sanglants de la terreur ; et ce qui donne à cette époque un caractère unique dans l'histoire, ce n'est pas qu'il y ait eu des bourreaux , mais que ces bourreaux aient pris plaisir à se montrer sous les formes les plus abjectes. C'est un spectacle digne des méditations du législateur, que celui d'un peuple entier, civilisé et sans bienséance. Aujourd'hui même le sentiment des bienséances s'est altéré parmi nous. Chez les peuples anciens, il était réglé par la vertu; chez nos pères, par les délicatesses de l'honneur. Mais nos révolutions successives ont affaibli ce dernier mobile, et changé le caractère de la nation : elle ne tend plus qu'au pouvoir ; et l'ambition qui s'y propage efface tout et remplace tout. ' " ' ' '

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Il n*y a point d*hoinme qui se croie , en chacune de ses qualités , au-dessous de l'homme du monde qu'il estime le plus.

La Rochefoucauld était doué du plus rare mérite, et cependant je ne pense pas qu'il se soit jamais cru l'égal de Bossuet en éloquence, de Richelieu en politique, de l'Hospital en vertu, et du grand Condé dans l'art funeste de la guerre. Que s'il a pu le croire, au moins lui a-t-il fallu reconnaître qu'il n'avait pas su donner de l'éclat à ces grandes qualités , ce qui le plaçait dès lors au-dessous de ceux dont il s'estimait l'égal ; car, pour me servir d'une de ses expressions , ce nWtpas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut avoir l'ééonomie. (Maxime^ 169).

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